Des terrasses partout, une fausse bonne idée ?

Publié le jeudi 2 juillet, par Sarah De Laet
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Photo : biphop

Ces dernières semaines, une idée a circulé dans les médias, puis a été lentement mise en œuvre. Face à la crise sanitaire et économique, pourquoi ne pas étendre les terrasses pour permettre aux établissements de reprendre enfin leurs activités économiques. Ce nouveau principe d’aménagement de l’espace semble mettre tout le monde d’accord : les travailleur·euse·s pourraient récupérer l’ensemble de leurs revenu, certains tenancier·e·s pourraient éviter la faillite tandis que le/la flâneur·euse, en manque de contact social, pourrait à nouveau profiter des douceurs de la vie. Mais derrière cette image d’Épinal, se cache sans doute une réalité plus complexe. L’espace public est un territoire où les usages rentrent en concurrence et un arbitrage spécifique peut engendrer l’exclusion de certain·e·s. Sans avoir la prétention de trancher la question, ce texte envisage certains risques et tente de les illustrer.

L’espace public : ne pas devoir payer pour rester

L’extension des terrasses sur les places et trottoirs se fait sur « l’espace public ». On peut trouver quelque chose de charmant à voir une place emplie de jolies tables, autour desquelles se pressent des ami·e·s. (à distance, voilà qui désormais est entendu), partageant le repas dans la chaleur de l’été. Mais cette place prise sur l’espace public n’est pas anodine. En effet, tandis que certains comportements sont admis, d’autres ne le sont pas. Le foot, sur le parvis de Sainte-Croix (place Flagey) un samedi soir sera par exemple particulièrement mal venu. S’asseoir avec des ami·e·s sur un banc au Parvis de Saint-Gilles sera proprement impossible : aucun n’a en effet été prévu pour agrémenter le nouveau look de la place.
L’usage des musiques amplifiées et son lot de nuisances sonores peuvent également devenir une véritable torture pour les voisins.
Socialement, ce que l’appropriation par la consommation fait de l’espace, c’est de facto, exclure certaines pratiques/certains publics. Brouiller les frontières entre l’espace public et les espaces privés marchands revient à donner un contrôle de ces derniers sur le premier. Puisque certaines institutions ou personnes ont un intérêt économique à ce que ces marchandisations se déroulent le mieux possible, elles se réservent le droit de refuser l’accès à certains lieux, voire de faire chasser, certaines personnes qui importunent les clients ou rendent l’expérience moins agréable.
La transformation d’un espace auquel on accède gratuitement, en un espace où il faut débourser pour y rester, renforce également le risque d’auto-exclusion de personnes qui fréquentaient le lieu et ne s’y sentent plus les bienvenues.

Si la cohabitation des pratiques peut néanmoins se passer plus ou moins aisément selon l’aménagement, la sociologie, l’attitude même des patrons, de la police ou des consommateurs, il demeure qu’à certains moments, des comportements seront purement et simplement proscrits.
Permettre l’extension des terrasses sur une plus grande portion de l’espace public n’est pas un choix sans conséquences : il exclura une partie des usages, la partie non monétarisée. Il est entendu que cette remarque n’aura pas la même réalité en tout lieu de Bruxelles : les fronts de gentrification, les espaces de « mixité sociale » sont ceux dans lesquelles ces tensions risquent d’être les plus fortes.

Creusement des inégalités entre les établissements et les régimes de travail ?

Selon un article de BX1 [1], 280 cafés ont reçu l’autorisation d’étendre leur terrasse sur l’espace public. La nécessité de relancer l’économie jointe aux impératifs sanitaires de distanciation entre les groupes justifiant ces demandes. Quelles implications pratiques ces nouvelles règles impliquent-elles ? Tout d’abord, les distances à parcourir pour le service seront augmentées, tandis que le nombre de tables sera possiblement réduit ou nécessitera des investissements imprévus. Par ailleurs, la désinfection après chaque consommation implique un surcroît de travail par rapport aux habitudes. De ces éléments, nous pouvons poser plusieurs hypothèses.
La première concerne la taille et la localisation des cafés et restaurants qui pourront mettre en œuvre ces dispositifs… en effet, tous les cafés n’ont pas l’opportunité physique de s’étendre sur l’espace public. Le café du coin de la rue entre deux boulevards, non. Le petit troquet sur le petit trottoir, non plus. Quels cafés pourront bénéficier de ces dérogations ? Ceux qui ont accès à une place, à une rue piétonne, à de larges trottoirs.

