Un ’open air’ (littéralement « événement en plein air ») a attiré 9.000 fêtards ce dimanche 24 mai au cœur du Bois de la Cambre « transformant ce havre de verdure en une scène vibrante pour un événement en plein air mémorable », peut-on lire sur le site de la société Hangar, organisatrice de l’événement. Les riverains sont en colère... et la faune et la flore sans dessus-dessous. IEB se joint aux habitant·es pour dénoncer le non-respect du cadre légal qui exige pour de tels événements qu’un permis d’environnement soit délivré par l’administration régionale compétente.
Par ailleurs, et avant tout, le Bois de la Cambre est une zone spéciale de conservation Natura 2000 depuis 2004. Le bruit et les lumières générées par cet événement sont tout sauf ce dont les hôtes de ce bois ont besoin en cette période de nidification. Quelques jours plus tard, colsons, gobelets en plastique et autres déchets que génère ce type de rassemblement sont bien présents sur le site ’nettoyé’.
Alors même qu’aucun permis d’environnement n’a été délivré, et que des riverains ont alerté l’administration à ce sujet en amont de l’événement, les agents de Bruxelles Environnement ne peuvent dans ce cas aller plus loin qu’un constat d’infraction. Bien que pénalement répréhensible, ce genre d’infraction n’est généralement pas poursuivi par le Procureur du Roi. Une amende administrative sera, probablement, infligée à l’organisateur de l’événement dont le montant sera risible en regard des recettes engrangées par l’événement.
L’organisateur, Hangar, dont le slogan est ’Turning cities into stages’ - Transformer les villes en scènes, spécialiste des festivals de musique électronique, s’est imposé depuis 2018 dans les grands événements de la scène électronique belge et à l’international. « Avec un chiffre d’affaires de 5,6 millions d’euros en 2024 (autour de 10 millions en comptant toutes ses activités), en hausse constante, les prévisions 2025 pour Hangar tablent sur 7,5 millions. », analysait, en mars 2025, Didier Zacharie, journaliste au pôle Culture du journal Le Soir.
Il est piquant de lire les propos des organisateurs de Hangar dans un entretien réalisé par AGK au mois d’avril pour le magazine en ligne guettapen.com. L’article conte leur ascension de la rave aux superproductions. « En France, les normes de Health & Safety sont beaucoup plus strictes. À Bruxelles, la ville bénéficie d’un bourgmestre qui a une vraie volonté de faire de Bruxelles une sorte de Berlin : une ville qui bouge, avec de la culture et des événements… Et qui facilite l’accès à des lieux publics pour des projets d’envergure. De quoi produire des évènements avec de meilleures perspectives qu’à Paris, ou même Amsterdam et Londres. » Dans cette logique, soutenue par une autorité publique, Hangar développe des Headline Shows : des concerts d’artistes majeurs, pensés pour des lieux emblématiques et une expérience sur mesure. Comme au Bois de la Cambre ce dimanche 24 mai. Et comme au Cinquantenaire le 6 juin prochain. Avec une petite touche en plus : vous pouvez juste déjeuner sous les arcades (privatisées du Cinquantenaire) pour 165 euros et si en plus vous voulez vibrer sur l’herbe du parc aux sonorités d’Anyma, vous débourserez 295 euros.
Le 26 juin, ce sera au tour des hôtes et riverains du parc d’Osseghem d’accueillir les festivaliers de Couleur Café. Puis, le 28 juin, retour au Parc du Cinquantenaire qui sera le théâtre très contesté du 250ᵉ anniversaire des États-Unis. Cette privatisation-là s’étale sur 12 jours (!) durant lesquels les organisateurs de l’événement demandent un contrôle des entrées et des sorties au niveau du parc. Priver au début de l’été celles et ceux qui n’ont pas de jardin de ce véritable poumon qu’est le Parc du Cinquentenaire, alors que les températures grimpent, est inconcevable. Une lettre ouverte, lancée à l’initiative d’Extinction Rebellion, a notamment été adressée à Philippe Close, Bourgmestre de la Ville de Bruxelles. Pour rappel, la gestion du parc du Cinquantenaire relève du gouvernement fédéral et de Bruxelles Environnement, la Ville de Bruxelles étant uniquement responsable de la sécurité et du déploiement des forces de police sur le site.
Pour Philippe Close, transformer l’espace public en zone VIP (réservée à des personnes « très importantes ») n’est pas un problème, même lorsque la demande émane de représentants d’un pays dont le dirigeant multiplie les déclarations brutales et provocatrices à l’égard de Bruxelles, de la Belgique ou de l’Europe, et dont la politique erratique menace quotidiennement la paix dans le monde. Tant qu’on paie, la privatisation s’impose à tout le reste et supplante toute forme de droit. Et puis ce sont les États-Unis que l’on fête et pas Trump ! Et puis Bruxelles, c’est l’Europe, une scène internationale.
Mais la privatisation de lieux emblématiques n’est pas ouverte à qui veut. Des commissions, des jurys, délibèrent dans les antichambres de la ville événementielle. Et leurs membres sont pour certains juge et partie. Dans cet esprit, le collectif Piknik Elektronik entend protester contre une certaine politique culturelle, estimant que la Ville de Bruxelles accorde trop de latitude aux grands acteurs culturels de la scène électronique qui « accaparent de plus en plus la visibilité et le pouvoir des décisions au sein du secteur ». Hangar est notamment cité. Lire à ce sujet : Un collectif dénonce la “monopolisation” du secteur de la culture électronique à Bruxelles, BX1, 26.05.2026.
Le collectif entend prendre possession de la place Poelaert à Bruxelles le 13 juin avec un événement baptisé « Protest Elektronik » pour dénoncer la « monopolisation du secteur culturel électronique » bruxellois… Gageons qu’iels ne revendiquent pas, eux aussi, la privatisation des parcs en leur faveur et exigent davantage de justice sociale, environnementale et culturelle.