Inter-Environnement Bruxelles
© IEB - 2021

Zone Neutre : récit d’une occupation

Sur le square de l’Aviation, à Anderlecht, coincé entre le boulevard Poincaré, le quartier du triangle et un centre d’hébergement d’urgence du Samusocial, à deux pas de la gare du Midi et de l’arrivée programmée des agents Frontex, se trouvait un bâtiment vide. En mars 2025, Zone Neutre, collectif de personnes sans papiers en lutte, s’y installe, l’occupe et fait vivre la place, contre vents et marées. Ce texte retrace sept mois d’occupation, de luttes, de solidarité – et de répression.

© Denis Glauden - 2026

Le 17 Octobre 2025, c’est la Journée internationale de lutte pour l’élimination de la pauvreté. Dès 10h30, ce matin-là, sur le square de l’Aviation, à Anderlecht, la police charge. Sans sommation, les coups de matraque pleuvent sur les manifestant·es venu·es en masse soutenir le collectif de personnes sans papiers Zone Neutre, menacé d’expulsion de son lieu de vie.

Répression policière

De Nivelles à la Mazerine, en passant par le Borinage, des policier·es de tous les coins sont venu·es en renfort de la Zone Bruxelles-Midi, appuyée également par deux camions anti-émeutes et des brigades canines spécialement mobilisé·es pour cette morbide occasion. Ce dispositif impressionnant était bien là pour expulser 70 personnes, dont 15 enfants, de leur logement et non pour éliminer la pauvreté. Les responsables diraient qu’il s’agissait de « faire appliquer une décision de justice ». Les matraques se déchaînent. Du sang commence à couler, les yeux ébahis des 400 personnes venues battre le pavé, en solidarité, en soutien d’un front de lutte essentiel, pleurent. L’effet des gaz lacrymo balancés par les tenants du maintien de l’ordre. On lit dans leurs yeux l’incompréhension, la rage, la tristesse devant un déferlement de violence inouïe, rarement vu à Bruxelles pour expulser des personnes de leur logement.

Ce 17 octobre, le « Front Rendre Visible l’Invisible » était lui aussi mobilisé pour « identifier et dénoncer les politiques qui engendrent des inégalités sociales », en lutte « contre ce système qui invisibilise les plus pauvres plutôt que de les inclure » [1]. Les violences policières, lors de l’expulsion de Zone Neutre à Anderlecht, immédiatement absoutes et légitimées par les autorités communales responsables, ont eu le « mérite » d’éclairer crûment la réaction étatique lorsque la résistance populaire pousse la propriété privée un peu trop loin dans ses retranchements. Après la première tentative d’expulsion de Zone Neutre, soutenue par la police et repoussée par la mobilisation citoyenne, en août, le ministre bruxellois du budget de l’époque s’était ému sur un réseau social nauséabond, qu’on ne préfère pas citer. Selon lui, « la commune et les forces de l’ordre doivent faire respecter le droit de propriété ». Car, en effet, pour le ministre qui a démissionné depuis, si les règles sont dures, elles s’appliquent à tout le monde : « L’État de droit n’est pas un menu dans lequel on peut choisir en fonction de ses convictions politiques » [2].

Justice de « paix », justice de classe

Nous vivons dans un État où, chaque jour, onze expulsions de logement sont prononcées par les différents cantons bruxellois des justices de paix [3]. Et ça ne choque pas les costards, bien repassés, qui nous gouvernent. Probablement sont-ils également multi-propriétaires ? Faut le répéter quand même, se pincer pour le croire, et le répéter encore, pour l’imprimer quelque part, et ne jamais l’oublier : rien qu’à Bruxelles, chaque jour, 11 expulsions de logement sont prononcées dans l’intimité de salles d’audience, à l’ambiance feutrée, entre toges, bien trop souvent en l’absence des personnes directement concernées. Dans le langage de la justice de « paix », on appelle ça un « jugement par défaut ». Mépris encore et encore des fondements les plus élémentaires de la justice. Donc, chaque jour, des juges prononcent l’expulsion de leur logement de familles, de femmes, d’enfants, d’hommes, locataires, squatteurs, occupant·es temporaires et précaires, pour des impayés de loyers de l’ordre de 4 000 euros en moyenne. Des familles sommées de « déguerpir », c’est le terme juridique, pour ne pas avoir été en capacité de payer, en partie ou en totalité, des loyers devenus impayables… ou pour avoir osé usurper le droit à la propriété, celui qui donne le privilège de garder vacants des espaces vitaux pour certain·es, quitte à les laisser se dégrader sans sourciller.