Ensuite, agrandir une terrasse n’est pas aussi évident qu’il n’y paraît. Cela nécessite d’avoir des serveur·euse·s qui s’occupent d’un espace étendu ainsi que de la désinfection, pour un nombre réduit de tables. Cela peut aussi nécessiter des investissement imprévus : des tables et des chaises notamment. C’est-à-dire potentiellement une configuration « moins rentable » que la normale et tous les cafés ne seront pas en mesure de réaliser ces investissements.

Pour les petits cafés, les temps risquent donc d’être rudes : fin des aides, réouverture réduite, aucune extension possible sur la voie publique… sans compter que les habitudes se prennent mais se perdent également. Que restera-t-il de la clientèle fidèle après un été de fermeture ? Sera-t-elle toujours là en septembre ? C’est possible, mais incertain. On peut craindre que les établissements qui employaient quelques travailleur·euse·s seront les grands perdants de ces nouvelles règles, qu’il y ait ou non extension sur la voie publique… Mais avec la concurrence en plus.

Finalement, ces aménagements (pour ceux qui peuvent les mettre en œuvre) et ces nouvelles règles (réduction du nombre de tables et désinfection, qui s’appliquent à tous) font peser un risque sur les tenancier·e·s. La rentabilité n’étant pas garantie, tout le monde semble « naviguer à vue ». Sortant de plusieurs mois de confinement sans rentrée financière autre que celles octroyées par l’État, il n’est pas difficile d’imaginer que les gérant·e·s seront tenté·e·s de réduire les coûts, c’est-à-dire les salaires. Or, les fermetures dans l’Horeca se sont, semble-t-il [2], accompagnées de licenciements. Le temps de la réouverture, les nouveaux engagements risquent fort de se reporter sur des travailleur·euse·s moins cher·e·s et moins protégé·e·s : les contrats étudiants, et le travail au noir.
En somme, au nom de la relance, il y a de fortes chances que les emplois ainsi « relancés » soient particulièrement peu protégés et mal payés.

Une ville tournée vers le tourisme et la consommation est un projet peu « résilient »

En 2018, Bruxelles comptait pas moins de 36.000 emplois dans l’Horeca [3]. Il s’agit d’un secteur, qui fait vivre des milliers de bruxellois·e·s. Comme l’ont souligné les syndicats étudiants et les travailleur·euse·s sans papiers, si un chômage a été dégagé pour compenser l’inactivité durant le confinement, tous les travailleur·euse·s de l’horeca n’ont pas pu bénéficier de ces revenus de remplacement. Ces situations difficiles ne peuvent pas être traitées comme un phénomène à la marge, on sait que dans ce secteur, le travail au noir (totalement ou partiellement) [4] représente une part importante de l’emploi. Si bien que même certains travailleur·euse·s, partiellement déclaré·e·s, n’ont pas pu bénéficier d’un revenu de remplacement permettant leur subsistance.
L’importance en matière d’emploi que représente ces secteurs n’est pas un fait naturel, et est notamment le résultat de choix politiques. Certes, les villes sont structurellement plus dotées en services de ce type (horeca) que les espaces périphériques, mais malgré tout, Bruxelles est une ville qui, comme d’autres, a fait le choix de soutenir et de développer les activités économiques « de loisir », liées au tourisme, au dépens d’autres activités, productives notamment [5].
Ce que la crise du covid démontre, et qui risque de se prolonger avec la crise économique en cours, c’est que l’horeca, comme le tourisme, sont des activités peu « résilientes » dans le sens où : elles sont difficilement pérennes en cas de diminution des revenus, à fortiori en cas de crise économique. Cela n’a rien d’étonnant, la diminution des revenus impose de concentrer les dépenses à ce qui est essentiel, et manger au restaurant et boire un verre, bien qu’étant des activités très agréables (voire indispensables pour maintenir ses relations sociales), n’en restent pas moins « accessoires ». Tous les consommateurs ne seront pas non plus également touchés par ces resserrements budgétaires, et les cafés populaires pourraient en pâtir doublement.

