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Éditorial

« Société Civile »

Publié le lundi 9 septembre, par I E B

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Un concept est sur toutes les lèvres depuis qu’un parti a proposé d’associer diverses organisations à la formation du gouvernement wallon.

Cette négociation est le couronnement d’une campagne électorale, où, des marches pour le climat à la déclaration non gouvernementale, la société civile a jalonné le débat démocratique. Cette nouvelle association entre autorités politiques et tiers état est parée de toutes les vertus. Elle est censée à la fois compenser le désenchantement du citoyen tout en revitalisant la démocratie. Si d’aucuns pensent qu’on peut se réjouir de l’initiative, à Inter-Environnement Bruxelles, on accueille l’idée avec scepticisme.

D’abord, parce que la société civile, c’est un signifiant vide ! Au mieux, on peut la définir comme l’ensemble des associations privées s’occupant d’intérêt public, mais cette description est trop large. Elle regrouperait, en fait, un tel nombre de structures (des ONG, des ASBL mais pourquoi pas des lobbys industriels, des think tank) qu’il devient difficile d’imaginer qu’il n’y ait qu’« une » société civile.

De cette prémisse découle notre deuxième critique. Lorsque certaines déclarations présentent la société civile comme le chevalier blanc de la démocratie libérale, elles suggèrent qu’un consensus existe au sein d’un maelström d’organisations. Le consensus permettrait alors l’émergence d’une nouvelle voie médiane où les clivages s’effaceraient au nom du bien commun. Cependant, la démocratie ne peut jamais être consensuelle. Un climat lénifiant ne garantit en rien une politique favorable pour le plus grand nombre.

Ce sont les divergences et les délibérations qui en découlent qui permettent aux sociétés d’adopter de nouvelles normes, éventuellement plus justes. Dès lors, présenter la société civile comme un corps uniforme, nous semble être un moyen pour dissimuler les désaccords qui y subsistent intrinsèquement et, en même temps, de légitimer les orientations prises par certains individus. La déclaration non gouvernementale (DNG), par exemple, un mémorandum promulgué par une série d’organisations de la « société civile », traduit bien les difficultés de ce type de démarche. Lorsque la DNG demande « une politique de vente d’arme respectueuse des droits humains et du droit humanitaire », on voit bien toute la potentielle contradiction interne de la proposition. Ici le compromis vient à lisser des options idéologiques beaucoup plus fortes. À IEB, on connaît bien cette problématique puisque notre travail est souvent réalisé en partenariat. D’expérience, on sait qu’un simple communiqué de presse entre une poignée d’associations, même quand elles ont des convergences idéologiques fortes, est le fruit d’âpres discussions. Alors, fondre toutes les forces organisées (et même si on en exclut celles qui poursuivent des objectifs marchands et celles qui dépendent des partis politiques) dans une seule et même « société civile », c’est en réalité risquer d’enlever tout relief à la vitalité des oppositions, des dissensus et des critiques qui définissent la démocratie.

Même si nous pouvons partager certains choix et objectifs aujourd’hui annoncés par quelques formateurs de gouvernement, nous refusons d’être une caution morale pour n’importe lequel de ceux-ci. C’est parce que nous ne sommes liés à aucun parti ou à aucun objectif de rentabilité économique, et donc indépendants, que notre action est peu contrainte et que, nous pouvons éventuellement aller contre les vents dominants. Par l’exercice d’une pensée et d’une analyse critiques, nous contribuons ainsi à la « pleine conscience » des choix finalement posés, que ceux-ci rejoignent ou non nos propositions. La vision alternative et fondée que nous avons pu développer sur le métro à Bruxelles n’est possible que par le fait que notre action n’est pas soumise à l’assentiment populaire ou au diktat de la rentabilité. Nous associer, même symboliquement, à des négociations politiques (formation de gouvernement), c’est nous amener dans l’espace des stratégies partisanes, des tractations et donc de la dépendance.

En bref, un gouvernement associant politique et société civile nous semble dommageable. Cela ne veut aucunement dire que nous sommes satisfaits de la manière dont agit la puissance publique. Plutôt qu’être invités ponctuellement à titre subsidiaire, il nous parait important de remettre en place des institutions où la parole des citoyens puisse être structurellement entendue. Puisqu’une élection se gagne davantage sur des clivages politiques que des projets particuliers, il est nécessaire que nos édiles puissent prendre en compte des opinions divergentes à l’issue de moments organisés. À l’heure où la démocratie urbaine voit la concertation s’effacer au nom de l’efficacité, il est primordial que le corps politique se ressaisisse vigoureusement de cette question. Quant à nous, on assume avec joie et opiniâtreté notre rôle : être une interface active et réflexive entre citoyens et gouvernants.

Inter-Environnement Bruxelles

Bem 301 - Juillet-août 2019

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Dernier ajout : 20 novembre.