Inter-Environnement Bruxelles
© IEB - 2021

Aujourd’hui, on fait tout pour le privé !

Nous sommes allés à la rencontre du coordinateur de l’Union des locataires d’Anderlecht, une union des locataires qui existe depuis plus de trente ans dans le quartier populaire de Cureghem. Un regard rétro- et prospectif sur la situation de crise du logement abordable.

© Manu Scordia - 2023

Vous travaillez à l’ULAC dans le quartier de Cureghem à Anderlecht. Quelles sont vos observations sur l’évolution du quartier ?

Benayad Abderazak : Cureghem est un quartier ouvrier qui a périclité avec le départ des industries et s’est transformé en quartier d’accueil pour différentes vagues d’immigration. Mais, pour les pouvoirs publics, c’est un quartier pointé comme problématique. Quand on en parle, on met le focus sur les problèmes de pauvreté, de santé, de sécurité, de propreté… Dans les années 19701980, la commune concevait ce quartier comme quelque chose dont il fallait se débarrasser. Elle voulait faire comme au quartier Nord. Vous avez un quartier d’immigrés, vous le rasez, vous l’appelez Manhattan, et c’est merveilleux. Voilà, vous avez réglé tous vos problèmes. En attendant, on a accepté de loger des familles immigrées dans des logements insalubres, sans faire de rénovation ou d’entretien. Les gens se disaient : « Bon c’est pas cher, c’est pourri, mais, c’est provisoire. On en a encore pour dix ans et puis ils vont nous mettre dehors. » Seulement, on n’a jamais démoli. Le provisoire a duré vingtcinq ou trente ans. Des enfants qui ont vécu dans ces logements insalubres n’ont découvert qu’il y avait moyen de vivre dans d’autres conditions qu’au moment où ils ont quitté leurs parents pour aller vivre ailleurs… En 1977 pourtant, il y a eu un arrêté qui finançait les communes en les encourageant à rénover leur patrimoine. Mais il a fallu attendre 1990 pour que la commune commence à rénover… Pourquoi n’ont-ils rien fait avant ? Parce qu’on disait que les immigrés ne votaient pas et que, de toute façon, ils ne demandaient rien. Aujourd’hui, nous avons une communauté syrienne qui arrive et qui vit la même chose : on te donne des papiers, on accepte ton statut de réfugié. Et on te dit démerde-toi, maintenant, trouve-toi un logement… Ce sont donc des marchands de sommeil et des logements insalubres qui accueillent les nouveaux habitants. L’Union des locataires se retrouve, avec ses moyens limités, à rénover des bâtiments autour de la place Lemmens où la commune possède beaucoup de logements dégradés ou vides.

La gestion du logement social et du patrimoine public est-elle la même qu’ailleurs dans la Région, ou bien y a-t-il une spécificité anderlechtoise ?

B. A. : La commune d’Anderlecht n’est pas originale par rapport aux communes pauvres de la Région. Mais il y a un gros problème, c’est la dette publique et sa gestion par l’Europe libérale. On a des communes sous contrôle financier de la Région parce qu’elles sont endettées. De ce fait, elles n’ont plus le droit d’emprunter. Si on interdit à un propriétaire d’emprunter, qu’est-ce qui se passe ? Il ne peut pas rénover sa maison. Donc il doit vendre. Avant, on vendait les bijoux de famille par incompétence pour équilibrer le budget de l’année. Aujourd’hui, on les vend sur ordre de l’Europe. En clair, on privatise le logement public. Au prochain conseil communal, ils vont voter à nouveau la vente de cinq maisons… On brade le patrimoine communal alors que la commune pourrait rénover une maison, en faire un ou deux logements, ce qui lui coûterait au bas mot un emprunt de 300 ou 400 000 euros sur vingt ans. Comment une commune peut-elle envisager une politique sociale, comment peut-elle entretenir son propre patrimoine et tout ce qui est commun pour que les choses soient meilleures si elle ne peut pas emprunter ?

Pourquoi n’ont-ils rien fait avant ? Parce qu’on disait que les immigrés ne votaient pas et que de toute façon, ils ne demandaient rien.

Quel est l’offre en logement social de la commune d’Anderlecht ?

B. A. : On est à 2 % de logements sociaux à Cureghem alors que c’est un quartier populaire. Il y a donc un vrai enjeu, d’autant que le nombre d’habitants ne cesse d’augmenter. On dirait que la commune n’a pas conscience de ça. Elle pourrait négocier pour obliger les promoteurs à participer à la création de logements sociaux. C’est une grande commune, il y a encore beaucoup de terrains. Nous, on revendique le fait que, chaque fois qu’un terrain est construit, il faut une part minimum de 25 % de logements sociaux.

Si les promoteurs cherchent le soutien de la commune, cette dernière doit défendre les besoins de sa population. Mais ici, comme avec le projet Key West, on permet à Immobel de faire la culbute financière, de passer d’un terrain industriel peu cher à un terrain constructible sur lequel on va ériger un building de logements privés. Pourquoi la commune d’Anderlecht ne demandet-elle rien en échange ? Il n’y a que dans le quartier Heyvaert qu’on a appliqué cette règle de 25 % de logement social dans chaque projet. Quand ce sont les Libanais qui investissent, on les oblige à faire ce pourcentage. Mais eux non plus n’ont pas envie de faire du logement social, car ils veulent faire des bénéfices comme Atenor et Immobel. On leur dit : « Vous devez faire 25 % de logements sociaux » et, à l’arrivée, ils trichent, ils font du co-living en disant que c’est du logement social. De nouveau, la commune ne met pas le holà…

En attendant, on assiste à une montée en flèche des candidats locataires sociaux dans la Région. On est passé de 25 000 à 56 000 ménages sur liste d’attente en dix ans…

B. A. : Les loyers continuent d’augmenter dans le privé, la spéculation fait flamber les prix. Aujourd’hui, des gens qui n’étaient pas censés avoir de problèmes de logement, des familles avec des revenus du travail, se tournent vers le logement social. Tout le monde se dit « c’est un droit donc je veux y avoir accès ». Mais le problème c’est que c’est un faux droit. Ce droit n’existe pas et tout est fait pour que ce droit n’existe pas, car il n’y a pas de logements disponibles ! Si on vous dit que vous avez le droit à des allocations de chômage, mais que l’on ne vous les paye pas, ce n’est plus un droit, c’est un leurre.

