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Conditions de travail à la stib : les pratiques managériales et leurs effets

Rencontre avec Oliver Rittweger de Moor, chauffeur de bus et représentant des travailleurs au Conseil d’entreprise et CPPT [1] de la STIB, pour faire le point sur les conditions de travail du plus gros employeur bruxellois et sur les combats menés pour une meilleure protection de la santé des agents de la STIB.

En 2014, dans les colonnes du Bruxelles en mouvements, Oliver Rittweger de Moor alertait sur les pratiques managériales de la STIB, s’inspirant de plus de plus des pratiques du secteur privé, en citant des exemples traduisant cet état d’esprit : introduction de consultants privés et recours de plus en plus fréquents à la sous-traitance, investissements de millions d’euros dans des caméras de surveillance au détriment de la présence humaine dans les stations, installation des portiques pour diminuer la fraude ou encore la pression accrue sur le personnel pour améliorer la productivité. Huit ans plus tard, ces constats restent malheureusement d’actualité. Si la recherche de rentabilité se marque au niveau des choix opérés en matière de réseau (centralisation des moyens financiers sur une seule ligne de métro plutôt que sur un maillage fin du territoire par la création de plusieurs lignes de tram, projet d’automatisation du métro…), elle pèse aussi lourd sur le quotidien des travailleurs et travailleuses de l’opérateur de transport public. En voici quelques exemples.

Si la recherche de rentabilité se marque au niveau des choix opérés en matière de réseau, elle pèse aussi lourd sur le quotidien des travailleur·euses.

Les services coupés

« La STIB pratique depuis de nombreuses années des services coupés. Concrètement, cela veut dire que des travailleurs commencent une première prestation entre six 6 et 10 heures du matin, suivie d’une longue coupure non payée et d’une reprise du travail entre quinze et dix-neuf heures. Cela concernait 21 % des services effectués à la STIB et tous les agents de conduite bus et tram y sont confrontés. Bien sûr, d’autres domaines professionnels ont aussi recours aux services coupés mais, dans le cas de la STIB, les conséquences peuvent être dramatiques : dans l’horeca, la fatigue ou le manque de concentration ne mettent pas en danger la vie d’autrui. Le transport de personnes demande une concentration optimale et on ne peut pas demander à quelqu’un qui est debout depuis 5 heures du matin d’être encore parfaitement vigilant à 17 ou 18 heures.

La même question se pose pour les services de nuit : ceux-ci commencent à 15 ou 16 heures pour se terminer entre minuit et 1 heure du matin. Après des années de ce rythme, ces collègues ont pris l’habitude de se coucher vers 3, 4 heures du matin. Alors, quand on leur donne un service coupé qui commence très tôt, certains viennent en nuit blanche ou avec deux heures de sommeil, avec tous les risques que cela comporte…

La ministre de la Mobilité a déjà été interpellée au sujet de ces services coupés et plus de 2 000 agents de conduite ont d’ailleurs déjà signé une pétition pour y mettre fin. Nous venons d’arracher une sérieuse diminution du nombre de services coupés et continuons de mettre la pression pour qu’ils soient supprimés dans les meilleurs délais. Malheureusement, nous sommes dans un contexte où la Région fait pression sur la STIB pour diminuer ses coûts de fonctionnement… »

Le facteur Bradford

En ce qui concerne la gestion de l’absentéisme, la STIB fonctionne dans une logique de management à l’américaine. La direction des ressources humaines utilise une méthode de calcul de l’absentéisme qui s’appelle le facteur Bradford. Cette méthode a la particularité d’accorder plus de poids à la fréquence des absences (combien de fois par an une personne se porte-t-elle malade ?) qu’à la durée de celles-ci (combien de jours au total une personne a-t-elle été malade ?). Cette méthode, très controversée, ne serait plus utilisée dans la gestion des ressources humaines des services publics régionaux et Organismes d’intérêt public (OIP) bruxellois en raison de sa remise en cause par la justice européenne et l’autorité de protection des données [2]. Plus utilisée… sauf à la STIB !

« Si un agent de la STIB a trois périodes d’incapacité de travail sur les douze derniers mois, il est convoqué pour un entretien où l’on fait comprendre au travailleur qu’il désorganise le travail et qu’il doit faire attention. Le système ne s’intéressant qu’à la récurrence des absences et non à leur durée, un agent de conduite peut donc être convoqué car il a été absent trois fois une journée sur l’année écoulée. Ces agents sont alors mis sous pression, certains n’osant dès lors plus remettre de certificat pendant le reste de la période par peur d’une sanction, voire d’un licenciement. À la STIB, on subit toute une série de maladies professionnelles qui engendrent des incapacités de travail : mal de dos, tendinites, agressions… En réalité, la désorganisation invoquée par la STIB est relative puisqu’il y a des équipes de réserve constituées pour faire face aux imprévus. Au final, ce système se révèle totalement inefficace pour lutter contre les certificats de complaisance, mais il a pour effet pervers de pousser des gens à venir travailler alors qu’ils ne sont pas en état physique ou mental de le faire… Aujourd’hui, des travailleurs qui n’ont jamais été absents pendant vingt ans de service sont convoqués pour trois absences par an. Depuis quelques années, la majorité des licenciements à la STIB sont liés à l’absentéisme tel que calculé via le facteur Bradford, autrement dit des licenciements abusifs et discriminatoires sur base de l’état de santé des travailleurs. »

Aujourd’hui, des travailleurs qui n’ont jamais été absents pendant vingt ans de service sont convoqués pour trois absences par an.

