Voyage au bout de la Rue

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18 août 2020 • Claire Scohier, Olivier Fourneau

C’est dans une salle remplie, un samedi ensoleillé, que nous avons posé le premier jalon de ce journal. C’était en octobre 2018 et nous étions conviés à l’anniversaire d’un de nos comités membres « La Rue ». Nous y célébrions alors quarante années d’actions collectives au sein du vieux Molenbeek.

Voyage au bout de la Rue

C’est dans une salle remplie, un samedi ensoleillé, que nous avons posé le premier jalon de ce journal. C’était en octobre 2018 et nous étions conviés à l’anniversaire d’un de nos comités membres « La Rue ». Nous y célébrions alors quarante années d’actions collectives au sein du vieux Molenbeek.

Il y a 40 ans, les travailleurs de La Rue ont créé une structure où les problématiques sont traitées de manière transversale, un endroit où les individus font place au collectif, un lieu où l’esprit critique permet la transformation sociale… Bref, ils ont fait de l’éducation permanente. L’anniversaire de l’association est alors devenu un prétexte pour nous de revenir sur cette histoire et de questionner les défis qui traversent le secteur socioculturel…

Histoire d’un travail en milieu populaire

Dans les années septante, la zone du canal subissait déjà des transformations violentes et, entre le déclin des industries, la spéculation immobilière et les destructions engendrées par la nouvelle ligne de métro, une poignée de citoyens ont voulu s’impliquer dans cet espace populaire. Héritiers de soixante-huit, ils ont créé un lieu où des liens de solidarité se sont noués. Pour y parvenir, ils organisent à leurs débuts des actions festives dans leur quartier.

Ainsi, le café « La Rue » est l’endroit où tout a commencé. Il a été conçu, à la fois, comme un lieu de libération de la parole et un endroit où les classes sociales peuvent se rencontrer. Loin de se cantonner à l’estaminet, les actions se sont progressivement étendues au quartier et des fêtes ont alors été organisées à même les voiries… À ces occasions, les membres de l’association sont rentrés en contact avec les enfants. C’est leur nombre et leurs présence, lors des ateliers préparant les festivités, qui ont permis à l’association de mieux réaliser les besoins existants en matière de scolarité. À la demande des familles, la structure a alors créé une école de devoirs. C’est à partir de ces premières activités que le champ de l’ASBL s’est progressivement élargi. On peut donner pour exemple la permanence logement, mise en place pour répondre à l’insalubrité de l’habitat. Il faut également évoquer les cours d’alphabétisation qui ont accompagné les transformations culturelles des années quatre-vingt. On pourrait aussi parler des groupes papotes ou des jardins collectifs. Mais dans la diversité des actions de l’association, on trouve quand même une série de constantes nous éclairant sur les conditions permettant un travail réussi au sein d’un quartier populaire.

Le rapport au temps est une de celles-ci. Le travail communautaire au sein des quartiers centraux est un processus au long terme, où différentes méthodes sont mises en place. Elles veulent rendre une marge de manœuvre aux individus et les affranchir des contraintes matérielles subies. Donc, les diverses actions que « La Rue » organise ne sont pas une multitude d’activités indépendantes entre elles. Elles s’inscrivent au sein d’une démarche transversale où toutes les facettes de l’humain sont abordées… La structure essaye donc bien de répondre à différents besoins, mais avec une philosophie commune : celle de l’éducation permanente. Ainsi, les écoles de devoirs, le potager urbain ou la cohésion sociale ne sont ici que des étapes mettant les individus en capacité de réagir face à des faits sociaux.

Le travail individuel gère les urgences de la crise du logement abordable dans notre Région.

L’association démontre aussi l’importance de l’ancrage local. Il permet de s’adapter aux transformations d’un quartier. Le café « La Rue », par exemple, était un outil efficace avant les années 1980. Il était un espace convivial où tous les citoyens, quelle que soit leur classe sociale, pouvaient se rencontrer. C’était aussi un lieu de débat et de mobilisation. Il permettait de créer des liens, d’échanger des moments… Cependant, les transformations culturelles qui ont traversé le quartier ont par la suite fragilisé cet équilibre. Car dans une zone où la consommation d’alcool est devenue marginale, il était difficile de maintenir ce lieu comme un outil central de l’action de l’ASBL. Par contre, les différents liens tissés entre les travailleurs et les habitants du quartier ont permis d’identifier de nouveaux besoins. L’alphabétisation a donc émergé comme un nouvel outil. Le café, reste aujourd’hui encore un lieu culturel, mais il ne joue plus le rôle central qu’il avait auparavant… Ainsi, pour être efficaces dans le travail communautaire, les réflexions sur la méthodologie doivent être permanentes ! Il est nécessaire de sortir des dynamiques existantes afin de rencontrer les publics et de mettre en place de nouvelles actions.