L’économie d’une ville est co-produite par les acteurs privés qui y créent certaines activités, et par le soutien et les orientations que mettent en œuvre les pouvoirs publics. IEB a notamment déjà traité des questions de concurrence pour l’espace que se livrent certaines fonctions : pensons à la concurrence entre les activités productives le long du canal et la fonction de logements de plus ou moins haut standing. Pensons également à la concurrence entre logement touristique (sur airbnb par exemple) et le logement habitant, dans le centre de Bruxelles.
Soutenir le développement du secteur de l’horeca est souvent vu comme une bonne chose « pour tout le monde » : cela crée des emplois faiblement qualifiés et ces emplois ne sont pas délocalisables. Cependant, il n’en reste pas moins que les entreprises dans lesquelles ils se réalisent sont fortement exposés à la conjoncture économique et notamment au ralentissement du tourisme [6].

La Région de Bruxelles-Capitale, mais également la Ville de Bruxelles misent depuis plusieurs années sur le développement du tourisme, notamment en développant une offre d’activité estivale et hivernale qui cherche à positionner Bruxelles sur les cartes des villes que l’on visite. Les investissements consentis sont forcément pris ailleurs, et les retombées économiques ne sont pas toujours aussi évidentes qu’il n’y paraît : la ville d’Amsterdam a décidé d’arrêter la promotion touristique, après avoir calculé que ce tourisme d’un week-end coûtait plus qu’il ne rapportait [7].

Enfin, dans certains espaces, il ne faudrait pas que l’extension des terrasses nuisent à un autre secteur économique, lui aussi fortement impacté par la crise, celui des marchants ambulants sur les marchés. Eux aussi vont avoir besoin d’espace pour respecter les normes de distanciation sociale.

Penser l’espace public au-delà de l’économique

D’une certaine façon, l’extension de l’horeca dans l’espace public est la poursuite de décisions politiques gouvernementales actuelles qui ont permis de se rassembler dans les centres commerciaux avant de revoir sa famille. C’est faire le choix de ce qui semble nécessaire parce que cela rapporte des points de PIB, sans que soit discuté ce qui apparaît indispensable aux personnes qui seront impactées par ces décisions.
Si les mesures sont temporaires, on pourrait être tenté de les accepter sans rien en dire, mais le risque réside dans l’extension dans le temps de l’exceptionnel. Permise aujourd’hui sous couvert de nécessité économique, l’extension déraisonnée de l’horeca sur l’espace public sera peut-être difficile à contester demain. Or, les logiques marchandes imposent certains comportements : à commencer par celui de consommer. Compte tenu de la situation économique critique dans laquelle nous nous trouvons, l’intérêt général se confond-il avec l’intérêt de certain·e·s ? Certaines balises ne devraient-elles pas être mise en place ?

Loin de nous l’idée de conclure que les espaces publics ne seraient que de merveilleux lieux de rencontre et d’altérité. Néanmoins, ils demeurent des lieux indispensables au développement de la vie sociale, et particulièrement de la vie sociale gratuite, celle qui n’implique aucun rapport monétaire. Notre attention devrait être qu’ils le restent.


Sarah De Laet

Notes

[2Les éléments évoqués dans cet article sont issus de plusieurs entretiens informels réalisés auprès de serveurs et de responsables d’établissements.

[3Horeca (hôtels, restaurants, cafés), selon les chiffres de Statbel.

[4Les chiffres les plus alarmistes parlant d’un tiers du travail réalisé au noir en 2018 : « Un tiers de l’horeca belge tourne avec de l’argent noir », L’Écho, 28/05/2018

[5Dans la stratégie économique de Bruxelles à l’horizon 2025, au volet sur le développement d’emplois de qualités pour les bruxellois, le tourisme et l’événementiel figure comme premier secteur à soutenir (notamment par des exonérations d’impôts, par le développement d’événements publics, etc).

[6Cet élément est notamment pointé du doigt dans la récente étude consacrée au commerce : « Le commerce à Bruxelles : réconcilier l’urbain avec un secteur en reconfiguration ».


Position

Dernier ajout : 31 octobre.