Inter-Environnement Bruxelles
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70 ans de tours à Bruxelles : prends garde à la tour !

Ah ! La rage des tours à Bruxelles, quand cela a-t-il donc commencé ? Et quand cela a-t-il commencé à gêner ? Difficile à dire… [1]

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Le Résidence Palace rue de la Loi (1923-1926) ? Les Pavillons français rue du Noyer (quinze étages, 1930-1934) ? La résidence de la Cambre boulevard Général Jacques (dix-huit étages, 1937) ? Trois réalisations inspirées par le promoteur Kaisin. Tout cela faisait encore un peu penser à Tintin en Amérique… Mais c’était du logement (de luxe, certes). Et avec des détails bien pensés, une certaine élégance et une exécution soignée.

C’est après guerre que ça s’accélère, avec le PS building (la Prévoyance Sociale), porte de Schaerbeek (dix-sept étages, 1954-1957). La première tour à ossature métallique et murs rideaux. Des bureaux. Terminée en même temps que les tunnels de la petite ceinture. Un peu plus tard s’érige à l’emplacement de l’ancienne gare du Nord, démolie en 1952 et rebâtie 500 mètres plus loin pour cause de Jonction, le Centre international Rogier (trente étages, 19571962). C’est un programme mixte comprenant commerces, logements, théâtre, locaux d’exposition, bureaux, gare d’autobus. Puis vient l’hôtel Westbury, rue de Loxum (vingt-trois étages, 1962-1963). En rapide succession suivent : la tour du Midi (trente-sept étages, 1962-1967), la tour Madou (trente-deux étages, 1963-1965), la tour Generali, avenue Louise (vingt-cinq étages, 19631966) et, surplombant les jardins du palais d’Egmont, l’hôtel Hilton (trente étages, 1964-1967). La Maison du peuple fait place à la tour Blaton (vingt-sept étages, 1965-1968).

Ensuite c’est à la place De Brouckère que ça se passe, avec la tour Philips (dix-huit étages, 19671969) et le Centre Monnaie (quinze étages, 19671971). Porte de Namur, la tour Bastion, (vingt-six étages, 1967-1970). À Schaerbeek s’érige à l’emplacement du palais des Sports la tour Brusilia, (trente-six étages, 1968-1971), à l’époque la plus haute tour de logements de Belgique, avec à sa base un supermarché, une station-service… Un gros morceau : la Cité administrative avec la tour des Finances (trente étages, 1968-1983). Surplombant les jardins de l’abbaye de La Cambre, la tour ITT (vingt-trois étages, 1970-73). Place Rogier, l’hôtel Sheraton (trente étages, 1971-1973), et au quartier Nord, le World Trade Center (vingt-huit étages, 1972-1983) et tout le plan Manhattan. Un peu plus haut, la tour Astro, avenue de l’Astronomie (trente-trois étages, 1972-1976). Et au milieu de l’avenue Louise, la Blue Tower (vingt-cinq étages, 1974-1976).

Ça se calme pendant une quinzaine d’années, le temps de laisser passer la crise pétrolière. Ça reprend un peu en 1990 (Proximus), et à partir de 2001 (North Galaxy, Central Plaza, Covent Garden, Ellipse Building, Zenith, Up-Site)… Les dernières nous sont vendues comme « durables » : façades à double peau, plafonds froids, récupération des eaux pluviales, cogénération, etc., etc. En gaspillant parfois allègrement les économies d’énergie réalisées, comme la tour Dexia, dont l’animation lumineuse féerique est réalisée avec des diodes électroluminescentes qui consomment seulement 1,3 watt. Sauf qu’il y en a 220 000, ce qui brûle au total 286 kilowatts ! Enfin, ça nous fait une trentaine de tours à Bruxelles. Attention, certaines comptent double : elles ont été déconstruites et refaites, parfois seulement au bout de vingt-cinq ans… Durables, vraiment ?

Certaines ont été déconstruites et refaites, parfois seulement au bout de vingt-cinq ans… Durables, vraiment ?

Comment en est-on arrivé là ?

