Inter-Environnement Bruxelles
© Matthias Forster - 2021

Quand les espaces publics se défendent des indésirables

La normalisation croissante de l’espace urbain, son jalonnement par des dispositifs de surveillance, laissent croire à la permanence de la menace d’un ennemi intérieur incarné par les nouvelles formes de la dangerosité : les jeunes, les immigrés, les drogués, les sans-abri, les prostituées et autres chômeurs. Bruxelles n’échappe en rien à cette tendance liberticide.

Au siècle de Zola, l’aménagement du territoire était déjà considéré comme pouvant prévenir les nuisances. Le remodelage des espaces urbains du 19e siècle visait à lutter contre les assauts insurrectionnels de la classe ouvrière. Les grands boulevards facilitaient les manœuvres militaires et empêchaient la construction de barricades. Cent ans plus tard, la volonté de réguler les comportements par l’aménagement de l’espace s’est encore accrue. L’architecte a vu son rôle de complice des gardiens de l’ordre social développé avec, entre autres, les théories d’Oscar Newman. Celui-ci considérait que l’architecture, dans son interaction entre usagers et formes spatiales, permet un meilleur contrôle ou a contrario génère des problèmes sociaux [1].

Cachez ces pauvres que je ne saurais voir !

L’idée que l’environnement puisse prévenir les dégradations et autres incivilités a pris vigueur aux Etats-Unis dans les années 1980 pour arriver jusqu’à nous dans les années 1990. La théorie de la vitre brisée (Fixin’ Broken Windows) en est l’une des expressions marquantes. Selon cette théorie, toute vitre cassée non immédiatement réparée serait une incitation au vandalisme et à la dégradation du quartier. En découle en droite ligne le principe de « tolérance zéro » dont la ville de New York s’est faite le chantre et qui consiste à réprimer la moindre incivilité (graffiti, insulte...) au motif qu’elle pourrait dégénérer en un comportement criminel plus grave.

Dans la foulée, on démultiplie les catégories d’indésirables assimilées au désordre. Le recours à cet urbanisme sécuritaire, appelé « prévention situationnelle » [2], dédouane les pouvoirs publics d’affronter les problèmes sociaux générés par la dualisation croissante de la société. On agit dès lors sur l’espace public en en faisant le déterminant des comportements des habitants d’un quartier. L’intervention vise à rendre invisibles ceux qui sont considérés comme porteurs des stigmates du désordre urbain.

L’architecture et les espaces indéfendables

La notion d’espace défendable reprise à la terminologie nord-américaine repose sur le postulat qu’il est des types d’espaces propices aux actes délictueux. Dès lors, le rôle des architectes et des urbanistes est de dessiner des espaces physiques urbains facilitant le maintien de l’ordre ou, à tout le moins, empêchant l’incursion et les agissements de certaines « figures menaçantes ». Ainsi s’explique la multiplication de mobiliers urbains fixées au sol et de surfaces anti-graffitis, tout comme la disparition de recoins permettant d’uriner ou de surfaces où se poser... Derrière l’architecture en vogue des larges étendues ouvertes pour permettre les rencontres et la circulation, se cache le plus souvent une volonté de donner une visibilité maximale aux espaces afin de rendre leur usage contrôlable et de faciliter le contrôle social dans la logique du panoptique [3]. On supprime les recoins et impasses qui risqueraient de faire de l’espace un complice des comportements délictueux ou incivils. Les nouvelles places, comme la place Flagey [4]et le projet de réaménagement de la place Rogier, suivent ce modèle. Les murets, sinuosités ou autres buissons sont malvenus de par leur potentialité à receler des actes peu recommandables. On assiste en outre à la destruction des espaces publics accessibles à tous. Les parcs connaissent des heures de fermeture et les communes rechignent à la création de tels lieux de peur qu’ils ne se transforment en repères pour « bandes de jeunes » et autres « drogués ». Souvenons-nous du projet avorté de parc dans le cadre du contrat de quartier Rouppe et de la fermeture quasi permanente du parc Germeau à Saint-Gilles depuis plusieurs années.

