Inter-Environnement Bruxelles

Bruxelles-les-bains ?

Article publié le 18 février 2020 par Sophie Richelle.
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Alors que se laver est pour la plupart d’entre nous une expérience intime qui se déroule à l’intérieur du logement, cela n’a pas toujours été le cas et continue de ne pas l’être pour certain·e·s. Aujourd’hui oubliés, des établissements de bains ou douches publics présents dans presque toutes les communes bruxelloises jusqu’il n’y a pas si longtemps permettaient de se laver hors de chez soi. S’intéresser à ces lieux permet de redéployer des imaginaires d’une eau accessible en ville.

Dès la fin du xviiie siècle, l’eau (re)devient un agent hygiénique de premier plan. Mais entre les discours et les pratiques, entre la déclaration et la généralisation des dispositifs, un fossé de près de deux siècles demeure. Surtout, la généralisation de réseaux capables d’amener l’eau chaude à plusieurs endroits du domicile et de l’intégration d’un espace privatif prévu à cet effet, la salle de bain, est une réalité occidentale de la fin du xxe siècle seulement. En attendant, les bains publics sont une des seules réponses collectives à ce besoin de propreté de plus en plus affirmé. Des tendances européennes au cas bruxellois, cet article retrace les conditions de notre rapport au corps, à la propreté et à la pudeur, construit, entre autres, entre les cabines de ces bains publics communaux.

De l’eau pour le corps

Vers la fin du xviiie siècle, l’eau retrouve un rôle à jouer dans le bien-être. Plus encore, elle devient un outil thérapeutique et, petit à petit, devient un élément indispensable à l’hygiène corporelle.

L’heure est aux établissements balnéaires luxueux dont on retrouve des traces à Bruxelles.
En Europe et aux États-Unis, face aux conditions de vie désastreuses des classes populaires industrielles et urbaines ainsi qu’aux différentes épidémies, notamment de choléra, un mouvement hygiéniste se constitue dans la deuxième moitié du xix e siècle.
La mise en place de dispositifs d’hygiène à destination des classes populaires devient
un enjeu important, garant de la santé de l’ensemble de la société. C’est d’Angleterre que
vient l’exemple où l’on combine au sein d’un même bâtiment baignoires, piscine et laverie (pour le linge). Le premier établissement du genre, le Frederick Street Bath and Washouse, ouvre ses portes à Londres en 1842.
En Belgique, sous la houlette de Charles Rogier (homme politique libéral, ministre à plusieurs reprises, 1800-1885), le mouvement

hygiéniste se développe et le Conseil supérieur d’hygiène publique voit le jour en 1849 [1].
Mais dans un premier temps, la mise en place des établissements de bains à destination du peuple est laissée à l’initiative des particuliers.
L’année 1901 est un tournant important pour l’histoire des bains publics en Belgique. Le Conseil supérieur d’hygiène publique s’empare en effet activement de la question et mène une grande enquête révélant le manque et la rareté des infrastructures pour tout le pays. Il est alors décidé d’une subvention à attribuer aux communes prêtes à ériger de tels dispositifs afin de rendre accessible au plus grand nombre la possibilité de se laver.
Le bain-douche, qui correspond à notre douche actuelle, a été inventé en 1872 par un médecin rouennais dans le contexte des prisons de la même ville (Merry Delabost, 1836-1918) [2]. Économe en temps, en espace et eau, il devient rapidement le dispositif privilégié des espaces d’hygiène populaire. Cependant, des baignoires se maintiennent longtemps et ce jusqu’aujourd’hui (c’est le cas
notamment à la piscine Van Eyck à Gand, ou à la piscine de Laeken jusqu’en 2012). Ces établissements de bains publics gardent une utilité réelle pour la majorité des gens jusque dans les années 1960, puisqu’à Bruxelles, Anvers et d’autres villes belges, 60 % des
logements ne comprennent pas de salle de bain jusqu’à cette époque. Si le profil des usagers se modifie progressivement ensuite, à partir des années 1970-1980 (ils sont de plus en plus précarisés) et que la fréquentation baisse lentement, ces évolutions ne rendent pas ces lieux moins nécessaires, bien au contraire. Ainsi, les bains publics sont bel et bien une institution qui se décline tout au long du XXe siècle.

