Inter-Environnement Bruxelles
© Matthias Forster - 2021

La place des hommes

Dans l’imaginaire collectif, la prostitution est souvent incarnée par une femme archétypale, celle de la prostituée tapageuse qui « tapine » en rue et qui « aguiche le client ». Pourtant, l’activité prostitutionnelle est une réalité très contrastée, et souvent très discrète en ce qui concerne les hommes qui l’exercent.

© Mathilde Collobert - 2021

À Bruxelles, l’asbl Alias conduit le seul projet bruxellois destiné aux personnes trans et hommes HSH  [1] prostitués/ travailleurs du sexe [2] actifs en Région de Bruxelles-Capitale (RBC). Les constats qui suivent sont principalement tirés de son expertise de terrain depuis 2009.

Le rapport « Prostitution : Bruxelles en image » estimait en 2008, quoiqu’avec beaucoup de précautions, un nombre de 4 000 à 5 000 prostitué·e·s pour la Région de Bruxelles-Capitale, dont un tiers serait des hommes [3]. Il est cependant difficile, comme le relèvent les auteurs d’une étude plus récente [4] menée en 2016, de considérer ces chiffres comme étant fiables : on connaît les difficultés de recensement posées tout particulièrement par les formes les moins visibles de prostitution (notamment la prostitution sur internet, mais aussi la prostitution des personnes « sans-papiers »).

La prostitution masculine dite « de rue » prend place dans des environnements variés. Elle s’exerce à la fois dans des espaces publics (rues, parcs) et dans des espaces privés du réseau commercial LGBTQI+ [5]. Territorialement, cette forme de prostitution s’observe principalement :

  • dans le centre-ville au sein du quartier « gay » (en particulier les bars) ;
  • sur les lieux de drague gay (cinémas, saunas, parcs) de la capitale en-dehors de ce quartier.

De fait, les espaces où se pratique la prostitution masculine et les lieux de drague homosexuels sont en grande partie liés. Historiquement, les passes se déroulaient volontiers en rue. Depuis quelques années (2011/2012) les travailleurs de rue d’Alias ont remarqué que les rues du centre-ville autrefois fortement investies par les hommes prostitués sont aujourd’hui désertées. Les hommes qui s’exposaient en rue ont pour une part, cherché à quitter l’activité et pour une autre part, ils se sont déplacés vers d’autres lieux. Les parcs ont en partie répondu à cette attente. Depuis la disparition de la prostitution masculine « de rue » au sens strict, l’exercice de la prostitution se dilue davantage encore dans les espaces publics et les lieux de drague gays.

Parmi les hommes rencontrés par Alias, rares sont ceux qui s’affichent d’emblée comme prostitués.

Des frontières floues

Ces phénomènes de recomposition du paysage de la prostitution masculine participent à l’invisibilité de l’activité : en effet, ces lieux ne sont pas ou peu fréquentés par des personnes extérieures à la communauté gay et cet entrelacement des publics rend difficile, pour un œil non-aguerri, la distinction entre simples dragueurs et prostitués/ travailleurs du sexe. De plus, parmi les hommes rencontrés par Alias, rares sont ceux qui s’affichent d’emblée comme prostitués.

Les hommes qui exercent cette activité sont donc difficilement identifiables car ils exercent sur des lieux de « cruising » où les rendez-vous sexuels non tarifés se mélangent à la prostitution. Or, la RBC offre une grande diversité de lieux de rencontre pour les gays, bisexuels et autres HSH qui peuvent accueillir l’activité du sexe tarifé. Cette concentration est caractéristique de la région et justifie l’intensité des stratégies d’action à destination des hommes prostitués/ travailleurs du sexe en comparaison aux autres régions de Belgique.

Il faut ajouter à cette description que Bruxelles a connu une augmentation de la prostitution sur Internet. Elle se présente le plus souvent derrière une offre d’escort sur des sites de rencontres spécifiques. Bien qu’une quantification exhaustive du nombre d’hommes et de personnes trans qui se servent des technologies de l’information et de la communication (TIC) pour vendre leurs services demeure difficile, il n’en demeure pas moins que l’offre de services tarifés présente sur le net est importante. La régularité de la présence d’Alias sur des sites gay contenant des offres d’escorts, permet à l’association de toucher une part plus importante de son public certes, mais également de cibler ses messages de réduction des risques (RdR) en fonction des pratiques notifiées sur les profils (chemsex, bareback, actif, passif, uro, BDSM, etc.).