Les bras humains de la sécurité

Pour répondre à la peur de vivre ensemble, la première réponse des autorités est l’accroissement du « bleu » dans les rues sous la figure de l’agent de quartier incarnant l’idée de police de proximité. Les contrats de sécurité ont fait fleurir dans les quartiers, au côté des antennes de police, une multitude de nouveaux acteurs de la sécurité chargés de « petites » missions de surveillance dans les lieux publics : assistants de prévention et de sécurité (APS), stewards urbains, gardiens de parcs... Ces délégations des prérogatives liées au maintien de l’ordre brouillent les pistes dans les attributs du pouvoir de contrôle. Jusqu’où un agent de prévention ou d’ambiance peut-il contrôler un citoyen ?

Ainsi la STIB annonçait en 2008 qu’elle comptait équiper ses services de sécurité de menottes et de sprays paralysants. Cette mesure crée pourtant un sérieux risque de confusion entre le rôle de la police et celui de la STIB. Le Comité P interrogé à ce sujet rappelait que la compétence de police des agents de sécurité de la STIB se limitait au contrôle des titres de transport et à la constatation des infractions de roulage aux arrêts de trams et de bus. Récemment, on apprenait que la STIB usait depuis plusieurs années du pouvoir d’immobilisation d’un individu n’ayant pas honoré son titre de transport alors qu’elle n’en disposait pas légalement. Et faut-il vraiment commenter les dernières mesures iniques de la STIB visant à décourager la mendicité sur son réseau ?

Privatiser la panique

On assiste aussi à une redistribution des rôles entre entreprises de sécurité privées et forces de l’ordre. Progressivement, la répression n’est plus une prérogative régalienne et on voit se multiplier vigiles, milices privées, sociétés de gardiennage et autres dans les espaces semi-publics que sont notamment les centres commerciaux, les universités et les lieux culturels. Ces vigiles vont parfois jusqu’à privatiser la voie publique. Comme lorsque les trottoirs et les voiries attenant à l’ambassade des Etats-Unis sont purement et simplement annexés. Des rues sont privatisées comme la rue de la Janneke Pis ou la rue Blaes lors de l’ouverture des portes de la discothèque du Fuse. Très récemment, c’est le Parlement Européen – symbole s’il en est– qui est passé du côté obscur. En 2005, une circulaire ministérielle a ouvert la voie à la possibilité pour une entreprise privée de gardiennage de surveiller et de contrôler les personnes autour des bâtiments des institutions internationales et des bâtiments diplomatiques [5]. Quelques années plus tard, c’est donc une milice qui est chargée du contrôle des personnes sur la voie publique attenante au Parlement ! Et ce, uniquement pour les jours ordinaires car les atteintes à la libre circulation sont autrement plus sévères lors des sommets européens.

Surveiller les surveillants

Bénéficiaires de prérogatives fortes, les sociétés de gardiennage privé sont censées en contrepartie observer des règles strictes. A cet égard, du chemin reste à faire. Au cours des contrôles effectués par le Ministère de l’Intérieur en 2008 auprès de ces services, concernant 668 lieux et 1150 personnes, plus de 1200 procès-verbaux ont été dressés ! Les infractions touchent principalement à l’absence de la carte d’identification obligatoire pour chaque garde (535 PV) mais également au défaut de formation des gardes (189 PV) voire carrément à l’illégalité de l’entreprise de gardiennage (99 PV) ! [6]

