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Une action charnière pour l’immigration en Belgique

Gérald Hanotiaux – 24 novembre 2017

Publié le vendredi 24 novembre 2017, par Gérald Hanotiaux

Remontons le temps bruxellois jusqu’au milieu des années 1970, pour nous attarder sur une action politique de travailleurs immigrés. Porteuse d’un impact certain, l’action a débouché sur une régularisation de séjour, juste avant la fermeture des frontières. Comment s’immiscer par une porte entrebâillée... juste avant qu’elle ne claque !

Imaginons-nous à des centaines de mètres du sol, au-dessus de Bruxelles. En nous penchant vers le bas, nous apercevons la ville et ses quadrillages irréguliers de blocs d’immeubles, emplis d’êtres aux existences singulières. Une véritable Histoire de cette ville, complète, consisterait en la somme de tous les événements sociaux, petits ou grands, de toutes les interactions humaines vécues dans cette fourmilière urbaine. Au niveau de l’histoire politique, tout y est potentiellement intéressant : tout mouvement populaire, toute manifestation, débat, affichage... Y compris dans les cas où ces faits sociaux ne se retrouvent pas dans les manuels scolaires, ils font vivre la ville. Une population s’y exprime et, n’en déplaise aux esprits chagrins prétendant que tout cela ne sert à rien, tout cela existe !

Depuis notre altitude, plongeons à présent vers la surface de Bruxelles, aux environs de la gare du Nord en 1974. Cette année-là, cette partie de la ville est gravement traumatisée, balafrée et défigurée par les délires grandiloquents de politiciens américanophiles, accompagnés de leurs amis entrepreneurs. Les rues du quartier Nord tremblent de l’expulsion chahutée de leurs habitants, de la destruction de dizaines d’îlots. Toutes ces maisons, ces cafés, ces petits hôtels, ces ateliers et leurs artisans... Toute cette vie évoluant dans ces îlots doit disparaître, pour faire place à d’affreuses tours de bureaux. Les conversations bruissent de ce traumatisme urbain lorsque les travailleurs arabes s’invitent dans les discussions de voisinage.

Les pieds au sol, nous sommes à présent à l’arrière de la gare du Nord, devant le numéro 75a de la rue de Brabant. L’église face à nous est dédiée aux saints Jean et Nicolas, ses murs enserreront les événements politiques de ce mois de mars 1974.

Une existence difficile à Bruxelles

Tel qu’à toutes les époques, le contexte bruxellois du milieu des années 1970 est très violent pour les travailleurs étrangers. La police bruxelloise se déchaîne littéralement et ses fonctionnaires, armés de mitraillettes, s’adonnent régulièrement à des rafles dans les cafés peuplés d’immigrés. Mains en l’air contre le mur, ils sont régulièrement fouillés, puis emmenés et tabassés dans les commissariats. « On y traquait les travailleurs immigrés comme on traque aujourd’hui les sans-papiers. Outre ces rafles, une grande manifestation s’est déroulée quelques temps auparavant, en protestation de l’assassinat d’un jeune marocain, abattu froidement par la police sur la place Gaucheret. Cet assassinat a créé un mouvement de rage à Schaerbeek et les étrangers sont sortis en manifestation, au départ de la place Rogier, avec pour revendication : “Halte au racisme ! On ne se laissera pas tuer ! Halte à la violence policière !” C’est un phénomène important, les gens ont osé mener des actions eux-mêmes, sur des problèmes les concernant. » [1]

La législation sur le séjour des étrangers consiste alors en des circulaires et arrêtés royaux, formant un faisceau de réglementations parfois difficiles à cerner. Pour tenter d’aboutir à des statuts clairs, un mouvement de réflexion politique est engagé depuis quelques années, en association avec les organisations syndicales. Ce processus aboutira à la loi de 1980, aujourd’hui encore socle légal en la matière. [2] Dans ce contexte, des travailleurs étrangers organisent en février 1974 une conférence de presse pour dénoncer l’arbitraire dont ils sont victimes. Son impact est important vu le positionnement ferme, guère évident dans le climat délétère de violence policière. Un contact est alors établi avec Madame Jospa, responsable du MRAX (Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Xénophobie), afin d’organiser une manifestation pour dénoncer la violence et les rafles policières dans les cafés.