Quant aux personnes trans [6], elles investissent surtout un périmètre jouxtant la gare du Nord, plus précisément le quartier Alhambra, où elles occupent les territoires traditionnels de la prostitution féminine de rue. Depuis 2012, la ville de Bruxelles tente de faire appliquer sur sa commune une réglementation répressive à l’égard des prostitué·e·s – chassant ces « indésirables » des quartiers qu’elle souhaite rendre plus attractifs – via une législation de pénalisation du client et en demandant aux associations de terrain de contribuer à réorganiser l’exercice territorial de la prostitution. Cette politique répressive fait fi des conséquences qu’elle génère pour les concerné·e·s.

Diversité des parcours

Entre la prostitution masculine HSH et trans et la prostitution féminine, il existe donc des différences importantes, principalement concernant les espaces de racolage, les clients, les codes sexuels et même la stigmatisation. Ces constats alimentent la pertinence et la nécessité de mettre en œuvre des actions spécifiques à destination des hommes et des personnes trans prostitués/ travailleurs du sexe HSH en RBC.

Les discriminations multiples et les tabous relatifs à l’homosexualité et à la prostitution caractérisent les situations vécues par l’ensemble des prostitués.

La répartition dans l’espace public dépend également de la manière dont les prostitués/ travailleurs du sexe HSH gèrent la double stigmatisation qu’ils subissent – de par leur étiquetage comme homosexuels et comme prostitué/ travailleur du sexe. En effet, l’environnement au sein duquel s’exerce l’activité de prostitution n’est pas sans lien avec le fait d’affirmer ces pratiques. Autrement dit, une personne trans exerçant à Yser ou un escort inscrit sur un site web spécialisé s’exposent plutôt directement contrairement à un prostitué qui exerce dans un parc public ou par exemple un sauna, des espaces au sein desquels il peut davantage se fondre. Il faut également signaler que la fréquence de l’exercice de la prostitution diffère grandement d’un individu à l’autre. En fonction du parcours de chacun, il peut être occasionnel ou régulier, complémentaire à d’autres revenus ou encore constituer l’unique source financière. Soulignons ici que la capacité à se dire et à nommer l’activité est entravée par le déni ou la gêne tant des pratiques homosexuelles que prostitutionnelles. Pour les travailleurs d’Alias, aborder avec ces personnes les thèmes de la santé au sens large et de la santé sexuelle en particulier nécessite une approche spécifique, basée sur la construction d’un lien de confiance et inscrite sur la durée.

De manière transversale et globale, les discriminations multiples et les tabous relatifs à l’homosexualité et à la prostitution caractérisent les situations vécues par l’ensemble des prostitués, quels que soient leurs origines ou leurs parcours de vie, et conduit bon nombre d’entre eux à « faire le choix » d’une double vie. De plus, la relégation de ceux-ci aux marges de l’espace public a des effets très concrets sur leurs conditions d’existence et leur état de santé ; mais aussi leur accès aux soins et aux services adéquats.

Agathe K. et Katia S.
Alias asbl

Infos : www.alias-bru.be, www.facebook.com/asbl.alias.vzw.


[1L’abréviation HSH signifie « Hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes ».

[2Les termes « prostitués/travailleurs du sexe » sont utilisés volontairement ensemble car ils illustrent la pluralité des réalités vécues par les personnes qu’Alias rencontre.

[3Van den Hazl Ing R., Lesger MSc D., Peters T., Van Oijen S., Loopmans M., Gabiam K., Kesteloot C., Prostitution : Bruxelles en image, Seinpost Adviesbureau B.V., Arnhem, 2008, p.17.

[4Maes R. et Leroij Ch., Étude relative aux nouvelles formes de prostitution à Bruxelles, et visant à l’obtention de données comparatives à l’égard de la prostitution et de la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle au sein de 3 villes européennes, CFS.EP, Bruxelles, 1er octobre 2016, p.124.

[5Lesbien, Gay, Bi, Trans, Queer, Intersexe et plus.

[6Le terme « trans » est utilisé comme terme coupole pour faire référence « aux larges variations dans les rôles et les identités de genre possibles avec, entre autres, le travestissement, le transgendérisme, la transsexualité », Institut pour l’Égalité des femmes et des hommes.