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Si proches et pourtant méconnus, nos voisins les rats

Dans les villes, la cohabitation entre les humains et les animaux est l’objet d’un intérêt croissant et suscite progressivement, quoique timidement, l’intérêt des chercheurs. Ces derniers reconnaissent qu’on en sait aujourd’hui davantage sur l’ours blanc et la baleine bleue que sur les espèces qui, comme le rat, vivent dans notre voisinage immédiat [1].

Rattus norvegicus est le nom savant d’une espèce qui porte de nombreuses autres appellations : rat brun, surmulot, rat des villes ou encore rat d’égout. En ville, ce rongeur se rencontre notamment dans le vaste réseau d’égouts, appréciant leur chaleur constante, leur humidité et se nourrissant des nombreux restes alimentaires qui y atterrissent. Les égouts sont pour cette espèce le lieu parfait : ils offrent le gîte et le couvert, qui plus est à l’abri des prédateurs ! Comme d’autres animaux proches de nous (pigeons, souris…) parfois appelés « liminaires » (ni sauvages, ni domestiques, mais vivant en liberté à proximité des humains), le rat bénéficie des activités humaines et des déchets que nous produisons.

Les rats bruns ont tendance à vivre en colonie, réunissant de 20 à 100 individus. Leur habitat de prédilection se situe dans les zones humides (berges, égouts, ports, caves, dépôts d’ordures ou encore espaces verts). Ils creusent des terriers complexes situés à 40 centimètres de profondeur. Les nids sont constitués de matériaux divers glanés à proximité : végétaux, papier, carton, chiffons, frigolite, plastiques… Ces terriers sont toujours situés à proximité de sources de nourriture. Seulement, la grande majorité des études scientifiques portant sur l’écologie des rats ont lieu en surface, ce qui constitue un biais non négligeable. Les rats aperçus en rue sont-ils les mêmes que ceux qui fréquentent les égouts ? Dorment-ils réellement dans l’égout ou ne fontils qu’y passer pour se nourrir ? Quel est l’impact des crues et débordements d’égouts en cas de fortes pluies sur la population de rats ? Il y a là matière à investiguer.

Hôte familier des égouts, mais aussi des parcs, caves et jardins – où il est rarement le bienvenu –, le rat suscite la peur, la fascination, la curiosité ou encore le dégoût. Comme d’autres animaux de la faune urbaine, le rat est souvent qualifié de nuisible ou d’indésirable. Mais que sait-on vraiment à son sujet ? N’est-il pas temps de balayer quelques idées reçues et stéréotypes qui lui collent à la peau ? Peut-on envisager une coexistence apaisée avec le rat ? Ces questions sont actuellement soulevées dans le cadre de l’exposition « Rattus » qui se tient jusqu’au 16 juin 2024 au Musée des Égouts de la Ville de Bruxelles.

Combien sont-ils à Bruxelles ?

Que ce soit à la campagne ou en ville, la potentielle prolifération des rats inquiète. Ces champions de la fertilité peuvent se reproduire toute l’année si les conditions sont favorables. Comme chaque jeune atteint la maturité sexuelle après six à huit semaines d’existence et que le temps de gestation est de 22 à 24 jours, il a été calculé qu’une population pourrait théoriquement passer de 2 à 15 000 individus en un an si les ressources étaient illimitées. Mais tout cela est purement théorique, l’espérance de vie d’un rat sauvage dépassant rarement un an. Si la prolifération des rats fait parfois les gros titres, les données chiffrées sont fantaisistes et ne reposent sur aucun comptage scientifique. Les chercheurs qui traitent de ces questions dans d’autres métropoles affirment qu’il est impossible d’estimer la population à l’échelle d’une ville, ni même d’un quartier. En effet, les populations de rat sont réparties de manière hétérogène sur le territoire et, lorsqu’on dénombre les rats dans un parc, les chiffres ne peuvent en aucun cas être extrapolés à l’ensemble d’un quartier, d’une commune et encore moins d’une région. En revanche, il est certain que les rats deviennent parfois plus visibles, lorsque des travaux, des crues, ou une grève des éboueurs les poussent ou les invitent à remonter à la surface [2].

Si la prolifération des rats fait parfois les gros titres, les données chiffrées sont fantaisistes et ne reposent sur aucun comptage scientifique.

Serviable ou vecteur de maladies ?

Le rat appartient à la famille des rongeurs. Ronger est pour lui un besoin vital. Ses deux incisives à croissance continue peuvent en effet pousser jusqu’à 14 centimètres par an. Et quand il s’agit de ronger, il ne fait pas la fine bouche, au grand malheur de ceux qui cohabitent avec lui. L’émail de ses incisives comporte du fer, ce qui leur confère la même dureté que l’acier. Il peut ainsi ronger des objets très variés tels que les poubelles, câbles, meubles en bois, portes ou même un mur de béton. Certains considèrent que le rat joue un rôle utile dans l’écosystème urbain en tant qu’auxiliaire des éboueurs lorsqu’il mange les déchets organiques qui jonchent nos rues. Il mange jusqu’à 10 % de son poids par jour ce qui équivaudrait à 9 kilos de déchets par an par individu. Les égoutiers témoignent aussi de son utilité dans le curage des égouts et ils accordent une grande importance à son comportement sous terre, car cela peut les avertir de l’arrivée subite d’une crue. Les moustaches ou vibrisses du rat sont très sensibles aux changements de courants d’air, les rendant précieux sous terre.