Une autorisation est accordée pour une manifestation au départ du parvis Saint Jean-Baptiste, à Molenbeek. Des milliers d’invitations sont déjà distribuées, notamment dans les cafés arabes de Bruxelles, lorsque l’autorisation est finalement retirée. Les organisateurs décident alors d’opter pour un simple rassemblement, lors duquel ils exposeront les objectifs du mouvement. Le prêtre de la rue de Brabant s’y rend. « Pour cet événement, le MRAX a demandé à quelques personnes, juristes, amis, de se rendre en soutien au parvis Saint Jean-Baptiste pour être témoins en cas de violence policière. Devant les gens rassemblés se trouvent les travailleurs arabes, prêts à prendre la parole. Ils en ont été empêchés et, devant leur entêtement à s’adresser à la petite foule, les policiers ont chargé et traîné à terre ceux qu’ils pensaient être les meneurs du jeu, pour les emmener au commissariat de police de Molenbeek. J’ai également été embarqué et gardé au cachot jusqu’au soir. » [3]

Les images de visages ensanglantés sont diffusées ce soir-là sur toutes les télévisions. Ajoutée aux prises de conscience récentes des réalités de vie dans les quartiers peuplés d’immigrés, cette manifestation réprimée avec violence servira d’électrochoc. Les travailleurs arabes, désireux de prolonger la recherche de solution à leur situation, vont très vite reprendre l’initiative.

Une intense semaine d’action

Les travailleurs étrangers de Bruxelles, connectés avec des actions similaires réalisées en France par le Mouvement des Travailleurs Arabes, décident d’entamer une grève de la faim à la rue de Brabant, dès le 22 mars 1974. À la sortie d’un train, en posant le pied sur un quai de la gare du Nord, les voyageurs peuvent recevoir cette semaine-là un feuillet imprimé en stencil affichant ces mots : « C’est nous les immigrés. C’est nous les étrangers. C’est nous les travailleurs. C’est nous les hommes. C’est nous les esclaves des temps modernes. Nous sommes neuf travailleurs immigrés – sept marocains et deux tunisiens – qui faisons la grève de la faim à l’église Saints-Jean-et-Nicolas. Nous faisons cette grève pour obtenir un permis de travail et un permis de séjour et aussi pour poser le problème des 40 000 immigrés soi-disant clandestins. Si nous avons décidé de commencer cette action et de lutter jusqu’au bout, c’est que nous sommes surexploités par les patrons qui veulent nous isoler des travailleurs belges et parce que chaque jour nous sommes menacés par les rafles policières dans notre quartier. » [4]

À cette époque, le séjour est encore articulé autour des réalités du travail. En résumé, cela signifie une régularisation pour les personnes présentes sur le territoire, pouvant attester d’un contrat de travail. Le contexte juridique est parfois confus, un membre du comité de soutien explique : « Avec la montée du chômage en 1967-68, ça a été la panique, les organisations syndicales ont voulu revenir à la législation de la double autorisation de 1936 : aucun employeur ne peut engager de travailleur étranger s’il n’a pas reçu une autorisation officielle du ministère du travail ; et l’employeur ne peut venir qu’avec une autorisation accordée pour un travailleur et une fonction bien déterminés. Concrètement, ça signifie que si monsieur X vient encore travailler au mois d’août 1967 comme “touriste”, son cousin Y, à partir de janvier 1968, ne sera plus régularisé. Évidemment, ça ne change rien au fait que les gens continuent à arriver. Nul n’est censé ignorer la loi mais il ne faut pas croire que tout le bassin méditerranéen suit le Moniteur Belge de près. Par contre, à un certain moment on ne régularise plus. On assiste dès lors à un accroissement assez important de gens, continuant à travailler, mais basculant subitement dans une situation de “clandestinité”. Ces gens ont un travail régulier, pour lequel dans certains cas l’employeur paie même la sécurité sociale. Très logiquement, ils ont demandé leur reconnaissance. » [5]

L’action connaît un retentissement populaire rapide et soutenu. Chaque soir, une assemblée générale du comité de soutien a lieu dans l’église. Les sympathisants, nombreux, y font des suggestions, proposent d’organiser ici ou ailleurs des manifestations de soutien, de faire signer des pétitions, etc. Quotidiennement, les événements sont évoqués dans la presse écrite et audiovisuelle, avec les revendications et décisions des grévistes.