Il existe en Belgique plusieurs décisions de justice qui font jurisprudence quant au caractère abusif des licenciements basés sur le facteur Bradford. En 2021, Unia, l’institution de lutte contre la discrimination et pour l’égalité des chances, a reçu plusieurs plaintes concernant l’utilisation abusive de cette méthode. Le meilleur moyen de limiter l’absentéisme à la STIB, comme ailleurs, est encore de dégager des moyens pour améliorer les conditions de travail.

« Les montants qui seront investis à la STIB dans cette optique seront vite amortis, car on assistera à une baisse de l’absentéisme, qu’il soit pour des raisons médicales ou familiales. La réalité, à la STIB comme ailleurs, c’est qu’il y a de plus en plus de gens qui ont des enfants en garde alternée et qu’il est nécessaire de permettre une meilleure articulation entre vie professionnelle et vie familiale. Il y a énormément d’agents de conduite qui auraient besoin de prester des services 8-16 ou 9-17 heures. Or, ces horaires de services là sont encore très rares. »

Une absence de réorientation

« Des aménagements raisonnables des conditions de travail pour des raisons de santé ne sont plus acceptés aujourd’hui à la STIB ou bien elles sont fortement limitées dans le temps… À titre d’exemple, citons ce conducteur de tram qui, suite à une grave agression, doit prendre un traitement médicamenteux le soir qui affecte ses fonctions cognitives. Alors qu’il pouvait jusqu’ici bénéficier d’un horaire fixe pour coïncider avec son traitement et ses besoins de santé, la STIB lui dit désormais : il te reste trois mois. Ensuite, soit tu es déclaré inapte à la conduite, soit tu vas à la mutuelle… Si le travailleur reprend le travail, c’est sous l’influence de médicaments. Une situation qui met potentiellement en danger le travailleur, les usagers du transport public et les autres usagers de la route… Qui sera responsable en cas d’accident ? Unia a reçu de nombreux signalements sur ces refus ou limitations d’aménagements raisonnables des conditions de travail pour raisons médicales.

Pendant la pandémie, les travailleurs ont été protégés pendant les deux premiers mois du confinement. Mais dès le mois de mai 2020, au cœur de la première vague, la STIB a décrété un retour à la normale.

Si un agent est déclaré inapte définitivement à la conduite, il doit attendre une réorientation professionnelle. Auparavant, ces travailleurs étaient réorientés en interne, vers les points de vente et d’accueil comme les Bootik ou Kiosk. Mais aujourd’hui la STIB préfère souvent engager des intérimaires. Le gardiennage et l’accueil dans les dépôts qui constituaient aussi des fonctions de réorientation possibles ont été sous-traités à des sociétés privées comme G4S.

Comme les réorientations coincent, nous avons déjà été confrontés à des licenciements sur base de la loi de Maggie De Block [3]. Une dizaine de travailleurs ont déjà été licenciés pour raison médicale. La STIB n’affiche aucune volonté de créer de nouvelles fonctions ou d’internaliser à nouveau des tâches qui ont été sous-traitées. Comment se fait-il que le plus gros employeur de la région bruxelloise ne puisse pas trouver de solution pour quasiment tous ses agents devenus inaptes à leur fonction d’origine ? »

Le droit de retrait

« Pendant la pandémie, les travailleurs ont été protégés pendant les deux premiers mois du confinement. Mais dès le mois de mai 2020, au cœur de la première vague, la STIB a décrété un retour à la normale. Le 11 mai, alors que certaines mesures de prévention venaient d’être supprimées, plus de 1 000 agents de la STIB ont exercé leur droit de retrait, une disposition juridique qui consacre au travailleur la possibilité de refuser d’assumer sa tâche s’il estime que sa sécurité n’est pas garantie, sans que cela ne le prive de son salaire. Au lieu d’entendre les inquiétudes des travailleurs, ceux-ci ont été menacés et les jours comptés comme des absences injustifiées alors qu’ils étaient physiquement présents dans les dépôts ces jours-là. Les études ont montré que les chauffeurs de transport public constituaient une profession surexposée à la transmission du virus. Les TEC et De Lijn ont pris des mesures particulières en maintenant des quotas de personnes à bord, en installant une bâche, ce que n’a pas fait la STIB. Résultat : il y a eu au moins trois morts et plus de 2 500 contaminations à la STIB. C’est bien plus que chez les opérateurs des deux autres régions… Aujourd’hui, 325 travailleurs vont au tribunal du travail pour faire annuler les absences injustifiées et récupérer la rémunération qui leur est due. Le but, c’est aussi d’obtenir de la STIB plus de respect pour la sécurité et la santé de ses travailleurs. »


[1Comité pour la prévention et la protection au travail.

[2C. DESCHAMPS, « Absentéisme au travail : des entreprises bruxelloises utilisent le controversé facteur de Bradford », RTBF, 12/02/22.

[3La réforme du parcours de réintégration du malade de longue durée datant de 2017 a eu pour effet dans la majorité des cas d’accroître les licenciements, sans indemnités et sans préavis.