Inter-Environnement Bruxelles

Ségrégation spatiale, rénovation urbaine et populations à Bruxelles

Publié le dimanche 10 octobre 2010, par I E B
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La ségrégation des groupes sociaux dans l’espace bruxellois est une
vieille histoire marquée, au 19e siècle, du sceau de l’industrialisation
de la ville. La revitalisation des quartiers centraux au nom de la
mixité sociale vient brouiller ce marquage sans pour autant résorber
la ségrégation sociale, au contraire.

Ségrégation spatiale, rénovation urbaine et populations à Bruxelles · La ségrégation des groupes sociaux dans l’espace bruxellois est une
vieille histoire marquée, au 19e siècle, du sceau de l’industrialisation
de la ville. La revitalisation des quartiers centraux au nom de la
mixité sociale vient brouiller ce marquage sans pour autant résorber
la ségrégation sociale, au contraire.

Dès le Moyen Âge, s’opère, sur le
territoire bruxellois, un contraste
entre des quartiers populaires,
dans le fond de la vallée de la Senne, et des
espaces aisés, plus à l’Est. Les classes aisées
montent alors sur le versant oriental de la
vallée pour se mettre à l’abri des caprices
de la rivière et prendre leurs distances
d’avec les pauvres, concentrés dans le fond
marécageux de la vallée. Ce contraste se
renforce à la révolution industrielle, quand
les industries s’installent au fond de la
vallée et sur son versant occidental, pour
tirer profit de l’eau et de l’entassement
des ouvriers dans les quartiers populaires.
Léopold II accentuera encore ce marquage
quand il fera tracer les axes de prestige de
sa capitale à l’Est et au Sud.

Malgré les phénomènes récents de gentrification
observés dans les quartiers
centraux, on peut difficilement parler
de bouleversement radical de ce canevas
socio-spatial, produit de l’histoire sociale
et politique de Bruxelles sur le temps long :
le contraste entre les beaux quartiers du
Sud et de l’Est et les quartiers populaires
de l’Ouest reste structurant. Pour autant,
la gentrification n’est pas un processus
anecdotique, tout au contraire.

Premiers signes tangibles de gentrification

Dès les années 1970, on observe quelques
cas épars de gentrification à Bruxelles. Il
s’agit alors essentiellement de dynamiques
qui progressent par des opérations
individuelles de rénovation dans d’anciens
quartiers bourgeois un temps délaissés par
les classes supérieures (Sablon, Béguinage,
noyaux villageois de seconde couronne
comme Saint-Job ou le Coin du Balai, par
exemple). Mais c’est à partir de la seconde
moitié des années 1980 et surtout après la
création de la Région en 1989 que la gentrification
prend plus nettement ses marques
à Bruxelles. Elle touche alors en particulier
les quartiers Sud et Est de la première
couronne, soit des espaces situés entre
le Pentagone et les beaux quartiers de
seconde couronne (Saint-Gilles, Ixelles en
particulier). Elle s’étend depuis lors dans le
Pentagone et vers les quartiers populaires
de l’Ouest de la première couronne, sur
les deux rives du canal. On assiste ainsi à
la progression d’Est en Ouest d’un « front »
de gentrification, à coup de politique de
revitalisation des quartiers centraux.

« La mixité sociale
doit également être
un des fils conducteurs
du développement
urbain à Bruxelles.
Il s’agit d’assurer des
flux sortants des zones
d’interventions prioritaires
pour éviter le
confinement de la pauvreté
dans des ghettos
sociaux et d’assurer des
flux entrants en stimulant
l’installation des
classes moyennes dans
les zones d’interventions
prioritaires. Dans
ce sens, l’objectif est
de poursuivre une politique
volontariste de
soutien à l’installation
de ménages à revenus
moyens dans les zones
d’interventions prioritaires
afin de réduire
le déséquilibre territorial.
Cet objectif se
fera via des mécanismes
publics tels que
la SDRB, le Fonds du
Logement ou les Contrats
de quartier, mais
également par des
partenariats avec le
secteur privé. »

Plan de développement
international de
Bruxelles – Schéma de
base, 31 août 2007,
p. 73.

Une affaire d’eurocrates ?

« Bruxelles a commencé à changer quand
la Commission de la Communauté Européenne
s’y est installée et que la ville a
lancé les contrats de quartier dans les
années 90 »
(Frédéric Nicolay, interview
au Focus Vif, 11 juin 2010, p.16). Cette
citation abonde dans le sens de nombre de
commentateurs qui ont tôt fait de rapporter
la progression de la gentrification dans
la « Capitale de l’Europe » à la concentration
d’institutions transnationales et de services
spécialisés (avocats, lobbyistes, etc.)
employant une main-d’œuvre fortement
rémunérée. Comme si la gentrification
n’était que « la faute à l’Europe ». Ce diagnostic
ne résiste pourtant pas longtemps
à l’analyse. En effet, les catégories aisées
de résidents expatriés demeurent (encore)
peu enclines à « descendre » dans les quartiers
populaires, si ce n’est dans le cadre de
productions immobilières haut de gamme
et très sécurisées (Le Clos des Chartreux,
par exemple). Ils privilégient plutôt les
quartiers péricentraux historiquement
aisés, en particulier le long des axes avenue
Louise – avenue F. Roosevelt ou Quartier
des Squares – Cinquantenaire – avenue de
Tervueren. Les « eurocrates » (et profils
assimilés) participent donc davantage à
une nouvelle vague d’élitisation de quartiers
bourgeois qu’à la gentrification des
quartiers populaires.