On peut dater le début : « L’Exposition universelle de 1958 donne l’image d’une modernité enthousiaste et incarne la foi en un progrès économique et technologique illimité. Suite au modernisme technocratique des pouvoirs publics et à l’insatiable appétit spéculatif des grands groupes financiers, le centre-ville est partiellement désintégré par l’aménagement de tunnels, de viaducs et de voies rapides, ainsi que par la construction de tours de bureaux, de bâtiments publics et de parkings [2]. »

Souvenir personnel de l’effet de la propagande ambiante : étant gamin en 1958, j’envisageais sérieusement avec un camarade de classe qu’en l’an 2000 nous circulerions tous en soucoupe volante. Les journaux illustrés pour enfants étaient pleins de fusées, d’avions supersoniques. Les publicités montraient partout des appareils ménagers « à la pointe du progrès ». Le futur ne pouvait être qu’insouciant et radieux, les automobiles avaient des teintes pastel, parfois même en deux tons. Certaines avaient des pneus à flancs blancs.

Étant gamin en 1958, j’envisageais sérieusement avec un camarade de classe qu’en l’an 2000 nous circulerions tous en soucoupe volante.

Résistances en sens divers

Au début, la chose s’est faite sans trop de protestations. Quoique : en 1957, tout au long du « viaduc de la mer » qui bordait les immeubles boulevard Léopold II, les commerçants et les habitants ont abondamment garni leurs façades de drapeaux noirs.

On notera aussi la création de la Ligue esthétique belge, impulsée dès 1954 par le propriétaire des Galeries Saint-Hubert. Créée pour faire face à la modernisation radicale et sauvage de la ville qui rompait avec le tissu urbain hérité, elle aboutit à l’instauration d’un « Îlot Sacré », autour de la Grand-Place, où l’aspect ancien des façades devait préserver l’image de la Belgique d’antan. Le lobbying efficace de ce groupe conservateur, allié à un courant nostalgique au sein de l’administration communale, a conduit à la prescription de nombre de façades en « faux vieux » dans cette zone particulière. Mais cela s’intégrait en fait dans le concept de zonage fonctionnel promu par le mouvement moderne. Localement un aspect folklorique, mais partout ailleurs une modernisation sous des formats totalement libres. Il faut dire qu’avant 1962 les règles urbanistiques étaient très peu contraignantes au niveau national.

À noter, conséquence inattendue de l’indépendance du Congo en 1960, un afflux en Belgique d’architectes et d’urbanistes désormais sans emploi. Certains de ces professionnels habitués « à partir de la page blanche » (!) créèrent le bureau d’études Tekhnê. En 1961 la Ville chargea ce bureau d’élaborer un plan directeur radicalement moderniste pour tout le centre-ville. Ce plan définissait les affectations et favorisait à outrance le trafic automobile : on entrait dans la mégalomanie. L’ère du façadisme « faux vieux » n’aura duré en fait que de 1954 à 1960 [3].

Autre conséquence inattendue de l’Indépendance du Congo, le gouvernement fit passer une loi « fourre-tout », appelée pour cette raison « loi unique », instaurant une série de mesures d’austérité drastiques afin d’éponger le déficit né de l’abandon par la Belgique de sa colonie. Cela déclencha la grève générale de l’hiver 1960-61. Grève tellement longue et dure qu’elle assécha littéralement les finances syndicales. Conséquence lointaine : cela amena quatre ans plus tard le mouvement socialiste à se séparer de la Maison du peuple, remplaçant ce monument vieillissant dû à Victor Horta par la très indigente Sablon Tower, dite aussi tour Blaton. Une pétition internationale réclamant le sauvetage du monument, signée par les plus grands noms de l’architecture n’y changea rien. Mais le fait marqua le début de la redécouverte de l’Art Nouveau.

Il y eut d’autres anicroches. En 1962, la tour Westbury déclenche une polémique : prévue au départ avec vingt-huit étages, le sommet en aurait été visible depuis la Grand-Place. Le promoteur fut prié de raboter ses ambitions à vingt-trois étages. En revanche, la démolition de l’hôtel de la famille d’Ursel, patrimoine architectural du XVIIIe siècle, ne souleva pas beaucoup de protestations.