Mais dans notre imaginaire le rat, associé à la maladie et à la pauvreté, reste le symptôme d’une ville sale. Cette association provient non seulement de son comportement détritivore et de sa capacité destructrice, mais surtout d’un traumatisme historique majeur qui le lie à la peste bubonique. Pourtant, il s’agit là aussi d’une méprise sur le rôle joué par le rat dans la transmission de cette épidémie longtemps dévastatrice. Car c’est bien la puce (Xenopsylla cheopsis) du rat noir (Rattus rattus ou rat des champs) qui est le vecteur de la maladie chez son hôte. Lorsque le rat succombe à la maladie, la puce recherche un nouvel hôte à parasiter (parfois un humain vivant à proximité).

Mais le rat brun de nos égouts est-il aujourd’hui le transmetteur de maladies ? Il n’y a à ce jour aucune étude scientifique affirmant que le rat soit porteur de plus de maladies que le renard, le chien ou d’autres animaux urbains. Par ailleurs, la probabilité de se faire mordre par un chien en ville est nettement plus élevée que celle de se faire mordre par un rat. Les professionnels qui sont quotidiennement au contact des rats, tels que les dératiseurs et les égoutiers, en témoignent : le rat opte systématiquement pour la fuite plutôt que l’attaque.

Dans notre imaginaire, associé à la maladie et à la pauvreté, le rat reste le symptôme d’une ville sale.

Parmi les zoonoses les plus fréquemment associées aux rats figure la leptospirose. Elle a longtemps été appelée la maladie des égoutiers (rattenziekte en néerlandais), mais elle n’est en réalité aujourd’hui plus très répandue dans ce milieu professionnel. En cas de contact avec les urines d’un rat infecté par la maladie, l’équipement de l’égoutier est aujourd’hui suffisant pour prévenir le risque d’infection : lunettes, gants, bottes et combinaisons étanches à l’eau [3].

Vers une gestion durable du rat en ville ?

Malgré l’absence de consensus scientifique sur la transmission de maladies par les rats, nos sociétés s’octroient la légitimité de réaliser de grandes campagnes de dératisation avec une diversité de stratégies d’extermination plus ou moins cruelles, héritage de siècles de lutte acharnée.

L’Instituut voor Natuur en Bos (INBO) s’est ainsi penché sur l’évaluation des différentes méthodes d’extermination des rats et souris en prenant en compte des critères liés au bien-être animal. Cette étude classe le recours aux rodenticides (raticide ou « mort aux rats ») de seconde génération dans les pires méthodes [4]. Ce poison ne tue pas le rat directement, afin que ses congénères, de nature très méfiante, ne puissent pas faire le lien entre la consommation de l’appât et le décès. Il faut donc attendre plusieurs jours avant que le rat (et ses congénères) ne succombe à des hémorragies internes [5]. Bien qu’interdite d’utilisation en Région bruxelloise par l’ordonnance relative à la conservation de la nature (2012), il s’agit pourtant de la méthode la plus largement utilisée. Selon le département nature et biodiversité de Bruxelles Environnement, de nombreuses entreprises et communes demandent des dérogations ou se trouvent en situation d’infraction faute d’alternatives efficaces et faciles d’emploi.

Dans les égouts bruxellois, deux campagnes annuelles de « destruction massive » (sic) sont organisées dans les 2 000 kilomètres du réseau d’assainissement, l’une au printemps, l’autre à l’automne. Les appâts sont descendus dans chaque égout à l’aide d’un fil en acier inoxydable. Ces campagnes ont pour objectif de maintenir les populations de rat sous contrôle. Or, il n’existe ni comptage préalable ni études scientifiques démontrant l’impact de ces campagnes sur les populations de rats. Outre son éthique douteuse, cette méthode comporte des risques pour notre environnement. Une partie des rodenticides mis en place dans le réseau d’égouttage menace en effet d’être emportée et de se retrouver dans le milieu naturel (la Senne ou le canal par exemple). Différentes études allemandes démontrent la présence de rodenticides dans plus de 80 % des tissus de poissons de rivière analysés et même dans les tissus de la loutre d’Europe, une espèce protégée [6].

L’utilisation des poisons ne devrait être envisagée qu’en dernier recours, après avoir mis en place d’autres techniques de prévention telles que l’utilisation de poubelles hermétiques dans les lieux publics, le respect des horaires de collecte des déchets, l’arrêt du nourrissage des pigeons, des chats errants et la limitation de l’accès des rongeurs aux égouts. En réduisant drastiquement les sources de nourriture et les habitats propices, il est possible de limiter naturellement les populations de rats. Diverses campagnes de sensibilisation ont été menées par des communes bruxelloises ainsi qu’au niveau régional par Bruxelles Environnement, mais leurs effets sont relatifs.

