Inter-Environnement Bruxelles

La Banque centrale européenne au chevet de Shell et Total

Publié le mardi 26 mai, par Damien Delaunois
Version imprimable

Photo : jbdodane

À en croire une étude de Reclaim Finance, ce ne sont pas moins de 132 milliards d’euros qui ont déjà été débloqués par la BCE afin de soutenir des entreprises liées aux énergies fossiles. Parmi les bénéficiaires, « Shell et Total, qui prévoient d’accroître leurs productions de 38 et 12% de 2018 à 2030 ». Cerise sur le gâteau, la première envisage même « d’exploiter des réserves de pétrole et gaz de schiste atteignant 12 fois sa production actuelle dans le domaine ». Au motif des effets du coronavirus, ce sont au total 38 entreprises qui ont reçu le soutien de l’institution bancaire européenne, dont 10 liées au secteur du charbon [1].

L’aide en question est une mesure dite d’assouplissement quantitatif (quantitative easing), mécanisme consistant à « inonder les marchés financiers de liquidité » [2]. Entre mars 2015 et décembre 2018, ce sont presque 2600 milliards d’euros qui ont été consacrés à ce type d’opération.

La décision d’aider des mastodontes gaziers et pétroliers ne semble pas avoir bénéficié du même écho médiatique que le green deal, présenté en décembre dernier [3]. Ce plan d’investissement fardé de vert, élaboré par la Commission européenne, constitue « une feuille de route ayant pour objectif de rendre l’économie européenne durable en transformant les défis climatiques et environnementaux en opportunités ». Son intention ? Rien de moins que de rendre l’Union « climatiquement neutre » pour 2050 et de « décarboner le secteur énergétique » [4].

En outre, le soutien au pétrole et au charbon n’a visiblement pas intégré les enseignements que l’on aurait pu tirer de la situation actuelle. La pandémie, dont la propagation semble avoir été accélérée par la pollution atmosphérique [5], n’est-elle pas la conséquence d’un régime économique qui bouleverse les rapports entre les sociétés humaines et leur environnement [6] ?

Si la planche à billets tourne sans condition au bénéfice du secteur privé, les peuples européens, eux, ne semblent pas bénéficier d’autant de largesses. En effet, le fonds européen dont les États pourront bénéficier pour assurer les dépenses générées par la pandémie est celui auquel la Grèce a eu recours en 2015, avec les conséquences que l’on connaît : destruction du service public, privatisations et, in fine, paupérisation généralisée.

Nombre d’appels, de tribunes, de pétitions parus pendant le confinement estimaient qu’il y aurait un « avant- » et un « après- » coronavirus. Peut-être, mais en l’état c’est plutôt la continuité qui semble dominer l’horizon : Byzance pour les multinationales, Athènes pour les peuples.


Damien Delaunois

Notes

[2Étienne Goetz, « Le QE de la BCE résumé en 5 graphiques », Les Échos, 13/12/2018.

[3Michel De Muelenaere, « Le Green Deal européen : la politique, la vraie », Le Soir, 12/12/2019. Pour une analyse moins extatique du « pacte vert », lire Yannis Varoufakis et David Adler, « The EU’s green deal is a colossal exercise in greenwashing », The Guardian, 7/2/2020

[4Commission européenne, « Un pacte vert pour l’Europe »

[6Sonia Shah, « Contre les pandémies, l’écologie », Le Monde diplomatique, mars 2020.


Position

Dernier ajout : 5 juillet.