Bureaux et habitants : quel ménage ?

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14 septembre 2009 • Albert Martens

Quel impact ont eu les constructions de bureaux sur la résidence des habitants de la Région de Bruxelles-Capitale ?

L’ouvrage remarquable et fort systématique de M. De Beule et C. Des- souroux « Bruxelles, ses bureaux, ses employés » (Bruxelles : AATL, 2009) n’aborde pas cette question ou alors, fort indirectement. Dans l’ouvrage précité, on trouve un inventaire très détaillé de la superficie de bureaux, les catégories et les tailles, les localisations, et tout ceci pour les différentes décades depuis 1950, en d’autres mots : une évolution historique pertinente de la construction de bureaux depuis la deuxième guerre mondiale. Nous pouvons nous demander si la construction de ces quelque 12,7 millions de m2 (12 773 100 m2 pour être précis) n’a pas eu un effet négatif sur l’espace que les habitants pouvaient occuper ?

Il est manifeste que le développement de certains grands projets (quartier Nord, Midi) a provoqué la délocalisation radicale et systématique des habitants ou du moins une très forte réduction de la population locale dans certains quartiers (quartier de l’Europe, avenue Louise, avenue de Tervuren). Par contre le développement de bureaux dans d’autres zones (boulevard de la Woluwe, boulevard Léopold III) qui n’étaient pas ou guère occupées par le logement, n’ont pas « chassé » beaucoup d’habitants. Ils n’y habitaient pas encore. Faire un bilan précis et quelque peu fiable de l’évolution bureaux/habitants rencontre néanmoins des difficultés méthodologiques et statistiques notoires.

Tout d’abord en ce qui concerne la population, nous ne pouvons la saisir par commune, que lors de recensements (1947, 1961, 1970, 1981) ou annuellement depuis 1989. Ce sont des données « brutes », prises à un moment précis et qui ne reflètent pas tous les mouvements (immigration, émigration hors de la commune, déménagements, etc.). Ce n’est que récemment (à partir de 1980) qu’une localisation de la population plus précise (par secteur statistique) est disponible.

Mais la géographie, la localisation et la taille des communes varient aussi considérablement. Rappelons qu’il existe des « petites communes », géographiquement bien circonscrites (par ex. Saint-Josse-ten-Noode ou Saint-Gilles) mais aussi des communes « tentaculaires » qui s’étendent depuis le centre de l’agglomération jusqu’à la périphérie (Bruxelles-Ville et Anderlecht). La densité du logement n’étant pas répartie uniformément sur les territoires communaux, la construction de bureaux aura donc un impact fort variable selon leur implantation. Sous de nombreux aspects nous devons donc éviter de comparer « des pommes et poires ».

Enfin rappelons que plusieurs grands projets de construction de bureaux ont été réalisés « comme par hasard » à la limite de et sur le territoire de plusieurs communes (quartier Nord : sur Bruxelles-Ville, Schaerbeek, Saint-Josse ; quartier Midi : sur Saint-Gilles et Anderlecht ; quartier européen : sur Bruxelles-Ville, Ixelles et Etterbeek,...) affectant parfois davantage, parfois moins, la fonction logement souvent concentrée plus au centre des communes respectives.

Si nous comparons ces données avec l’évolution de la population dans les différentes communes de la RBC, nous constatons d’une part une forte croissance de la construction de bureaux depuis la décade 1960-69 et une décroissance importante de la population depuis les années 1970-79 jusqu’en 1990- 99 (-10,2%). Force aussi est de constater que cette diminution de population a été plus importante (que la moyenne régionale : -10,2%) dans certaines communes et surtout à Saint-Gilles (-20,8%), à Etterbeek (-22,3%), à Ixelles et Bruxelles-Ville (-15%) et à Anderlecht (-14%), alors que durant cette même période, d’autres communes voient leur population stabilisée voire en accroissement (Molenbeek, Woluwe-Saint- Lambert et Forest).

Ces différentes constatations demanderaient toutefois une approche beaucoup plus approfondie tant au niveau démographique que géographique et politique. On pourrait en effet se demander si certaines (petites) communes (du point de vue de leur population) ne sont pas tentées de maintenir un nombre minimal d’habitants afin de ne pas perdre un poids « politique » trop important (montant des subsides, nombre de conseillers et échevins, personnel administratif, etc., ces nombres et montants dépendent du nombre d’habitants qu’ils votent ou non)... tout en essayant autant que faire se peut, de remplacer cette population souvent à faible revenu, par une population plus riche (comme par exemple Saint-Josse, ou Saint-Gilles).

L’autorisation de la construction de bureaux relève ainsi d’une stratégie complexe où différents avantages financiers sont contrebalancés par d’autres intérêts politiques, sociaux, etc. Les habitants en pâtiront d’autant plus s’ils résident dans le centre de l’agglomération et s’ils sont pauvres, et d’autant moins, s’ils résident dans des communes ou zones périphériques où des réserves foncières et non bâties subsistent.