Par ailleurs, l’association a également réussi à trouver un équilibre entre le travail communautaire et individuel. Si elle a toujours privilégié les dynamiques collectives, l’association ne s’y est pas cantonnée. En effet, ce sont deux méthodes aux finalités différentes. La permanence logement, par exemple, est un service accompagnant individuellement les usagers face aux problèmes qu’ils peuvent rencontrer avec leurs habitats. C’est un service qui opère au sein d’un quartier central, touché par la précarité, et à ce titre il a tout son sens pour accompagner les personnes en difficulté. Parfois, il trouve des solutions, mais le travail individuel gère les urgences de la crise du logement abordable dans notre Région. C’est pourquoi La Rue ne s’est pas laissé déborder par ce type de demandes. Elle a développé d’autres actions, plus en amont. C’est le cas, au 65, rue Brunfaut, une tour de logement social devenue insalubre au centre du vieux Molenbeek. Elle a longtemps été l’un des terrains d’actions de l’association. Elle y a organisé des ateliers vidéo, elle a interpellé le pouvoir sur l’état du bâti et elle a mis le sujet au sein du débat public. C’est l’ensemble de ces actions qui ont poussé, en septembre 2011, les pouvoirs régionaux à débloquer un budget pour sa rénovation…

Ainsi, les résultats obtenus à partir de dynamiques collectives sont plus systémiques. Ils entrainent des changements plus durables. Alors certes, là aussi ça prend du temps puisque les travaux n’ont toujours pas été entamés. Mais sur quarante ans, en alternant les méthodes, La Rue a été une association qui a permis une émancipation et l’amélioration d’un cadre de vie au sein du quartier.

Pour durer…

La philosophie de l’éducation permanente n’est pas étrangère à cette réussite, car elle permet, lorsqu’on parvient à lui être fidèle, à ce que les problèmes soient identifiés et mis en lumière par les premiers concernés dans une démarche collective et critique. Mais la mise en œuvre d’une telle démarche exige patience. À ce titre, le subside, octroyé aux associations qui la pratiquent, constitue une réelle bulle d’air. II garantit l’indépendance de la démarche et est précieux pour éviter le clientélisme qui pourrait résulter d’un travail en milieu précaire. L’éducation permanente est peu connue aujourd’hui, pourtant elle existe depuis longtemps. C’est en 1921 qu’un premier arrêté royal a soutenu ce type de dispositif sous le nom de l’éducation populaire. Mais sur cent ans, la pratique n’est plus la même. Elle a changé de nom, de contexte, de réglementations et derrière ces transformations des défis émergent sans cesse dans son exercice quotidien. Comment faire face à ces renouvellements ? C’est pour répondre à cette question que l’ASBL avait organisé un débat le jour de son anniversaire. Nous avons résumé ici les principales problématiques qui en ont émergé.

Participants aux débats :

La normalisation

De nombreuses transformations accompagnent le développement d’une association. Certaines d’entre-elles, sans être bonnes ou mauvaises réinterroge le travail quotidien. Il en ainsi de la structure du travail. Le milieu associatif est passé progressivement d’un engagement militant au travail salarié. Ce qu’il a gagné en productivité dans le processus, il l’a peut-être perdu en engagement et c’est pourquoi Hamel Puissant déclarait à ce propos : « À l’époque (ndlr : les années 70), tous les projets associatifs vont critiquer le fonctionnement de l’école et essayer de changer l’école et puis petit à petit on va commencer à faire des écoles de devoirs… Aujourd’hui, dans les écoles de devoirs, on n’a plus de relations avec l’école… On n’a plus d’espoir de changer l’école. On essaye de sauver le plus possible de gamins. Donc voilà, l’enjeu de l’action communautaire c’est effectivement travailler aux sources des problèmes, essayer de changer régulièrement les dysfonctionnements et pas de se laisser bosser… Et malheureusement, les politiques de subventions nous poussent de plus en plus à travailler sur les conséquences et les effets ». Le salariat entraine donc un processus de normalisation. Ce dernier laisse bien souvent les acteurs de l’associatif dans l’expectative. Car il incarne à la fois le financement pérenne de la structure et les limites qui sont imposées par les autorités de tutelles. Dès lors, cette ambiguïté enferme parfois les structures dans une approche servicielle de leur objet social. Il s’agit dès lors de s’interroger sur les possibilités qui existent pour retrouver une marge de manœuvre…

Pour finir, les appels à projets ont tendance à créer des projets désincarnés ! Comme les associations réalisent des actions qui ont été pensées ailleurs, elles ne les défendent plus en cas d’arrêt. H. Estveny : « il y avait un programme qui existait dans les missions locales qui s’appelaient ARAE (NDLR : Atelier de recherche active d’emploi). C’était des projets qui étaient portés par la Région, et même par Actiris. Du jour au lendemain, Actiris a dit : ‘et bien ce projet-là, il n’est pas efficace (on ne sait pas sur quels critères), on arrête les projets à partir de l’année prochaine’. Tous ces projets qui étaient portés par les associations qui ont été vantées pendant 15 ans par la Région, du jour au lendemain, on leur dit c’est plus efficace, on vous le retire. Et bien les associations qui ont pris en main ce projet à l’époque ne l’ont pas défendu. »