Jeunes adultes cultivés cherchent logements

Le profil numériquement dominant parmi
les nouveaux venus dans les quartiers centraux
populaires est plutôt celui de jeunes
adultes instruits, vivants seuls ou en couple
sans enfant et locataires d’un propriétaire-bailleur
privé. Même si ces groupes ne
comptent pas parmi les franges les plus
nanties de la population bruxelloise en termes
absolus, leurs ressources économiques
et sociales diffèrent nettement de celles
des habitants en place dans les quartiers
populaires [1]. Les effets de ces décalages
sont sensibles dans les paysages commerciaux
comme sur le marché du logement :
multiplication des bars branchés, pression
à la hausse sur les loyers. Il s’ensuit
une précarisation accentuée de nombreux
ménages dans les quartiers populaires,
poussant aussi des mécanismes d’éviction.
Gentrification et appauvrissement
des quartiers populaires ne sont donc pas
des processus antinomiques. Au contraire,
les deux phénomènes vont de pair. La
gentrification renforce l’appauvrissement
en poussant à une concentration spatiale
des populations précarisées vers les seuls
espaces de la ville qui restent (encore)
abordables aux faibles revenus.

Jeune région désargentée cherche ménages aisés

Depuis le début des années 1990, les
autorités bruxelloises ont fait de la « revitalisation » des quartiers centraux un objectif
politique prioritaire. Les dispositifs mis
en œuvre dans ce cadre visent essentiellement
à favoriser un « retour en ville »
des classes moyennes, notamment via des
mesures d’aide à l’accession à la propriété
dans les quartiers centraux. En effet, si
l’aide à l’acquisition est concentrée dans
les quartiers populaires, elle n’atteint pas
ceux qui en ont le plus besoin [2]. Cette
attractivité vers les classes moyennes
s’exerce également, via les contrats de
quartier, par des interventions sur les
espaces publics mobilisant les registres de
l’embellissement, de l’animation et de la
surveillance [3]. Ces dispositifs, malgré leur
velléité, n’ont pas, jusqu’à présent, permis
d’arrêter (ou même de freiner) les processus
centrifuges de périurbanisation. Ainsi,
étalement périurbain et gentrification au
centre progressent également de concert.
« Verdir » la gentrification en la présentant
comme une condition d’un développement
urbain durable au prétexte qu’elle serait
un antidote à la consommation d’espace
en périphérie de la ville est de facto un
leurre.

Ville cosmopolite cherche rayonnement international

Du fait de l’implication des autorités
et d’un intérêt croissant des investisseurs
immobiliers professionnels pour le marché
résidentiel, la gentrification se déploie
à présent sous de nouvelles formes et
via des leviers multiples. Il ne s’agit plus
uniquement de rénovation de logements
anciens (éventuellement aidée par certaines
primes) mais aussi d’opérations haut
de gamme de destruction et de reconstruction
à neuf de bureaux, logements ou
commerces (quartier de la gare du Midi,
tour Premium). Il s’agit aussi d’encourager
le réinvestissement immobilier dans les
quartiers centraux pauvres par de multiples
projets destinés à doper leur attractivité,
comme à Tour et Taxis, Flagey, Bellevue,
Abattoirs. Le Plan de Développement International,
élaboré en catimini entre autorités
régionales et milieux immobiliers et
bientôt « démocratiquement » intégré dans
le nouveau PRDD, n’est qu’un catalogue de
tels grands projets « phares », nouveaux
leviers d’une « revitalisation » décomplexée
de la ville et de ses quartiers.

De la non-assistance à population précaire à leur éviction volontaire

Si contrairement à d’autres villes, les plus
fragiles peuvent encore souvent, à Bruxelles,
se prévaloir d’une centralité urbaine,
le processus en route produit néanmoins
des effets sensibles amenés à s’accroître
s’il on n’y prend pas garde. Les choix posés
actuellement par la Région s’apparentent
plus à un encadrement de la gentrification
perçue comme une bienfaitrice qu’à une
volonté d’assurer l’ascension sociale des
ménages en place dans les quartiers populaires.
La gentrification est un problème,
pas une solution.

Notes

[1M. Van Criekingen, « Que
deviennent les quartiers centraux
à Bruxelles ? Des migrations
sélectives au départ des
quartiers bruxellois en voie de
gentrification »
, Brussels Studies,
12 décembre 2006, p.7.

[2A. Romainville, « A qui profitent
les politiques d’aide à l’acquisition
de logements à Bruxelles »
, Brussels
Studies, 25 janvier 2010.

[3Ch. Dessouroux, M. Van Criekingen,
J.M. Decroly, « Embellissement
sous surveillance : une
géographie des politiques de réaménagement
des espaces publics
au centre de Bruxelles »
, BELGEO,
2009, pp. 169-185.


Études et analyses 2010

Dernier ajout : 8 avril.