Au début du logement social, le mouvement ouvrier a imaginé le logement populaire comme faisant partie d’un programme de transformation sociale et d’amélioration des conditions de vie des ouvriers. Depuis, il y a eu les grandes manœuvres immobilières d’après guerre et, après ça, plus jamais on n’a fait du logement avec une visée sociale. On a fait du logement avec une vision spéculative, une économie d’échelle. Bref, les tours, les barres. Un environnement pas terrible sans aucune vision sur qui va y habiter. En clair, on a commencé à créer des logements certes sociaux, mais qui vont eux-mêmes créer de nouveaux problèmes.

La Région bruxelloise, depuis qu’elle existe, a accompagné la crise du logement au lieu de la contrer. La tendance, c’est d’attirer les revenus moyens et les haut revenus. Il faut une ville à dimension européenne, internationale. Et puis, à côté de ça, on jette des cacahuètes au secteur du logement et au secteur associatif…

La politique régionale a principalement deux instruments à disposition : Citydev et la SLRB. L’un pour promouvoir la propriété privée et, l’autre, le logement social. Cette dernière est autorisée depuis 2014 à faire des logements moyens, mais cela reste largement en dessous des besoins. Penser que ce qui va régler la crise du logement, c’est la propriété, c’est le point de vue libéral majoritaire dans tous les partis au pouvoir en Belgique. L’establishment politique est principalement composé de propriétaires qui, du coup, ne comprennent pas ce que c’est qu’un locataire.

Si un gouvernement, un État, une région, est devant une demande de 56 000 ménages candidats locataires, quelle réponse est-il censé donner ? La réponse de la Région bruxelloise, c’est la production de 300 à 400 logements sociaux par an. C’est clairement dérisoire par rapport à la demande. Visiblement, il y a d’autres priorités aujourd’hui. Par exemple dans certains quartiers plus verts qui s’opposent à la construction de logement sociaux, comme au Chant des Cailles. Là l’environnement devient plus important que la question du logement. À chaque fois c’est le logement social qui doit un peu lâcher et c’est le reste qui l’emporte.

« Ce droit n’existe pas et tout est fait pour que ce droit n’existe pas, car il n’y a pas de logements disponibles ! »

Y a-t-il quand même quelques pistes qui pourraient conduire à de vrais changements en vue de freiner cette déliquescence ?

B. A. : Il faut faire des choix politiques, car même quand on choisit de ne rien faire, on fait un choix.

Il y aurait moyen d’au moins refuser le diktat de l’Europe en disant « voilà, nous avons des problèmes sociaux à résoudre, ce sont nos problèmes, pas les vôtres et laissez-nous les régler ». Quand ils ont refinancé les banques, ils ont mis la main à la poche, quand c’est le logement social, on privatise. Il faut que les communes puissent emprunter pour rénover leur patrimoine, c’est un secteur socialement et financièrement bénéficiaire. Entretenir les bâtiments convenablement, cela crée de l’emploi. On pourrait créer des entreprises publiques pour cela. La Belgique est le pays des ingénieurs, eh bien allons-y !

Aujourd’hui, on fait tout pour le privé, on l’accompagne et surtout on ne l’emmerde pas, on lui donne du grain à moudre, on lui donne le patrimoine public, on lui donne des entreprises publiques… L’État est en train de se ruiner, de tout donner. Et l’on ne met pas en place de protections sociales. Est-ce que le gouvernement bruxellois va être capable de voter une loi qui empêche d’indexer les loyers tant que les logements ne sont pas bien isolés ? Ils ne vont pas y arriver. Pourquoi ? Parce que cela dérange les propriétaires, donc cette restriction ne passera pas.

Le gouvernement bruxellois avec ses moyens actuels et sa composition actuelle est stérile, c’est une majorité pour gouverner sans projet, entre deux élections.

« La Région bruxelloise, depuis qu’elle existe, a accompagné la crise du logement au lieu de la contrer. La tendance, c’est d’attirer les revenus moyens et les haut revenus. »


Des Goujons aux Moines : de l’entretien du logement social

Avec l’explosion des prix des loyers à Bruxelles, se loger dans des conditions dignes devient un problème aigu pour une partie croissante de la population. L’accès à un logement social pourrait apporter une solution à cette crise. Mais qu’en est-il de la politique de logement social à Bruxelles et, en particulier, de l’entretien du parc existant ? Quelques pistes et analyses de l’ULAC et d’IEB dans cette balade radiophonique aux blocs de logements sociaux rue des Goujons et rue Rempart des Moines.

https://www.ulac-huvak.be/actualites

Un podcast de l’ULAC & d’IEB
Réalisation : Chedia Le Roij / Prise de son additionnelle : Matthias Förster / Mixage : Manuel Viallet / Production : Le Bruit et la fureur