L’aménagement physique des espaces publics

Quel que soit le nombre de policiers dans les rues, cela n’annihilera pas le sentiment d’insécurité ; bien au contraire ! C’est pourquoi la technique a été appelée à la rescousse. Les aménagements liés à la prévention situationnelle offrent les « avantages » d’être permanents, discrets et parfois même esthétiques. Des dispositifs sont inventés et installés quotidiennement à Bruxelles avec pour ambition première de déplacer les « gêneurs ». Petit inventaire non exhaustif... Les villes mènent une croisade sans merci contre les pauvres en vue de leur rendre la vie impossible dès lors qu’ils incarnent une misère qui ne cadre pas avec l’image d’une ville attractive et la sécurité morale à laquelle s’accrochent les gens bien établis. Les petites idées pour rendre la ville inhospitalière aux SDF ou autres indésirables sont innombrables. Toutes ne sont pas aussi radicales que l’élimination pure et simple des bancs publics expérimentée un temps dans le Pentagone mais elles obtiennent le même résultat. Il ne faut pas chercher plus loin l’origine de la mode des bancs à une place sur lesquels on ne sait pas se coucher. Ou le joli banc en spirale de la rue de l’Epée, au pied de l’ascenseur du Palais de Justice, du plus joli effet mais résolument inconfortable.

A Schaerbeek, des commerces ont pris des mesures pour empêcher les bandes de jeunes et les usagers de la STIB en attente du tram d’utiliser les appuis de fenêtres pour poser confortablement leur séant, parfois sous les conseils du service techno-prévention de la police. Sur le modèle des « piques à pigeon » et avec une ambition identique, on voit se multiplier de vraies « piques à humains » !

La région bruxelloise s’enorgueillait récemment de la réimplantation de toilettes publiques (depuis lors repoussée pour raisons budgétaires). Le coût unitaire exorbitant de ces vespasiennes s’expliquait par la présence d’un ingénieux système d’éclairage rendant les veines invisibles. Et hop, comme par magie, les usagers de drogue disparaissent du paysage.

L’imagination sans limite du marché de la sécurité a aussi donné naissance au « Mosquito » émetteur d’onde sonore perceptible uniquement par les oreilles adolescentes pour lesquelles elle est insupportable. La polémique suscitée par le Mosquito, ainsi que la crainte d’effets non prévisibles, a heureusement empêché sa percée dans notre capitale. Mais les anti-jeunes n’ont pas désarmé et testent au Royaume-Uni une lampe qui rend visible l’acné juvénile.

Même l’eau, sous ses dehors ludiques et esthétiques est utilisée dans certaines villes pour chasser les importuns : comment voulez-vous stationner sur une pelouse ou sur une place balayée par intermittence par un jet bien glacé ?

La vidéosurveillance, stade ultime du voisinage

Last but not least : les caméras qui remplacent aujourd’hui les « yeux de la rue » chers à l’urbaniste américaine Jane Jacobs [7] . Elles sont partout, à tel point qu’on ne les remarque même plus. Si elles ont commencé à fleurir sur les bâtiments privés, en tant que contrôle d’accès, il est à présent impossible de distinguer celles qui visent à l’ordre public ou au contrôle privé. Les caméras sont appelées à se multiplier encore et à devenir de véritables auxiliaires de police. En 2008, pour la seule zone de police Bruxelles-Ixelles, elles sont passées de 94 à 214 et de nouveaux achats sont encore annoncés pour 2010. Les politiques en vantent les mérites sans nuance et leur confèrent une efficacité quasi-automatique tant pour la prévention que pour l’élucidation des crimes. Or, dans les pays qui font l’expérience des caméras depuis plusieurs années, des rapports [8]de plus en plus nombreux en prouvent l’inefficacité voire même leur imputent une nouvelle forme de discrimination, la vidéo-discrimination.