Monopoly et spirale infernale 
de l’exclusion

Ce scénario fait inévitablement penser à une partie de Monopoly de laquelle sont exclu·es celleux dont les droits sont sans cesse bafoués. Sur le Square de l’Aviation, joueur 1, le syndicat libéral CGSLB déménage et vend son bâtiment à joueur 2, la Staring Real Estate, succursale du joueur 3, 
la FMM Holding, qui a l’habitude de ce jeu à Amsterdam notamment. Pendant la partie, entre tractations, demande de permis d’urbanisme et attente de début de travaux, le bâtiment reste vide, depuis un an au moins, au moment où Zone Neutre a tenté de s’y faire une place. Pour des personnes sans papiers, occuper des bâtiments vides est l’un des rares interstices dans lesquels se glisser dans ce système mortifère, pour tenter d’obtenir un droit fondamental, celui au logement, sans se faire exploiter par des marchands de sommeil. Mais bien vite, il est clair que le jeu est truqué. Exclusion, par la force de Zone Neutre et des sans-papiers, pour non-respect de la règle numéro 1 du jeu capitaliste et raciste, le respect de la propriété privée. Le bâtiment reste vide ; il le restera, à coup sûr, au moins une autre année encore.

La spirale infernale de l’exclusion, le collectif Zone Neutre la connaît bien. Pas le bon papier, refus systématique par l’Office des étrangers. Exclusion du marché du travail, des droits censés protégér les travailleur·euses. Galère administrative, rendant impraticable l’accès à des soins de santé de qualité. Expulsion de logement de fortune, tous les six mois en moyenne, par des huissiers accompagnés de la police au bas de la porte : « circulez, on expulse » [4]. De Woluwé Saint-Lambert à Anderlecht, en passant par Etterbeek et Ixelles, toujours la même rengaine, à quelques notes près. Exclusion, expulsion, relégation légitimées par un système juridique et judiciaire, à la mécanique bien huilée, où des propriétaires défendent d’autres propriétaires d’user et d’abuser de leurs privilèges, justifiant l’injustifiable par des pirouettes brouillant rapport de force et justice.

Organisation collective et solidarité

Sur le square de l’Aviation, depuis le 17 mars 2025 et le début de l’occupation de Zone Neutre, ça s’active dans les couloirs jusque-là délaissés. Les courants d’air froids et silencieux ont laissé place aux discussions, aux rires, aux larmes aussi. Les enfants courent, jouent et pédalent sur des vélos trop petits. Le vide s’est effacé au profit de la vie. Pourtant, au-dehors, ça gronde aussi. Des riverain·es, organisé·es en comité de quartier, habitué·es aux discours sécuritaires et aux prises de paroles médiatiques exacerbant stigmatisation, amalgame et criminalisation de la précarité, ne perdent pas de temps. Quelques jours après l’arrivée des 70 personnes sans papiers de Zone Neutre sur le square de l’Aviation, ces riverain·es tirent la sonnette d’alarme. Cette place, « joyau du patrimoine architectural bruxellois », est en grand danger d’être « souillée » par des « individus errants » dans le quartier. Iels demandent des mesures concrètes en vue de renforcer leur sécurité, des « contrôles renforcés des usagers du Samusocial », de limiter l’aide à « une population certes vulnérable, mais également composée de personnes toxicomanes, agressives et sans respect ». Tout y passe, y compris « des mesures urgentes pour stopper l’expansion de squats […] pour y loger des migrants en situation irrégulière » [5]. Une réponse sans équivoque a déjà été apportée à ces groupes : le collectif Bruxelles Panthères [6], le Front de mères et d’autres collectifs n’ont de cesse de s’opposer à ces propos et actions néo-coloniaux, qui s’inscrivent dans une lente mais dangereuse pente de fascisation de notre société. Ce discours est porté par une classe sociale qui ne représente pas la sociologie du quartier, « des couples blancs trentenaires, venus s’installer dans le quartier il y a cinq, huit ou dix ans, tout au plus », mais qui s’autorisent à prendre la parole au nom du quartier, une minorité, dont les mots sont repris par le bourgmestre anderlechtois, pour qui « ça n’est pas une bonne idée » de s’installer dans « un quartier déjà sous forte tension sociale […] C’est criminel de rajouter cette charge-là sur le quartier, et ceux qui organisent cette occupation sont complices de cette dégradation du quartier » [7]. Stigmatisation et violence néo-coloniale, qui ne restent pas lettre morte. Zone Neutre a interpellé plusieurs fois le conseil communal d’Anderlecht, poussant le bourgmestre dans ses retranchements et le conduisant à faire évoluer son discours.