Se laver à bruxelles au XXe siècle

Bruxelles suit les grandes évolutions reprises cidessus. En 1768, un premier établissement ouvre ses portes Rue Terre-Neuve. D’autres établissements de bains luxueux suivent au début du xixe siècle : l’hôtel des Bains minéraux ou Bains SaintGeorges (rue des Alexiens, 1809), les Bains SaintSauveur (rue Montagne-aux-Herbes-Potagères, 1818) et les Bains Léopold (Montagne de la Cour et rue des Trois-Têtes, 1834).
À partir des années 1830, une bonne quinzaine d’établissements tenus par des particuliers sont renseignés dans les Almanachs (ancêtres des annuaires). Mais l’entrée est payante en fonction des types de bains et des services. À cette époque, les bains à moindre coût ou gratuits se prennent dans les deux hôpitaux publics de la ville, à l’hôpital Saint-Pierre ou Saint-Jean. Cela dit, les Almanachs ne constituent pas un répertoire exhaustif et concernent principalement Bruxelles-centre. Néanmoins, ils mentionnent l’existence d’établissements dans plusieurs autres communes bruxelloises en cette deuxième moitié du xixe siècle. C’est le cas d’Ixelles (2 établissements et 1 bassin de natation en plein air), de Molenbeek-Saint-Jean (1 établissement et des bains à l’hôpital), de Saint-Gilles (1 bassin de natation) et de Schaerbeek (5 établissements).
Avec le tournant du siècle et l’avènement d’un service public de bains, les initiatives communales se développent. Les constructions s’égrènent entre 1900 et 1972 en se concentrant particulièrement dans les années 1900 et 1930.
Bruxelles-centre, Ixelles, Saint-Josse-ten-Noode, Schaerbeek, Saint-Gilles, Molenbeek-Saint-Jean, Anderlecht, Uccle, Forest, Ganshoren, Koekelberg se dotent ainsi d’au moins un établissement de bains publics Voir le tableau ci-dessus. À noter que plusieurs écoles s’équipent également de douches à l’usage de leurs élèves. On assure ainsi à ceux-ci, considérés comme des vecteurs d’apprentissage de l’hygiène au sein de leurs familles, un service de douches minimum.

Par ailleurs, les piscines, envisagées à la base comme un dispositif d’hygiène, gardent cette visée jusqu’à nos jours, et ce malgré l’importance croissante de leur caractère sportif et récréatif. À partir des années 1970, la fermeture progressive des établissements communaux publics a laissé un vide que tente de combler le secteur associatif. Si plusieurs associations offrent la possibilité de se doucher, la difficulté actuelle d’accéder à l’eau à des fins d’hygiène est criante (cf. L’aridité des communs : visages de la vulnérabilité hydrique).

Culture d’eau, rapports aux corps

Jusque dans la première moitié du XXe siècle, la pratique du bain ou de la douche n’est pas entrée dans les mœurs, et les usagers, enfants et parents, restent méfiants. L’apprentissage de l’eau et des pratiques d’hygiène corporelle s’étale tout au long du XXe siècle, différemment selon les lieux et les milieux sociaux. Trois traits marquants caractérisent cet apprentissage, et influent encore aujourd’hui sur notre rapport à l’eau.

  1. Dans les bains publics, la séparation fondamentale est celle des sexes. Dans des couloirs distincts ou selon des horaires différenciés, hommes et femmes se croisent peu. Il apparaît par ailleurs important de souligner que les femmes pâtissent d’une offre toujours plus restreinte, qu’il s’agisse du nombre de douches ou des horaires attribués.
  2. Par ailleurs, aux bains publics, se laver est une pratique intime. On est seul·e, ou avec ses enfants. Plus que d’autres pays européens, la Belgique semble avoir construit un rapport particulièrement strict à la nudité. Par exemple, alors qu’en Europe, la plupart des ouvriers des mines se lavent dans des bains-douches collectifs, la Belgique semble être le seul pays à préférer des cabines individuelles, par « respect de la pudeur ».
    Dans les bains publics, les cloisons des cabines isolent le baigneur qui se lave. Dans ce tableau, la piscine, qui sert également de lieu où se laver, fait exception. Mixte dès les années 1920 (alors que l’école ou les scouts ne le seront qu’à partir des années 1960), les corps s’y dévoilent plus que nulle part ailleurs. Jusque dans les années 19601970, l’entrée à heure fixe par session entraîne une confrontation des corps puisque tout le monde se douche, se baigne et se lave au même moment. Et c’est d’autant plus vrai lorsque les douches se font face de part et d’autre du bassin, comme à la piscine d’Ixelles par exemple.
  3. Un dernier aspect du bain public a trait, justement, au fait qu’il soit public. Que ce soit le quartier de La Roue à Anderlecht, le Coin perdu à Ixelles ou le voisinage du foyer Saint-Gillois, les bains et piscines communaux se situent souvent au moment de leur construction dans des quartiers populaires. Ces établissements font se côtoyer les habitants du quartier qui n’ont ni salle de bain ni eau chaude. S’y confrontent les différences culturelles comme s’y éveillent les méfiances envers les « nouveaux venus ». Une usagère, ayant fréquenté les bains publics d’Ixelles enfant entre les années 1960 et 1970 se souvient : « J’ai des souvenirs de visuel de familles et en particulier, avec l’arrivée de l’émigration marocaine, de femmes marocaines venant avec des petits enfants et avec la rumeur persistante […] qu’elles arrivaient avec des sacs bourrés de linge et qu’elles profitaient aussi de l’espace bain pour laver le linge. […] Mais c’est de l’ordre de la rumeur évidemment, je n’ai aucune certitude ni que ce soit vrai, ni que ce soit faux mais ça faisait partie de la manière dont on ressentait cette arrivée, ces familles qui venaient […] C’était un milieu qui jusqu’alors était peut-être un milieu très très blanc et puis tout d’un coup on voyait arriver d’autres communautés et donc il fallait aussi s’acclimater avec ce que ça pouvait signifier » [3].

