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Punaises de lit, une infection contemporaine

En septembre dernier, la France a été le théâtre d’un emballement médiatique virant presque à la psychose autour d’un petit insecte, la punaise de lit. À moins d’un an de la tenue des Jeux olympiques dans la capitale française, une bêbête était susceptible de gâcher la fête ! Mais qu’en est-il vraiment de la recrudescence de cet hôte indésirable dans les grandes villes d’aujourd’hui ?

À quoi était due cette panique soudaine suscitée par ce petit insecte, dont la taille est comprise entre 1 et 3 millimètres et que les entomologistes nomment Cimex lectularius ? Était-ce la conséquence de la publication en juillet 2023 d’un rapport de l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) consacré aux impacts, à la prévention et à la lutte contre ces insectes ? Ou bien l’écho d’une infestation effective de lieux à la fois plus nombreux et plus diversifiés ? Quoi qu’il en soit, à lire la presse, la France, en particulier Paris, faisait face à une nouvelle invasion. Les punaises de lit infestaient non seulement les logements, mais aussi les chambres d’hôtel ou d’hôpital, les taxis ou les transports en commun, les restaurants, les salles de cinéma et de spectacle. En quelques semaines, les entreprises spécialisées dans la détection et le traitement de cette « suceuse de sang » furent rapidement submergées par les demandes d’intervention. L’affaire devint rapidement une question politique, la mairie de Paris demandant instamment au gouvernement la mise en place d’un plan d’action sur « le fléau des punaises de lit ». À moins d’un an de la tenue des Jeux olympiques, Cimex lectularius semblait faire peser une nouvelle menace sur l’évènement.

Trois mois plus tard, les punaises de lit ont disparu de la scène française. Plus aucun média n’y consacre un article ou un reportage. Si la psychose fut éphémère et démesurée au regard de l’ampleur du problème, il n’en reste pas moins qu’elle a pris racine dans un fait avéré : depuis le début des années 1990, les métropoles des pays les plus favorisés font face à une recrudescence des infestations par des ectoparasites, insectes ou arthropodes, qui s’établissent sur la peau des êtres humains, se nourrissent de leur sang et provoquent tantôt exclusivement des lésions cutanées (par exemple les punaises de lit), tantôt à la fois des lésions cutanées et la transmission d’agents pathogènes (par exemple les sarcoptes, responsables de la gale). Sur base de ces constats, ce texte vise à évaluer leur recrudescence au prisme d’une brève approche historique, à en identifier les principaux facteurs et à mettre en évidence ses variations sociales. Elle se basera sur le cas des punaises de lit, qui a l’avantage d’être bien documenté.

Des données partielles

La connaissance de l’ampleur et des facteurs de différenciation des infestations par punaises de lit repose sur différentes méthodes de dénombrement : données d’inspection dans les logements ou dans le cadre de missions d’hygiène menées par les municipalités ; données sur les interventions de désinsectisation ; données de déclaration d’infestation aux services communaux ou régionaux d’hygiène et de salubrité ; données extraites d’enquêtes en population générale portant spécifiquement sur les infestations par des punaises de lit. Ces méthodes produisent des données plus ou moins fiables. Si les données d’inspection permettent d’attester avec certitude du caractère infesté d’un logement, en revanche les données issues des interventions de désinsectisation, des déclarations ou des enquêtes souffrent de différents biais : interventions comptabilisées alors qu’elles se sont déroulées dans un logement non infesté ; sous-déclaration de l’infestation car la présence de punaises de lit est stigmatisante pour les ménages qui y sont confrontés. Par ailleurs, si certaines études portent sur l’ensemble des ménages d’une ville, d’autres portent exclusivement sur les ménages qui résident en logement social ou sur les dossiers de patients ayant bénéficié de soins et ayant déclaré une infestation par des punaises de lit à leur domicile.