Car, au milieu de tout ça, des liens se nouent entre collectifs militant contre la gentrification et le front de lutte pour les droits et la nécessaire régularisation de toutes les personnes sans papiers. Au sein de l’occupation, Zone Neutre organise des conférences, invite ses voisin·es à partager le thé. Sur la place, dans un espace public délaissé et méprisé par les pouvoirs locaux, le collectif met en place des tournois de foot, des projections de films en été, des débats pendant lesquels chacun·e est libre de s’exprimer et bien sûr les festivités du mercredi après-midi, lors desquelles un immense château gonflable est mis à disposition des enfants du quartier. Tout ceci a contribué à renforcer des solidarités nouvelles ou anciennes. Tout cela a également conféré une « respectabilité » au collectif, devenu au fil des semaines une « occupation responsable et bien encadrée » aux yeux des autorités communales. Encore et toujours gangrénées par une pensée et des logiques néo-coloniales, triant, du haut d’une autorité paternaliste, les « bon·nes », des « mauvais·es » pauvres, sans-papiers, squatteur·euses, insérez n’importe quel groupe social marginalisé, le raisonnement tient.

« Face à l’expulsion, la vie continue »

Du 17 mars au 17 octobre, le collectif Zone Neutre aura lutté et fait vivre la place, tissant avec dignité des liens forts avec d’autres « marginaux » du square. Certain·es « usagers du Samusocial » ont trouvé durant cette occupation une forme d’humanité et une solidarité face aux injustices communes d’un monde mortifère qui brûle à petit feu. À tel point que, sous les coups des matraque, se trouvaient, le matin du 17 octobre, certain·es des « individus errants », stigmatisé·es depuis les penthouse du coin. Après le traumatisme d’une nouvelle expulsion, la vie continue pour Zone Neutre, installé depuis, pour une longue période, au sein d’anciens bureaux, desquels le collectif été expulsé·es en mars dernier, avant le square de l’Aviation. Infernal cycle, résilience et résistance.


[1Manifeste du Front Rendre Visible l’Invisible.

[2« Burgemeester Cumps na mislukte uitzetting : “Ik ga niet met de matrak op hen laten slaan” », Bruzz, 27 août 2025.

[3P. Godart, E. Swyngedouw, M. Van Criekingen et B. van Heur, « Les expulsions de logement à Bruxelles : combien, qui et où ? », Brussels Studies, février 2023,

[4Pour plus d’infos, voir la série consacrée aux difficultés d’accès au logement de Zone Neutre sur le site du média numérique Nationale 4.

[5Courrier envoyé au bourgmestre, « Au nom des habitants du Square de l’Aviation, de l’Avenue Poincaré et des rues environnantes du Triangle » en avril 2025.

[6N. Saïdi, « La “révolte” des Blancs : quand la gentrification s’habille en vert », 10 avril 2025.

[7M. Duchemin, « Tensions entre Maron et Cumps sur l’installation de sans-papiers près de la gare du Midi », La Libre Belgique, 19 mars 2025 [en ligne].