Après des contacts avec les instances gouvernementales, une entrevue est négociée entre une délégation des grévistes de la faim et le ministère du travail. La Belgique est alors en période de vacance de pouvoir, « le premier ministre avait remis sa démission au roi, je ne sais plus pour quelle raison ni qui il était, mais nous sommes allés voir le ministre de l’emploi et du travail qui s’occupait pendant cette période des affaires courantes. Il s’agissait du socialiste Ernest Glinne, qui s’est montré au premier abord ouvert à revoir le dossier des travailleurs clandestins. Les syndicats ont été très lents à se mobiliser, dans un premier temps très méfiants pour cette action qu’ils qualifient de « spontanéiste ». Ne connaissant pas ce Mouvement des Travailleurs Arabes, ils s’en méfient et n’ont pas l’intention de collaborer. Nous l’avons appris par après, car le dialogue avec les délégués syndicaux se déroule lors de leurs visites en arabe dialectal. Leurs discours sont orientés vers la dissuasion de l’action des travailleurs, vers une incitation à renoncer à cette grève, sans nous en parler. De quoi nous mêlions-nous, n’est-ce pas ? » [6]

La rencontre avec le ministre du travail, bien que cordiale, reste sans lendemain. Le 29 mars La Libre Belgique titre : « Pas question de céder aux grévistes et de créer un précédent, déclare monsieur Glinne ». Ensuite, silence total, aucun contact ne pourra plus s’établir.

Nouvel électrochoc

Le matin du 2 avril, le journal La Cité titre : « Les immigrés clandestins refoulés de Belgique ! » La veille, à l’aube, la police a pénétré dans l’église en présence du bourgmestre Roger Nols. Ce dernier assiste, avec un serrurier assermenté, à l’ouverture d’une porte arrière de la rue d’Aerschot et supervise l’évacuation des grévistes. Le comité ministériel restreint, responsable de l’action, a pour l’occasion affrété deux charters, l’un pour la Tunisie, l’autre pour le Maroc, vers lesquels ont été directement emmenés les grévistes de la faim.

Le choc est immense ! Immédiatement, le comité de soutien réagit, le MRAX également, dont les locaux sont situés dans le quartier, à la rue de la Poste. Une rue où les étudiants de l’école d’assistants sociaux décident également d’embrayer. Dans ce sillon, la population bruxelloise s’indigne et une manifestation de protestation est organisée. Le 6 avril, René Haquin titre dans Le Soir : « Quinze cents manifestants dans les rues de Bruxelles en faveur des ‘immigrés clandestins’ ».

Le choc est tel que les syndicats décident subitement de tenir compte de la réalité, de sortir d’une « stratégie » de négociation de long terme avec les patrons et le gouvernement. Comme nous l’explique un membre du syndicat chrétien, ils commencent alors à réclamer une régularisation des travailleurs étrangers. « Nous réfléchissions à toutes ces questions et, pour être clair, les grévistes de la faim nous ont pris au dépourvu. Leur position a été de demander la régularisation tout de suite, sur le mode : “Nous n’allons pas attendre vos débats sur la sécurité de séjour et les nouvelles réglementations des permis de travail. Nous sommes là, exploités maintenant, et demandons un permis de séjour tout de suite.” Personnellement je pense que ces travailleurs ont bien fait, mais du point de vue stratégique des syndicats ce n’était pas le meilleur moment. Mais il est vrai qu’en général ce n’est jamais le ‘bon’ moment. En matière d’immigration, je me demande d’ailleurs toujours où il se situe... Plus tard, dans la mesure où des gens fonçaient, le relais s’est finalement réalisé et nous avons saisi l’occasion pour soulever la question de l’exploitation illégale de main d’œuvre et réclamer une régularisation du travail. » [7]