En dépit de ces difficultés, plusieurs constats se dégagent des études. Tout d’abord, alors que les punaises de lit semblaient avoir été éradiquées dans les pays favorisés au cours des années 1960, elles ont fait un retour d’abord discret entre les années 1980 et 2000, puis beaucoup plus rapide ultérieurement. À New York, selon le département Housing Preservation and Development, le nombre de déclarations d’infestation par des punaises de lit était passé de 530 en 2004 à 12 800 en 2010, soit une multiplication par 24 [1] ! Des tendances similaires ont été observées dans d’autres métropoles aux États-Unis, mais aussi au Canada, en Australie et en Europe [2]. Ainsi à Zurich le nombre de plaintes a très fortement augmenté entre 1995 et 2015. Par ailleurs, dans plusieurs villes, un nombre croissant d’infestations ont été signalées dans des hôtels, des établissements de soins, des refuges pour personnes sans abri et des résidences pour étudiants ou personnes âgées. En parallèle, il a été constaté dans de nombreux États que le secteur des services « 3D » (désinfection, désinsectisation, dératisation) ne s’est jamais aussi bien porté que ces dernières années : de nombreuses entreprises ont été créées et le chiffre d’affaires comme l’emploi ont substantiellement augmenté, ainsi que le rapporte l’ANSES en 2023 pour la France [3]. Des inversions de tendance peuvent toutefois s’observer. À New York, le nombre de déclarations d’infestation de punaises de lit a été réduit de plus de 50 % entre 2015 et 2023 [4]. Ces retournements n’empêchent pas plusieurs auteurs de parler d’« épidémie » lorsqu’ils évoquent l’évolution contemporaine des infestations par des punaises de lit.

Depuis le début des années 1990, les métropoles des pays les plus favorisés font face à une recrudescence des infestations par des ectoparasites qui s’établissent sur la peau des êtres humains.

Du chauffage central… au DDT

En réalité, le problème des punaises de lit a une longue histoire. C’est dans l’entre-deux-guerres qu’elles furent considérées comme un véritable problème de santé publique, au même titre que les rats. En Europe, dans les années 1930 et 1940, certaines sources estiment qu’un tiers des logements des grandes villes étaient infestés de punaises de lit [5]. Selon un rapport du ministère britannique de la Santé datant de 1934, la moitié de la population du Grand Londres était alors confrontée à des punaises à un moment ou l’autre de l’année. Il est vrai qu’à cette époque elles ont bénéficié de nouvelles conditions favorables à leur reproduction et à leur développement grâce à la diffusion du chauffage central puis des ventilateurs et de la climatisation. S’il existait déjà à l’époque plusieurs traitements pour les éliminer, comme des mélanges d’arsenic ou de mercure avec de l’eau, de l’alcool ou de l’essence de térébenthine, ceux-ci étaient soit dangereux pour les personnes vivant dans les logements traités soit peu efficaces. Un tournant intervint au cours de la Seconde Guerre mondiale, lorsque le département états-unien de l’Agriculture recommanda l’usage du DDT (dichlorodiphényltrichloroéthane) pour lutter contre elles. Synthétisé pour la première fois en 1874, mais resté dans l’ombre pendant plusieurs décennies, le DDT fit l’objet d’un soudain intérêt en 1939 lorsque le chimiste suisse Paul Müller travaillant pour l’entreprise Geigy mit en évidence ses remarquables propriétés insecticides. Utilisé dans un premier temps par l’armée états-unienne pour lutter contre les poux de ses soldats puis contre les vecteurs des maladies tropicales comme la malaria, le DDT fit l’objet d’une reconversion civile à partir de 1945, orchestrée par de grandes firmes pharmaceutiques comme Merck ou chimiques comme Du Pont. Il s’imposa comme le remède idéal contre divers insectes dont les punaises de lit : en une seule application sur le matelas, le sommier, les oreillers et les alentours d’un lit infesté, le DDT parvenait à les éliminer, sans danger apparent. C’est ainsi qu’en quelques années, de part et d’autre de l’Atlantique, le nombre d’infestations par des punaises de lit diminua drastiquement.

Un tournant intervint au cours de la Seconde Guerre mondiale, lorsque le département états-unien de l’Agriculture recommanda l’usage du DDT pour lutter contre les punaises de lit.

