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Gezi, plus qu’un parc

En 2013, de très nombreuses villes turques se sont soulevées contre le pouvoir autoritaire en place. L’étincelle ? Un petit parc menacé par les bulldozers en plein centre d’Istanbul.

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Le grand Istanbul est une mégalopole de 16 millions d’habitant·es, avec un nombre équivalent de touristes annuel et son million de personnes non « enregistrées » (sans-papiers ou « invités protégés » syriens ; par exemple). Des gratte-ciel immenses, poussant souvent en grappe de dix exemplaires, hérissent désormais ses abords précédemment pastoraux sur des kilomètres. Des voies rapides à six, huit voire dix bandes serpentent entre les collines. Immeubles chics, hôtels ou shoppingmalls écrasent ci et là d’anciens complexes industriels désaffectés ou des quartiers populaires dits « posés dans la nuit » (gecekondu) [1].

Smog ou brouillard ? Scientifiques et pouvoir en place se disputent sur la nature du nuage orangé qui fait tousser les Stambouliotes par temps sec. Le régime autoritaire mené par Erdogan depuis vingt ans, en plus de réprimer politiquement les populations kurdes, de causer des désastres environnementaux à coups de barrages, centrales hydroélectriques, centrales à charbon, et de limiter la liberté d’expression, fournit un terrain de jeu sans entraves à la promotion immobilière…

En 2013, préserver le parc Gezi fut une nécessité pour les milliers de Stambouliotes qui se sont relayé·es dans le parc et sur la place Taksim attenante. Précieux, car très rare espace vert, du centre, il se situe dans la continuité de la rue commerçante et piétonne la plus fréquentée d’Istanbul – l’équivalent de « notre » rue Neuve – et d’une place publique, espace habituel des rassemblements politiques, revendicatifs et populaires : la place Taksim.

« Ce n’est que le début, la lutte continue. »

La défense du parc Gezi s’inscrit également dans un continuum vu qu’elle suit de peu les mobilisations pour la sauvegarde du cinéma Emek (2010-2013). Ce cinéma, populaire et à l’architecture remarquable, a finalement été détruit en 2013 au profit d’un centre commercial. Selon A., activiste qui habite désormais en Belgique : « La mobilisation pour la préservation du cinéma Emek a impliqué toute la communauté. Le slogan entendu à l’Emek s’est poursuivi à Gezi : “Ce n’est que le début, la lutte continue.” Les luttes populaires accumulent également des souvenirs et aident à développer une position politique ; des revendications sur l’espace où nous voulons vivre et sur “comment” nous voulons y vivre. Gezi fut la résultante de mobilisations populaires diverses, mais aussi un point de déclenchement d’autres luttes. »

Entre le 27 mai et le 15 juin 2013, durant dixhuit jours, ce mouvement populaire va occuper le parc et bloquer physiquement l’arrivée des bulldozers pour éviter qu’il soit bétonné au profit d’un grand centre commercial déguisé en reconstruction d’une caserne militaire de l’époque ottomane. Mais, au-delà d’un parc à défendre, les assemblées ont fait émerger des revendications protéiformes antigouvernementales, écologiques et antiautoritaires. Cette occupation fut également le déclencheur de manifestations et d’occupations de places dans des quartiers plus excentrés – et plus populaires – mais aussi dans la plupart des grandes villes turques. Le slogan « Her yer Taksim, her yer direniş ! » (Taksim partout, résistance partout) s’est répandu à travers la Turquie. Pour A., « ce soulèvement, qui a tenu dans la durée, a montré une fois de plus, mais cette fois en Turquie, que la révolution n’était pas l’horizon imaginaire d’un beau lendemain qui chante, qui sera sûrement atteint un jour, mais qu’elle pouvait s’inscrire dans l’ici et maintenant, qu’elle était une question d’actualité ».

Terriblement réprimé, avec un bilan de six morts et de quelque 7 800 blessés, ce mouvement civil a toutefois rappelé au gouvernement que la ville doit se construire avec les habitant·es. « En analysant ces différentes transformations spatiales, Taksim s’est avéré être un champ de bataille architectural entre le gouvernement et le peuple stambouliote. L’histoire de la place Taksim montre comment le gouvernement, contre l’accord du peuple, s’est engagé dans des processus continus de conception et de réaménagement. Mais c’est avec l’arrivée du mouvement Gezi que les Stambouliotes se sont réveillés face au pouvoir du gouvernement. Ce mouvement a suscité avant tout l’espoir, et a permis de révéler différentes problématiques et enjeux autour de la question de l’espace public turc. Les citoyens ont ainsi réclamé leur droit à la ville. [2]] »

Aujourd’hui

Le parc est toujours là, la municipalité et le gouvernement ont dû faire marche arrière. Toutefois, une toute nouvelle mosquée (2019) s’accole désormais à la place Taksim et le centre culturel Atatürk, lieu fortement investi symboliquement par l’opposition politique à Erdogan, a été finalement démoli (2018) plutôt que rénové. Sur le haut de la place, devenue une large plaine piétonne minéralisée, la police a installé des chevaux de frise permanents et elle patrouille, tout en muscles et mitraillettes, rendant toute occupation impossible… La présence de ces policiers et soldats est peut-être la seule marque visible que « quelque chose » cloche dans une ville qui fait tout pour paraître comme « le meilleur des mondes » pour le plus grand plaisir de ses touristes.

Pour une bonne part de la population turque, Gezi demeure une expérience de démocratie directe – certes réprimée par police, avec le soutien du gouvernement. Gezi ne peut se résumer à la seule défense d’un espace vert, mais aussi celle du droit à s’organiser et à s’exprimer librement.

Pour aller plus loin

C. AKTAR, « “Pour quelques arbres en moins.”
Le soulèvement Gezi à Istanbul, d’expression citoyenne au tournant politique », Revue
internationale et stratégique, 2014/1 (no 93),
p. 123-128.
https://www.cairn.info/revue-internationaleet-strategique-2014-1-page-123.htm


[1Ces quartiers d’habitations ont souvent été construits sans permis par des familles turques originaires des zones rurales et semi-rurales d’Anatolie, venues alimenter une économie centralisée de leur main-d’œuvre très bon marché.

[2I. KODAL, Istanbul à Taksim Meydanı : transformations physiques et sociales, le jeu de la politique et de l’espace public, Architecture, aménagement de l’espace, 2020. [https://dumas. ccsd.cnrs.fr/dumas-02935239

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