L’action de sensibilisation des travailleurs arabes, les différents chocs répressifs et leurs effets dans la population ont réussi à imposer les revendications des grévistes, dont l’action n’aura donc pas été vaine. Lors de la création du nouveau gouvernement, les organisations syndicales déposent des mémorandums contenant des critères de régularisation, l’un vérifiant la présence de la personne en Belgique, et un autre l’existence d’un contrat de travail d’un an. « Le ministre Alfred Califice régularise au final approximativement 7 600-7 700 personnes, un chiffre moindre que les estimations admises. Beaucoup n’ont pas osé, sans doute par crainte d’être localisable, d’être licencié, et au final d’être expulsé. Les employeurs ont très peu coopéré, leur « profit » dans l’opération était pourtant une amnistie concernant le travail au noir. Aujourd’hui, les personnes en séjour irrégulier sont plus nombreuses qu’en 1974 mais à l’époque on ne sortait pas d’une longue période d’immigration-zéro, mais d’une période où tantôt les permis de travail étaient accordés, tantôt ils ne l’étaient plus. Seuls les derniers arrivés étaient piégés dans le système. C’est à ce moment-là qu’on a commencé à fermer le robinet, sans savoir qu’il le resterait jusqu’aujourd’hui encore, des décennies plus tard. » [8]

Les frontières belges se ferment à l’immigration de travail : la porte claque avec fracas ! Les questions de mouvements de population vont progressivement glisser vers le ministère de l’Intérieur pour être gérées comme des « problèmes » de sécurité. L’enfermement des étrangers va s’institutionnaliser, et la violence policière restera d’actualité jusqu’à nos jours. Durant ces décennies, de nombreux mouvements sociaux vont apparaître, constituant aujourd’hui autant de fragments d’une Histoire de Bruxelles, de la Belgique, et des luttes liées à l’immigration. Pour être complète, celle-ci reste encore largement à écrire.

Que sont devenus les neufs grévistes de la faim ? Certains ont pensé qu’ils s’étaient sacrifiés pour une régularisation qu’ils n’ont pu connaître... La réalité est plus nuancée. « Nous avons négocié avec les autorités, et je suis personnellement allée en Tunisie retrouver ceux qui y avaient été expulsés. Les grévistes expulsés ont été autorisés à revenir en Belgique au moment de la régularisation. » [9]

De cette action, la ville de Bruxelles et son Histoire sortent irrémédiablement transformées ; sa réalité est modifiée et de nouveaux habitants en composent la population. Comme nous le lance le prêtre des décennies plus tard : « J’en croise encore aujourd’hui dans le quartier ! »

Notes

[1Rencontre avec Anne Maesschalk, juriste et membre du comité de soutien des grévistes de 1974, à son domicile, Forest, le 3 février 2005.

[2Des projets de loi sont actuellement en préparation, émanant de l’actuel secrétaire d’État à l’Asile, Theo Francken, du parti N-VA. Comment dire ? Que ces matières soient confiées à ce nationaliste flamand en dit long sur l’état de notre société, et son institutionnalisation du racisme. Rappelons que les loisirs de ce personnage consistent notamment à fêter joyeusement les 90 ans de Bob Maes, le fondateur de la milice néo-fasciste Vlaamse Militanten Orde (VMO).

[3Rencontre avec Jean-Pierre Dupont, prêtre de l’Église Saints-Jean-et-Nicolas, à son domicile, Molenbeek, le 26 septembre 2004.

[4Les informations utilisées ici, outre des entretiens avec des membres du comité de soutien aux grévistes de la faim, proviennent d’une compilation de tracts, articles de presse, lettres aux responsables politiques… réalisée par l’Agence Schaerbeekoise d’Information, Bruxelles, 1974.

[5Rencontre avec Albert Martens, sociologue et membre du comité de soutien, à son domicile, Schaerbeek, le 1er février 2005.

[6Rencontre avec Jean-Pierre Dupont.

[7Rencontre avec Edwin Loof, représentant syndical, au siège de la Centrale des Syndicats Chrétiens, le 11 octobre 2004.

[8Idem.

[9Rencontre avec Anne Maesschalk.

Études et analyses 2017

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Dernier ajout : 20 février.