L’utilisation massive du DDT puis d’autres insecticides organochlorés, couplée à l’amélioration de l’hygiène générale de l’habitat avec la diffusion des machines à laver et des aspirateurs, a conduit à l’éradication progressive des punaises de lit au cours des années 1950 à 1970. Au milieu des années 1960, les punaises de lit étaient si rares que la plupart des citoyens passaient leur vie sans jamais en rencontrer. Le succès ne fut toutefois que de courte durée. Tout d’abord, des formes de résistance au DDT apparurent rapidement chez les punaises de lit. Puis, à la suite de la mise en évidence par Rachel Carson en 1962 des effets délétères du DDT sur les oiseaux et la faune aquatique, l’insecticide a été banni de la majorité des pays dits développés depuis les années 1970. Plus tard, l’utilisation domestique d’autres composés organophosphorés pour lutter contre les punaises a elle aussi été grandement restreinte. Les derniers produits encore tolérés, en l’occurrence les pyréthroïdes, montrèrent eux aussi leurs limites en conduisant à une montée progressive de la résistance des punaises à cette famille d’insecticides. Il semble d’ailleurs que cette résistance aux insecticides soit devenue tellement courante qu’elle rend l’éradication des punaises de lit très difficile [6].

De la fin du ddt aux mobilités mondialisées

Dès les années 1980, les punaises de lit refirent donc surface. Outre ce qui vient d’être évoqué, d’autres phénomènes semblent avoir contribué à leur recrudescence, sans que les causalités soient clairement établies. La croissance généralisée des mobilités, notamment des voyages internationaux, a souvent été évoquée par la presse comme un facteur facilitant leur dispersion. Ce lien supposé a d’ailleurs alimenté un discours aux accents racistes. La journaliste états-unienne Brooke Borel, dans un livre au titre évocateur (Infested) est même allée jusqu’à considérer que la chute du Rideau de fer en 1989 aurait facilité la résurgence des punaises de lit en Occident, en libérant celles qui avaient été épargnées de l’éradication en Europe centrale et orientale. Toujours est-il que l’ANSES dans son rapport de 2023 souligne l’influence des mobilités touristiques sur la diffusion des punaises de lit. Ces dernières peuvent en effet se loger dans les valises et sacs de voyage, puis être libérées une fois à destination. C’est ce qui explique d’ailleurs les infestations observées dans les moyens de transport ou les hôtels, dans lesquels les taux de rotation des voyageurs sont très élevés. La multiplication des meublés loués pour de courtes durées via des plateformes comme Airbnb amplifie probablement le problème. D’une part, elle conduit au développement d’une fréquentation temporaire à l’écart des sentiers battus des centralités touristiques. D’autre part, les hébergeurs, même lorsqu’il s’agit de professionnels, sont vraisemblablement moins armés que les gestionnaires hôteliers pour faire face à une infestation. De surcroît, les entreprises qui gèrent les principales plateformes ne semblent nullement préoccupées par le problème.

La croissance du marché de seconde main est également mise en avant comme facteur de la résurgence des punaises de lit. Il faut savoir que ces dernières, qui ne sont actives que pendant la nuit, se rassemblent pendant la journée en agrégats, situés à proximité des lieux de repos des humains qu’elles piquent, toujours à l’abri de la lumière. Elles peuvent donc se retrouver dans les vêtements, en particulier lorsqu’ils sont sales [7] mais aussi dans d’autres objets comme les meubles, voire les appareils électroniques. La circulation de ces objets, notamment par le biais des circuits de seconde main, peut contribuer à la dispersion des punaises de lit.

La résurgence des punaises de lit illustre l’un des paradoxes de l’histoire environnementale récente. En effet, les transformations sociales globales des trois derniers siècles ont entraîné en même temps la réduction drastique de la population, quand ce n’est pas l’extinction, de nombreuses espèces d’animaux et de végétaux, et la croissance impressionnante d’autres espèces. Au même titre que la prolifération de certaines espèces de méduses en raison des effets combinés de l’eutrophisation, de l’augmentation de la température de l’eau de mer et de la disparition de certains prédateurs, la multiplication des punaises de lit montre que l’Anthropocène se manifeste à la fois par la raréfaction et la prolifération [8].

