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Kanal : l’urgence d’un nouveau futur !

À quelques mois de l’inauguration du musée Kanal, annoncée en grande pompe, il n’est pas inutile de revenir sur les 12 années d’une saga politique et économique et surtout de poser la question de son futur suite aux décisions budgétaires du nouveau gouvernement bruxellois et au contexte de la crise actuelle.

© Milena Strange - 2026

14 février 2026, la Région de Bruxelles-Capitale (RBC) a enfin un nouveau gouvernement. Après plus de 600 jours de crise, le gouvernement de la Saint-Valentin !

Et le couperet pour le futur de Kanal est tombé : oui pour les 50 millions permettant la fin des travaux ; non pour les 30 millions de subsides de fonctionnement par an – Kanal devra faire avec trois fois moins dès 2029, juste 10 millions.

Pas grand monde ne s’en étonnera : on allait évidemment terminer ce chantier pharaonique, pas question d’un chantier abandonné supplémentaire à Bruxelles. Et pour le fonctionnement, on revient à des montants plus raisonnables pour un musée ou un centre d’art contemporain et un peu plus supportables pour la pauvre Bruxelles.

Comme le disait sur BX1 Benjamin Dalle (CD&V) aux côtés de Dirk De Smedt (Anders), nouveau ministre du Budget, il faut tout revoir pour Kanal : le concept, la gouvernance et le partenariat avec Pompidou. Ce sont les seuls politiques à s’exprimer sur Kanal dès l’annonce du nouveau gouvernement, des néerlandophones, aucun francophone… Sans revenir sur l’ensemble de l’histoire du projet, on se souvient qu’à la fin de l’année 2014, Elke Sleurs (N-VA), alors secrétaire d’État à la Politique scientifique au sein du gouvernement Michel et responsable des établissements scientifiques fédéraux (dont les musées), avait refusé de mettre à disposition de la RBC les collections d’art moderne destinées au futur musée envisagé par Rudy Vervoort (PS) sur le site Citroën, que la Région s’apprêtait à acquérir.

On cria alors au sabotage d’un grand projet bruxellois par les nationalistes flamands. Plutôt que de rouvrir cette polémique, citons Elke Sleurs fin 2014 [1] concernant le futur des collections d’art moderne : « Plusieurs pistes sont aujourd’hui envisagées et avancées dans les médias : mais pour moi, celles d’autres bâtiments, considérés comme des enveloppes plus importantes que les collections qu’ils sont censés abriter, ne sont pas une priorité. Elles ne reposent pas sur une recherche préparatoire fondée de l’investissement initial et des coûts d’exploitation ultérieurs. »

Le bâtiment évoqué comme une « enveloppe plus importante » n’est autre que le site Citroën, que la RBC envisage alors de racheter. Elke Sleurs entrevoyait très bien les coûts faramineux de transformer et maintenir cet immense garage Citroën en un musée ; elle privilégiait la réutilisation de bâtiments publics existants.

Mais Vervoort s’entête. Sans les collections d’art moderne du Fédéral ni aucune autre, il signe le 29 octobre 2015 le rachat du site Citroën ! D’où le deal précipité et très coûteux avec le Centre Pompidou (12,5 millions [2]) pour remplir son musée vide. On assiste ensuite aux habituelles mauvaises pratiques : Rudy recase à la tête du projet Kanal l’un des siens, son chef de cabinet Yves Goldstein (qu’il doit virer pour financement douteux d’une de ses associations) : un fidèle qui a passé toute sa vie au service de ministres PS (au cabinet Onkelinx puis au sien), sans aucune expérience professionnelle dans le domaine muséal, en ingénierie culturelle ni en gestion d’entreprise. Le projet est donc bien mal lancé : mauvaise vision, gouvernance opaque, équipe dirigeante composée de trois anciens cabinettards [3], improvisation et incompétence… Beaucoup d’encre a coulé depuis – on se référera par exemple à l’émission TV #Investigation de la RTBF, fin 2025, ou à mon article « Kanal-Pompidou, démesure et naufrage annoncé » paru en 2024.

À aucun moment des alternatives sérieuses pour le site Citroën n’ont été étudiées, alors que Bruxelles et la Belgique regorgent de collections et collectionneurs audacieux, alors que d’autres modèles étaient possibles et que la RBC est riche d’un tissu particulièrement dense d’organisations et acteur·ices artistiques renommé·es. Pourtant dès 2015, d’autres approches que celle purement muséale étaient discutées par le monde culturel (flamand) : on parlait d’usine urbaine, de village d’artistes, de zone mixte habitat-culture-économie [4].