Le nécessaire rapport de force

L’éducation permanente offre heureusement de nombreuses voies. C’est ainsi qu’est née la « coalition des parents en milieu populaire ». Constituée de centaines de parents et d’une quarantaine d’associations bruxelloises, elle veut réinterroger la sélection qui est opérée au sein du milieu scolaire. Le constat est aujourd’hui grave, plus de 75 % des élèves en qualification et en professionnel ont déjà redoublé. Un tiers des élèves de ces filières ont aujourd’hui plus de 18 ans en cinquième secondaire. Des groupes de parents et les associations se sont donc constitués pour partir des problèmes vécus par les familles et les mettre au sein du débat public. L’objectif est d’arrêter la spirale de la relégation et d’empêcher que les problèmes sociaux se transforment en problèmes scolaires. La lutte continue aujourd’hui, mais la coalition a été reçue chez la ministre de l’Enseignement en mars 2019.

Le rapport au pouvoir public

Par ailleurs, ces problématiques se renforcent face aux nouvelles logiques de financement. L’une d’entre-elles, les appels à projets, est particulièrement critiquée dans le monde associatif. L’idée est de mettre en concurrence les structures afin de réaliser une mission définie par l’autorité de tutelle. À l’issue d’une procédure, une sélection est opérée afin de savoir quelle ASBL peut réaliser le projet. Cette dynamique est problématique, car, elle permet au pouvoir public de définir unilatéralement ce qu’est l’intérêt général. Ce processus engendre une autre rupture fondamentale : les associations y perdent en agilité, elles bénéficient moins de leurs ancrages territoriaux et répondent plus difficilement aux besoins qu’elles identifient au sein d’un quartier. De plus, une fois les appels à projets décrochés, des exigences supplémentaires apparaissent. Hugues Esteveny citait ainsi l’exemple du FEDER  [1], expliquant comment les associations ont été forcées de communiquer des données sensibles aux pouvoirs subsidiants (minorité ethnique, assuétude, handicap) ; comment les pouvoirs subsidiants ont contraint les associations à avoir des pratiques contraires à leurs philosophies d’actions…

L’enjeu de l’action communautaire c’est effectivement travailler aux sources des problèmes, d’essayer de changer régulièrement les dysfonctionnements et pas de se laisser bosser… Et malheureusement, les politiques de subventions nous poussent de plus en plus à travailler sur les conséquences et les effets.
L’éducation permanente reste pour bien des acteurs une garantie face aux pouvoirs politiques. Elle permet un financement quinquennal dont découle l’autonomie nécessaire à la réalisation de ces actions. Elle est un des derniers bastions au sein des « nouvelles » méthodes de management, des procédures de sélections arbitraires et des objectifs quantitatifs déraisonnables. Si elle est améliorable, elle veut transformer le cas individuel en problématique collective. Les associations, face aux tentatives de subordination des pouvoirs publics, devraient sans doute s’inspirer de ses principes. Comme l’affirme si bien Fred Mawet : « … On est dans logique de subsidiation qui se referme et qui peut devenir aberrante, mais, je pense que ce n’est pas une fatalité parce que les pouvoirs publics ont besoin de nous. Ils ont besoin que ces actions soient menées. Et si, de nouveau collectivement… on dit : « ce que vous proposez en termes de logique de financement, ça n’a pas de sens » et bien ça ne passera pas. Je pense qu’il faut rendre des comptes… mais il faut rendre des comptes qui ont du sens, et pas des comptes aberrants. Et pas répondre à des appels à projets dont on estime qu’ils n’ont pas de sens, et les tordre pour essayer de quand même avoir cet argent. Donc ça nécessite de nouveau d’analyser, de se dire qu’on n’est pas d’accord, de construire un argumentaire, une analyse et de la porter collectivement et à ce moment, on peut se dire qu’on a une force vraiment très importante… »

Les différents points que nous avons mis en exergue ne doivent pas occulter la richesse du débat. Il y a bien des thématiques que nous n’avons pas pu traiter ici. Les intervenants ont également parlé de la diversité de nos publics. Ils ont évoqué la difficulté qu’on a à « collectiviser » les problèmes individuels. Ils ont expliqué comment ils changent d’échelle et passent du local au global dans leur pratique. L’anniversaire de La Rue fut le point de départ du journal que vous tenez entre les mains, ouvrant la voie à d’autres questionnements qui traversent ce numéro.


[1Fond européen de développement régional.