D’une certaine manière, à la manière du capitalisme, les relations socio-environnementales contemporaines sont le théâtre d’un processus de « destruction créatrice », au sens de Joseph Schumpeter, qui entraîne une destruction massive du tissu du vivant par la mise en place de conditions délétères pour de nombreuses espèces, tout en favorisant le développement rapide d’un nombre limité d’autres espèces.

La multiplication des meublés loués pour de courtes durées via des plateformes comme Airbnb amplifie probablement le problème.

Une petite bête interclassiste ? Pas vraiment

Lors de la médiatisation récente des punaises de lit en France, plusieurs articles de presse relayèrent l’idée défendue par certains experts que tout un chacun, quels que soient son revenu et ses conditions matérielles d’existence, était susceptible d’être victime d’une infestation de son logement. À l’image de ce qui se disait du Sars-Cov2 au début de la syndémie de Covid-19, Cimex lectularius serait un parasite interclassiste : il s’en prendrait indifféremment aux différentes couches de la société.

En raison de la diversité des méthodes de dénombrement des infestations par des punaises de lit et des populations étudiées, il est difficile d’apporter un démenti formel à cette représentation commune. En effet, comme le souligne la méta-analyse réalisée par l’ANSES en 2023, rares sont les études en population générale mettant en évidence une fréquence plus élevée d’apparition de punaises de lit dans les ménages des classes populaires ou dans les logements de médiocre qualité, même si le recours aux objets de seconde main y est plus important. En revanche, lorsque l’on examine la persistance de l’infestation dans le temps, de très fortes différences sociales apparaissent : les punaises de lit se maintiennent plus longuement – et provoquent donc davantage de troubles psychologiques – dans les ménages à faibles revenus. Ces derniers manquent de moyens financiers pour mettre en œuvre les traitements – parfois très coûteux – contre l’infestation dans leur logement. S’ils sont locataires, ils sont aussi susceptibles de voir leur propriétaire ne pas prendre en charge ces coûts. Au total, les conditions socioéconomiques influencent donc fortement la persistance des infestations par les punaises de lit, en défaveur des classes populaires. Une fois encore, ce sont les ménages les plus modestes qui payent le plus lourd tribut face à un problème de santé.

Lorsque l’on examine la persistance de l’infestation dans le temps, de très fortes différences sociales apparaissent.

Ophélie Lhuire

[1A. H. ALALAWI, « Bed bugs epidemic in the United States », Entomology, Ornithology & Herpetology, 4(1), 1, 2015.

[2E. GIRAUD, E. HADLEY KERSHAW, R. HELLIWELL & G. HOLLIN, « Abundance in the Anthropocene », The Sociological Review, 67(2), 2019, p. 357-373.

[3ANSES, « Les punaises de lit : impacts, prévention et lutte » (saisine 2021-SA-0147), Maisons-Alfort, 2023, p. 257.

[4K. P. HACKER, A. J. GREENLEE, A. L. HILL, D. SCHNEIDER & M. Z. LEV Y, « Spatiotemporal trends in bed bug metrics : New York City », PloS one, 17(5), 2022.

[5M. F. POT TER, « The history of bed bug management », American Entomologist 57, 2011, p. 14-25.

[6F. ZHU et al., « Widespread distribution of knockdown resistance mutations in the bed bug, Cimex lectularius (Hemiptera : Cimicidae), populations in the United States », Archives of Insect Biochemistry and Physiology, 73(4), 2010, p. 245-257.

[7W. T. HENTLEY, B. WEBSTER, S. E. EVISON & M. T. SIVA-JOTHY, « Bed bug aggregation on dirty laundry : a mechanism for passive dispersal », Scientific reports, 7(1), 2017, p. 11668.

[8E. GIRAUD, E. HADLEY KERSHAW, R. HELLIWELL & G. HOLLIN, « Abundance in the Anthropocene », The Sociological Review, 67(2), 2019, p. 357-373.