En réduisant drastiquement les sources de nourriture et les habitats propices, il est possible de limiter naturellement les populations de rats.

De nouvelles méthodes non chimiques de dératisation émergent et peuvent s’avérer utiles lorsque la prévention ne suffit pas, notamment dans des quartiers fortement urbanisés offrant de multiples sources de nourriture, avec des connexions aux égouts et immeubles à l’abandon, où l’activité des rats est favorisée. Une de ces méthodes se nomme « Smartrap ». Ces pièges intelligents collectent d’abord des données sur l’activité des rats avant de passer à la phase de capture. Lorsque celle-ci est activée, les rats meurent par noyade en une à deux minutes. Certes, en termes de bien-être animal, le dispositif reste controversé mais, au moins, aucun produit toxique n’est rejeté dans l’environnement et le taux de capture d’animaux non ciblés semble très faible.

La clé pour évoluer vers une gestion de la population de rats plus respectueuse et durable est largement connue des services communaux et des professionnels de la dératisation (comme l’illustre l’extrait d’interview ci-dessous). Tous suggèrent d’investir dans la prévention, la sensibilisation et la responsabilisation des citoyens afin de gérer le problème à sa source : s’il y a des rats, c’est qu’il y a une source de nourriture à proximité.

« C’est petit à petit, à force d’expérience, que l’on apprend à gérer les habitants, ce qui est un facteur important, qui est pratiquement plus compliqué que de gérer les rats eux-mêmes. Il faut donc développer tout un langage : calmer les uns, essayer de les faire rire, leur dire que, quand même, ils sont beaucoup plus intelligents qu’un petit rongeur qui ne vit qu’un an pratiquement et que, franchement, c’est leur intelligence contre la vôtre et que donc vous devez vous montrer à la hauteur. Autrement dit : de faire participer les habitants. […] Ce que j’apprécie beaucoup c’est de donner des clés de solution aux gens, de les aider dans le cadre des interventions et de leur dire, maintenant, c’est à vous [7]. »

Cela ne dispensera cependant pas de mener une réflexion à l’échelle collective sur la gestion des déchets (surtout organiques) à Bruxelles. Les « petits gestes » ne suffisent jamais.

Voisin un jour, voisin toujours

Le rat a merveilleusement réussi à s’adapter à l’écosystème urbain. Sa présence reste cependant problématique et à l’origine de nombreux conflits. Or cette présence indésirée découle souvent de l’abondance de nourriture. Si les sources de nourriture se raréfiaient, une autorégulation s’opérerait naturellement sans devoir recourir à des poisons nocifs pour l’environnement et les animaux non ciblés.

Malgré tout, au même titre que l’écureuil, le moustique ou le pigeon, le rat vivra toujours à nos côtés et cette coexistence soulèvera toujours des questions cruciales sur la gestion des déchets, la santé publique, la biodiversité urbaine et les interactions entre espèces. Pour traiter au mieux ces questions, il est sans doute nécessaire de trouver une forme de sérénité par rapport à la présence du rat brun en ville et de travailler à un changement de regard sur cette espèce.

Or, on connaît si peu de lui ! L’exposition « Rattus » et cette contribution susciteront-elles la curiosité de certains scientifiques afin de mieux décrire l’espèce au niveau écologique, épidémiologique, voire de mener des études sociologiques sur la relation que nous entretenons avec Rattus norvegicus « bruxellensis » ? Pour déconstruire certaines légendes urbaines, il apparaît urgent de mener des enquêtes scientifiquement fondées.

Ophélie Lhuire

[1Voir notamment le documentaire de Maria Wischnewski diffusé sur Arte (2022), qui présente les recherches menées sur le rat dans plusieurs villes aux quatre coins du monde [https://www.arte.tv/fr/videos/100821-000-A/ les-rats-des-villes].

[2C. SEURAT, (2020), « Les rats à Paris. Le monde souterrain fait surface », Controverses. Mode d’emploi [https://controverses.org/ mode-demploi/rats.html].

[3En Belgique, d’après Sciensano, quelques dizaines de cas de leptospirose sont diagnostiqués chaque année et bon nombre de ces infections sont contractées lors d’un voyage à l’étranger, le plus souvent à la suite d’une baignade ou d’un sport pratiqué en eau douce, car d’autres animaux abritent des leptospires dans leurs urines.

[5En Europe, l’usage de rodenticides à base d’anticoagulant est strictement limité par le règlement REACH afin d’éviter le risque d’empoisonnement d’espèces non ciblées et la résistance génétique des rats aux anticoagulants.

[6M. KOT THOFF et al., « First evidence of anticoagulant rodenticides in fish and suspended particulate matter : spatial and temporal distribution in German freshwater aquatic systems », Environmental Science and Pollution Research n o 26, 2019, p. 7315–7325. ; J. REGNERY et al (2024)., « First evidence of widespread anticoagulant rodenticide exposure of the Eurasian otter (Lutra lutra) in Germany », Science of the Total Environment [] .

[7Interview de Jean de Marcken, dératiseur pour la commune d’Etterbeek.