Caméras partout, efficacité nulle part

Ni en Angleterre ni en France, un lien entre taux d’élucidation des délits et nombre de caméras n’a pu être établi. Plus piquant encore, que quelqu’un surveille et dirige les écrans de contrôle ou que personne ne les regarde ne ferait aucune différence. Il faut se mettre à la place de l’opérateur assis devant ses centaines de canaux. Comment opérer un tri ? Il appert que ce tri, même inconscient, reproduit les stéréotypes classiques : 93% des individus surveillés sont de sexe masculin, 86% ont moins de 30 ans et 68% des Noirs soumis à une attention particulière le sont « sans raison apparente » [9]. L’opérateur cherche une personne qui corresponde à l’idée qu’il se fait d’un délinquant. Il suffira que l’un d’entre eux soit pris la main dans le sac pour que le vigile voie se renforcer sa conviction stéréotypée. L’efficacité de la vidéosurveillance peut cependant se révéler dans deux cas bien distincts. D’une part, les caméras visibles permettent de déplacer, mais non de supprimer, une présence considérée comme nuisible. D’autre part, les opérateurs derrière les caméras peuvent guider les agents de terrain, voire apporter les preuves matérielles d’un acte déviant – singulièrement dans les aéroports ou les centres commerciaux.

Attaquer les conséquences et nier les causes

Nos espaces publics lissés sont de plus en plus angoissants par l’ambiance paranoïde qu’ils créent, le sentiment de méfiance qu’ils distillent. Aux Etats-Unis, il a été établi que les dispositifs mis en place (barrières, blocs de béton) mis en place suite aux attentats du 11 septembre ont surtout contribué à effrayer la population. Mike Davis, l’auteur du célèbre ouvrage City of Quartz [10], parle en cela d’une « écologie de la peur ». Vouloir résoudre les problèmes sociaux en croyant les canaliser dans des formes urbaines sécuritaires est voué à l’échec en l’absence d’un questionnement plus profond sur ce qui est à l’origine des nouvelles demandes de la sécurité. Ces dispositifs coûteux ne font que déplacer les problèmes dans le temps et dans l’espace et conduisent plus à la confrontation qu’à la pacification. Ils nous laissent, politiciens comme citadins, ce goût amer de l’impuissance et nous pousse à douter de ce que l’air de la ville rende libre !


[1Defensible Space, Newman Oscar, 1972.

[2La prévention situationnelle aménage les espaces physiques, privés ou publics, en vue de réduire les opportunités de passage à l’acte déviant, par exemple, à l’aide d’alarmes, de caméras, d’éclairage...

[3Le panoptique est un type d’architecture carcérale imaginée par le philosophe utilitariste Jeremy Bentham à la fin du XVIIIe siècle. L’objectif de la structure panoptique est de permettre à un individu, logé dans une tour centrale, d’observer tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci ne puissent savoir s’ils sont observés.

[4D’ailleurs de la même manière que les habitants de la rue de Ribaucourt ont dû affronter l’attaque en règle de leur espace sécurisé, la place Flagey est confrontée depuis plusieurs mois à des actions de représailles d’usagers de la place visant à dénoncer la confiscation de leur espace. La solution des autorités : une surveillance plus serrée de la police et des caméras de surveillance.

[5Circulaire ministérielle du 24 août 2005 : Sécurité privée autour des bâtiments des institutions. Arrêté - Conseil de la Ville de Bruxelles du 16/02/2009 relatif à la sécurité privée autour du Parlement Européen.

[7Selon elle, le sentiment d’insécurité émerge dans les espaces sans « yeux », là où le contrôle social informel lié aux co-présences des individus et des fonctions d’un quartier (habitats, commerces...) s’amenuise.

[8Urbaneye. CCTV in Europe, Final Report, Leon Hempel et Eric Topfer, Technical University Berlin, August 2004. Rapport sur l’efficacité de la vidéo-protection, Ministère français de l’Intérieur, juillet 2009. Vidéosurveillance et espaces publics, M. Fonteneau, T. Le Goff (dir.), Institut d’aménagement et d’urbanisme de la Région d’Ile de France, 2008. Télésurveillance, Noé le Blanc, Revue du MAUSS permanente, décembre 2008.

[9For no obvious reason, Norris, Clive & Armstrong, Gary, CCTV and the Social Structuring of Surveillance, Crime Prevention Studies, volume 10, 1999.

[10City of Quartz, Los Angeles, capitale du futur, Davis M., éd. La Découverte, 2006.

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