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Les collectifs qui bouillonnent de culture

Culture hip-hop, art du graf, slam, street art ; autant de termes définissant le champ lexical d’un art urbain non identifié, dépourvu de la noblesse du titre « art majeur » alors qu’il prend un espace de plus en plus important ; incontournable au sein d’une société qui ne veut plus taire ses démons et ses cicatrices.

L’union de l’art et du social

La caractéristique de la culture urbaine c’est qu’elle s’auto-alimente d’une incessante offre et demande participative, la rue participe sinon il n’y a pas d’art.

Qu’il s’agisse de Recyclart, de l’asbl Tarantino, de Souterrain ou d’Entrabendo [1] ; ces associations aux parcours singuliers invitent à la créativité de tous à travers ateliers, consultance, expos,... Là où Souterrain organise des festivals hip-hop à travers toute la Belgique, l’asbl Tarantino propose des espaces d’expression aux graffeurs.

Dema, un des membres fondateurs de Souterrain précise : « Au début c’était
la culture des quartiers défavorisés. On n’était pas marginalisé mais marginaux puis cette énergie s’est transformée en moteur pour développer cette culture du graf, du hip-hop, du skate. Le but c’est de sortir les gamins du quartier et de transmettre des messages constructifs »
.

Le collectif Entrabendo regroupe des artistes à géométrie variable tant graffeurs que plasticiens, photographes ou musiciens. Le terme signifie « contrebande » dans le sens « se passer des choses »« les autres » constituent l’âme du collectif. Comme nous le précise Ed Wydee, rappeur
et membre d’Entrabendo : « Nous organisons aussi des ateliers d’écriture, ça peut donner une chanson mais aussi un dessin, une poésie, une histoire, selon le domaine de prédilection de chacun ».

Un art stigmatisé

Nul n’ignore que ces mouvements puisent leurs origines dans la culture noire américaine des ghettos. Une culture urbaine qui s’est universellement générée et régénérée à travers le macadam des quartiers poussés
par la rage d’exister quitte à adopter une attitude d’autodestruction. Demandons à quelques graffeurs bruxellois pourquoi ils se sont organisés en collectifs.

« On a commencé très militants », annonce Dema : « dès la création de notre mouvement sur Schaerbeek avec la maison de jeunes Stalag. L’idée est de transmettre les valeurs, transformer la rage négative en rage créatrice et ne pas rester coincé dans le repli sur soi-même ».

Dan, peintre et graffeur d’Entrabendo ajoute : « impossible de nier les racines illégales du graf. Avant, on prenait sans échanger et sans demander. Passer du mur à la toile est en réalité un transfert d’adrénaline dans les lettres que je distorsionne et non plus dans l’excitation de l’interdit. Notre collectif permet de créer cette adrénaline, une énergie qui est davantage canalisée, où les émotions sont redistribuées différemment mais avec la
même intensité »
.

Tarantino : « On n’est pas là pour solutionner le vandalisme. Il sera toujours là. Avant j’étais dans l’interdit et la réputation et je voulais rester là-dedans, aujourd’hui je donne des murs légaux avec le site Atomix (20 000 m2) à ceux qui débutent comme aux graffeurs confirmés ».

La frilosité officielle et l’ouverture des mentalités

La culture de la rue a toujours suscité une crainte, peut-être celle de voir de face les réalités socioéconomiques qui y sont liées et ses apparences hostiles, bardées de tags et de rap violent. Pas aisé donc de promouvoir ce qui de prime abord agresse et abîme.

Depuis lors, les mentalités ont évolué tout comme les acteurs de cette culture urbaine. Il s’est construit un dialogue sur le sens, les causes et les finalités de cet art brut qui a pu s’exprimer plus ouvertement au fil des années avec des projets urbains et culturels tels ceux de Recyclart et la
piste de skate, au square des Ursulines, ou encore la station de tram De Wand, vêtue de sublimes graffitis sous le couvert de Tarantino asbl. Mais pour en arriver à de telles réussites les obstacles ont été et restent de taille.

Tarantino se remémore : « A 15 ans, je peignais les volets de particuliers pour acheter mon matériel. Une étape importante fut ce mur gris de 100 m2 à Jette, situé sur le sentier de terre d’un quartier abandonné, limite coupe-gorge. J’avais demandé l’autorisation de le peindre mais en vain. Alors je me suis offert ce droit le jour de mon anniv., au culot. On a transformé cet endroit en rue de passage où les gens s’arrêtent pour voir la fresque,
un fond marin réaliste, une thématique
« lèche-car », on dira... De là, la maison médicale à proximité des logements sociaux m’a donné un budget 4 fois par an. De fil en aiguille, ça a été le marché matinal, la station De Wand,... ».

Dema : « Au début c’étaient des combats incessants. Il fallait garantir que les jeunes ne cassent rien. Quand un échevin avait été convaincu isolément, il devait alors convaincre à son tour le Collège et souvent l’aventure s’arrêtait là.