C’est à la construction du tiercé tour Hilton, tour Blaton, tour Bastion porte de Namur (vingt-six étages, 1967-1970) que l’on doit la création du premier comité de quartier bruxellois, l’asbl Quartier des Arts, lobby influent d’esthètes de la bonne société.

En 1969, la construction de la tour ITT catalyse les protestations de tout ce que Bruxelles compte de personnes sensibles à la préservation du patrimoine et du cadre de vie, dont le tout jeune Atelier de recherche et d’action urbaines (ARAU). La Commission royale des monuments et des sites (CRMS) proteste avec d’autant plus de véhémence qu’elle n’a même pas été consultée. Les mensonges utilisés pour « faire passer » cette construction étaient vraiment très gros, même pour l’époque. S’imposant au-dessus des jardins de l’abbaye de la Cambre, elle serait translucide, elle fournirait de l’emploi (alors qu’ITT étant déjà installé à Bruxelles, il s’agissait d’un déménagement)… Ce fut une démonstration éclatante de l’urbanisme du fait accompli.

Mais c’est lors de la démolition du quartier Nord que le tollé fut général. La Ville de Bruxelles exproprie et rase tout le périmètre. L’État s’engage de son côté à réaliser l’infrastructure routière : deux autoroutes devaient s’y croiser ! Onze mille habitants furent délogés. Une première tour est construite, puis deux et, à la troisième, le projet s’essouffle. C’est que la crise pétrolière est passée par là. En 1973, le prix du brut saoudien est multiplié par cinq. L’énergie bon marché, c’est fini. Les terrains restent vides, longtemps. Demeurent attachés à ce fiasco le nom d’un homme politique, Paul Vanden Boeynants, et celui du promoteur Charly De Pauw. Quinze ans plus tard, les affaires ont repris, le reste des buildings est construit. Mais les Trente Glorieuses sont bel et bien terminées.

Sous prétexte de modernité, Bruxelles a été vendue aux financiers.

Modernisme dévoyé

Reste que quelques architectes autour de Maurice Culot, fondateur des Archives de l’architecture moderne (AAM), ont bien analysé ce qui est arrivé au mouvement moderniste. Si dans les années postérieures à la Première Guerre mondiale certains tenants de ce courant pratiquent un rationalisme artisanal ou « romantique » qui, contrairement au fonctionnalisme, n’adopte pas une position de rupture par rapport au tissu urbain traditionnel, ce ne sera bientôt plus le cas. Grand deviendra l’écart entre les intentions initiales du modernisme belge et la pratique du fonctionnalisme tardif d’après la Seconde Guerre mondiale, s’affirmant comme l’aboutissement légitime du mouvement moderne [4], en fait son assèchement, sa caricature. Comme si nous avions eu à la fois un besoin d’hybris (démesure) et un besoin d’auto-anéantissement, aussi déconcertant que soit le rapprochement de ces deux mots en apparence contradictoires. Une toute-puissance de l’homme mise au service de sa chosification : le philosophe Günther Anders avait analysé cela depuis les États-Unis dès 1956 dans L’Obsolescence de l’homme. Bref, un peu à la manière des disciples de Zarathoustra, nous avons été écrasés par le monument que nous avons créé. Sous prétexte de modernité, Bruxelles a été vendue aux financiers. Ici comme en tous lieux dans le monde.

« Partout où l’argent s’immisce, il n’est plus possible de faire de l’art, mais la guerre seulement. » - William Blake, 1820


[1L’article s’inspire très largement de l’ouvrage de Thierry Demey Des gratteciel dans Bruxelles : la tentation de la ville verticale, Guide Badeaux [Ouvrage que nous recommandons chaudement, comme tous les guides Badeaux, d’ailleurs !].

[2Dictionnaire de l’architecture en Belgique, sous la direction d’Anne Van Loo, p.403.

[3D. SCHOLZ, « Des façades neuves aux formes anciennes : Bruxelles et le plan urbanistique “Îlot Sacré” de 1960 », Brussels Studies, 2024.

[4Dictionnaire de l’architecture en Belgique, sous la direction d’Anne Van Loo, p. 234.