Aujourd’hui, Kanal est au pied du mur, tout est à revoir, et cela doit être fait très rapidement avant 2029. Si l’ouverture de Kanal a bien lieu en novembre 2026, il faudra en deux ans être prêt pour un nouveau Kanal !

En tout premier lieu, il faut une nouvelle équipe de direction dépolitisée et composée de professionnel·les capables d’une nouvelle vision et de porter un projet radicalement différent en collaboration avec un CA renouvelé ouvert à la société civile. Goldstein et ses acolytes n’ont ni le bon profil ni les compétences. Ce sont de purs politiques englués dans leurs mauvaises pratiques et incapables d’imaginer un autre projet à moins de 30 millions par an de subsides.

Et ensuite ?

Rappelons un exemple similaire, l’histoire édifiante du 104 à Paris. Établi sur le site magnifiquement rénové des anciennes pompes funèbres (40 000 m2, même surface que Kanal), il est inauguré en 2008 par le maire de Paris Bertrand Delanoé (PS), et se proclame comme une « coopérative culturelle » se voulant de « tous les arts, tous les mondes, toutes les origines ». Mais un an et demi plus tard, il se retrouve pour ainsi dire en naufrage, un « Titanic culturel ». Malgré son subside annuel de 8 millions, le 104 n’arrive pas à développer ses recettes propres ni à assurer son intégration dans un quartier populaire et multiculturel. Face à la déroute et aux erreurs de la mairie, un collectif se crée sous l’initiative de Jean-Marc Adolphe, alors directeur de la revue culturelle Mouvement. Baptisé « Un autre 104 est possible », il mobilise la population du quartier et les acteurs socioculturels et artistiques locaux et pousse à l’arrivée en 2010 d’un nouveau directeur, José Manuel Gonçalves [5], un chevronné de la culture qui a fait ses preuves avec la Ferme du Buisson. Depuis le 104 est un succès, une coopérative culturelle et un « territoire d’expérimentation, à la croisée de l’art et de l’innovation » [6] !

Kanal n’est pas le 104, Bruxelles n’est pas Paris, 2026 n’est pas 2008. Mais il faut réfléchir dès aujourd’hui et préparer au plus vite le nouveau Kanal. Quelques lignes directrices :

  • le réseau des acteurs artistiques, culturels et entrepreneuriaux bruxellois doit être au cœur du fonctionnement du site Kanal tant pour sa gouvernance que pour la programmation et l’occupation effective des locaux ;
  • Kanal doit-il encore être un musée ? Dans quelles proportions et avec quelles collections ? Dans tous les cas, Bruxelles ville internationale, cosmopolite et singulière n’a pas besoin de Pompidou !
  • les espaces initialement prévus pour le musée Kanal doivent être mis à disposition pour des expositions temporaires ou des évènements organisés par les partenaires, des commissaires et programmateurs audacieux, avec une approche culturelle et artistique résolument contemporaine et non plus basée sur l’art du siècle passé.
  • il faut construire un écosystème de partenaires, une véritable coopérative sociale, culturelle et entrepreneuriale. Par exemple en développant les concessions ou baux commerciaux octroyés à des acteurs autonomes bien choisis pour les parties commerciales (ex. horeca) ; en mettant à disposition des ateliers et bureaux pour des petites structures artistiques, créatives et innovantes ; en confiant à des partenaires compétents la création de ressources utiles (ex. printshop, médiathèque) pour le quartier et les occupants.
  • il faut développer une autre culture de financement : attirer le mécénat, développer des sources de revenus diversifiées (privées, participatives…), élaborer des co-productions au niveau européen.

Il est grand temps de dépasser les erreurs des douze dernières années pour que Kanal devienne un pôle majeur de développement à Bruxelles. En 2026, le monde culturel, trop préoccupé par sa survie, et la société civile, divisée et inquiète dans ce siècle chaotique, ont-ils encore l’énergie de se mobiliser pour penser un nouveau Kanal ? Et ce dossier, relégué au domaine culturel non prioritaire, retiendra-t-il suffisamment l’attention d’un gouvernement bruxellois trop préoccupé par les nombreux autres défis qui l’attendent ?

Aujourd’hui, Kanal est au pied du mur, tout est à revoir, et cela doit être fait très rapidement avant 2029.

[3Yves Goldstein et Baptiste Delhauteur du cabinet Vervoort, Jean-François Leconte du cabinet Gosuin (Défi).

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