Publics, les bains et leur utilisation partagée suscitent leur lot de frictions avec lesquelles tous les usagers doivent composer. Hommes, femmes, enfants, de générations, de cultures et de pratiques différentes s’y côtoient. La cohabitation au xxe siècle est importante, voire, en regard de l’état du logement bruxellois, une expérience majoritaire. Cela étant, le rapport à l’eau est depuis longtemps pour nous un rapport individuel. Chacun, même au sein d’un établissement public, peut recréer les remparts d’une intimité entre les cloisons de sa cabine. Ce rapport hygiéniste et fonctionnel à l’eau n’est pas pour autant dénué d’un certain plaisir liant propreté, bienêtre et détente dans les pratiques et les ressentis des usagers. La
garantie d’une eau chaude et de la baignoire, offre pour un long XXe siècle un luxe immense en comparaison avec le robinet d’eau froide et la bassine mobile du domicile. Pour un temps, même bref, les bains publics offrent mieux qu’ « à la maison » : une eau chaude en quantité et à prix fixe ; un plaisir de l’eau qui permet la détente « d’un vrai bon bain ».
Aujourd’hui, contrairement aux déclarations d’inutilité dont ils font l’objet, les bains publics continuent de servir. Certes avec moins de succès mais pas moins de nécessité. En effet, depuis le xix e siècle, la propreté des corps s’est cristallisée autour de leurs odeurs. De luxe qu’elle était, la propreté est devenue un devoir.
Se laver, être propre, ne pas puer sont des conditions d’intégration. À Bruxelles, contrairement à d’autres villes (Gand ou Tournai notamment), les bains publics à
moindre coût ont quasiment disparu. La ville ne donne plus les moyens de se laver à ses habitants les plus précaires. Or, leur dé-marginalisation dépend, entre autres, de la possibilité de prendre soin de leur corps. Cet aperçu historique nous montre pourtant que les
instances publiques ont su, par le passé, mettre en place des infrastructures complémentaires aux logements. Les réinventer, au goût du jour, permettrait de repenser la question des droits et des devoirs en matière d’accès à l’eau de tous et toutes.

Sophie Richelle, historienne,
Laboratoire interdisciplinaire en Études urbaines (ULB)

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[1Le Conseil supérieur d’hygiène publique (aujourd’hui Conseil Supérieur de la Santé) est fondé en 1849, sous la houlette de Charles Rogier. À l’image des modèles anglais et français, il amorce l’intervention de l’État dans les matières d’assistance et de santé laissées jusque-là en grande partie aux instances communales. Concrètement, le Conseil supérieur d’hygiène publique rend des avis sur toutes les matières reliées à l’hygiène et à la santé. Il joue le rôle de conseiller auprès des ministères compétents sans pour autant posséder des moyens de contraintes afin de faire appliquer ses préconisations.

[2H. DAJON, « La douche, une invention d’un médecin des prisons, le docteur Merry Delabost », in Criminocorpus, 2013, p. 1-6.

[3Entretien avec Chantal Kesteloot, usagère des bains publics d’Ixelles dans les années 1960-1970.