Finalement, c’est le Beursschouwburg qui nous a mis le pied à l’étrier en nous permettant de monter notre premier grand projet : le festival « hors-circuit » programmé pendant 3 ans.

Vu qu’on a toujours voulu bosser sans frontière, ce sont les administrations tant bruxelloises, wallonnes que flamandes avec qui nous avons tissé des liens. Après 15 ans, en 2009, nous avons reçu nos premiers subsides conventionnés de la Communauté française avec La Zulu Nation, Art Fever et
encore quelques autres »
.

Dan : « On sent encore une frilosité des institutions. Nous avions par exemple été sollicités par la commune de Saint-Gilles pour décorer les boîtes électriques mais nous devions contacter isolément Electrabel devant qui nous n’avons pas fait le poids. Voilà un bel exemple de décalage entre institutions face à l’art urbain. Par contre, Ed Wydee vient de gagner le rallye
Chantons Français au Botanique »
.

Art majeur ?

Elever cette culture en art majeur, la question peut sembler futile mais elle a
le mérite de souligner les comportements révélateurs d’un pouvoir qui tend à recycler une culture qu’il a auparavant rejetée et instrumentalisée. Aussi, si subsides il y a, les deniers proviennent des budgets de « cohésion sociale » et rarement des caisses du Ministère de la Culture. Une
situation complexe car les associations veulent rester indépendantes par rapport aux financements.

Tarantino nous explique pourquoi il se limite à deux grands événements par an (Mixture Urbaine et Brussel’s Graffiti) : « Si un budget est donné, mon point d’honneur est qu’il ne m’oblige pas à afficher un
logo revendiquant des valeurs politiques, religieuses. Ça n’aurait plus de sens, je préfère avancer lentement »
.

Ed Wydee : « Ce qui compte c’est la liberté qui est un refuge pour chacun de
nous pour évoluer à notre rythme. On reste underground et entrer dans des catégories qui créent des diktats ce n’est pas pour nous »
.

Le style urbain de Bruxelles

Bruxelles et sa particularité urbanistique permettant la mixité sociale au sein de la ville lui ont donné un certain cachet stylistique mais la mondialisation et Internet ont aussi eu leurs effets avec une uniformisation des styles. Aujourd’hui, la nouvelle génération ne s’approprie pas un style mais a tendance à le copier. Bruxelles ne se démarque plus d’un coup d’œil par
son visuel urbain mais l’on peut discerner « des personnalités » isolées.

Dema nous éclaire sur ce point : « Avant y’avait toute l’école de RAB avec Mist qui graffait des lettres pointues. Aujourd’hui pour se démarquer c’est très difficile mais on y arrive un peu avec des influences venant de la calligraphie arabe ou japonaise, un travail sur les origines ».

Ed Wydee : « A Bruxelles, il n’y a pas de grands ensembles ghettoïsés comme à Paris par exemple. Très vite on est en contact avec plein de gens de catégories sociales différentes. De Dansaert à la chaussée de Gand, 15 minutes de marche et tu as traversé 3-4 mondes différents, proches mais
hermétiques les uns des autres ! Je pense que Bruxelles doit encore se chercher une identité, elle est coincée entre plusieurs états d’esprit et c’est pourquoi elle est fort tournée vers la France.

A l’école on n’insiste pas sur l’héritage de la culture belge et Dieu sait qu’il y a de quoi nous inspirer ».

Demain ?

La pérennisation et l’épanouissement ne se trouvent-ils pas dans les métissages et dialogues entre univers ? Beaucoup de chemin a été parcouru pour élever une expression spontanée et jaillissante issue de l’isolement tant spatial que social mais ne risque-t-elle pas de se renfermer à nouveau si elle-même ne s’approprie pas notre époque et toutes ses contradictions ?

D’après Dema : « En Belgique, il faut encore tout décloisonner. Y’a une vague avant-gardiste dans le théâtre et la danse qui oxygène tout ça mais ça reste encore trop isolé. Les mélanges qui se font pour l’instant redonnent du pep au rap par exemple, l’influence afro-beat dans le hip-hop ». Dan : « Bruxelles veut s’aligner sur les grandes villes et risque d’être cleanée
comme l’a été Barcelone par exemple. Pour penser à l’avenir on peut faire un parallèle entre le graf et la pub. Les annonceurs paient les pouvoirs publics pour couvrir les espaces et tout est bien organisé et défini
dans les attributions des zones. Le graf, lui, ne rapporte pas ; il n’est pas codifié et cette carence de contrôle fait très peur.

La question qui serait révélatrice des mentalités c’est : qu’est-ce que les gens
préfèrent voir ? Une pub géante sur un building ou une explosion d’expressions artistiques – des grafs, des dessins d’enfants, de la poésie, etc. – propres aux habitants ? »

Vanoussis, Alexandra

La voix des murs