Inter-Environnement Bruxelles

Quel modèle économique pour la ville de demain ?

Mathieu Sonck — 24 janvier 2011

Publié le lundi 24 janvier 2011, par I E B
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En janvier 2004, la Région bruxelloise comptait 438 000 m² d’ateliers et de dépôts. Au 1er janvier 2008, il n’en restait que 217 000 m². Depuis lors, il est très probable que la tendance ait continué, principalement sous la pression du logement. Si cette tendance trouve son explication notamment dans le fait que la plupart de ces ateliers sont situés en intérieurs d’îlot et difficiles d’accès pour les camions et camionnettes, il n’en demeure pas moins que selon la SDRB [1], une centaine d’entreprises désireuses de se localiser à Bruxelles sont en attente d’une solution. Cette difficulté amène certains à plaider pour que la fonction industrielle soit considérée comme une fonction faible, à l’instar du logement il y a quelques années.

Quel modèle économique pour la ville de demain ? ·

Le sujet de la place de l’industrie à Bruxelles était au centre des préoccupations d’un débat organisé par la Fonderie en décembre 2010. Hasard de calendrier, quelques semaines plus tard, c’est le forum intersyndical BRISE [2] qui débattait des défis liés à la transition économique à Bruxelles.

Interrogés sur cette question, les syndicats confirment combien la pression sur l’emploi industriel est forte à Bruxelles. Au point que dès qu’une entreprise bruxelloise annonce de nouveaux investissements, les travailleurs tremblent de voir leur entreprise délocalisée à cause de l’impossibilité physique de son extension. Une fois la décision de la délocalisation prise, celle-ci ne se fait plus tant en périphérie bruxelloise (ce qui maintiendrait l’emploi), où la place vient également à manquer selon BECI, mais bien plus loin, là où le coût de la main d’œuvre est nettement moindre. [3]

Une tendance historique...

La désindustrialisation des villes est une tendance observée dans toutes les concentrations urbaines européennes au cours des 40 dernières années. En 1970, Bruxelles occupait 164 000 personnes dans le secteur industriel (industrie alimentaire et tabac, confection, impression et édition, métallurgie et construction mécanique, garages,...). Il reste aujourd’hui environ 30 000 emplois manufacturiers dont seuls 44% sont réellement des emplois ouvriers. Par comparaison, Bruxelles est l’une des villes européennes les plus touchées par le phénomène de la désindustrialisation, son taux d’activité tertiaire est l’un des plus haut en Europe [4].

Cette tendance s’explique par de multiples facteurs. L’un d’entre eux est le transfert progressif de la production manufacturière vers des pays plus « accueillants » en matière de législation sociale. Un autre est certainement lié à la conception de l’aménagement du territoire qui s’est développée après-guerre, une conception post-fordiste, privilégiant la vie « à la campagne », dans une « villa quatre façades » payée à crédit, la voiture (également payée à crédit) se substituant progressivement aux transports en commun. Un troisième est le fait même des propriétaires des entreprises productives qui ont pensé à dédoubler leur entreprise en cédant les actifs immobiliers à une société immobilière sœur et qui dès que l’occasion s’est présentée, ont vendu à prix d’or, généralement pour construire du bureau, et se sont installés dans une région voisine, profitant au passage des subsides proposés par la Wallonie et la Flandre. Un quatrième facteur est l’action-même des pouvoirs publics, condamnant volontiers quelques îlots productifs au profit de bureaux [5].

Cette tendance encouragea une conception monofonctionnelle concentrant les bureaux à Bruxelles et reléguant les activités productives dans des zonings proches des échangeurs autoroutiers [6].

Des outils de planification pour contraindre le marché ?

Lors du débat organisé par la Fonderie, Benoît Périlleux, auquel le Ministre-Président Charles Picqué a confié le soin de piloter le futur Plan Régional de Développement Durable, s’est employé à relativiser la problématique bruxelloise en la replaçant dans le contexte de la mondialisation. Selon lui, la Région a peu de prises contre les délocalisations. Il plaide plutôt pour une approche englobant le bassin socio-économique bruxellois, qui rayonne bien au-delà des frontières de la Région.

Il constate que la pression sur le foncier bruxellois est importante, que la croissance démographique n’arrangera pas les choses et que de toute manière, ce n’est pas l’emploi industriel qui donnera du travail aux Bruxellois. Selon lui, les outils règlementaires comme le PRAS [7] ne peuvent rien contre les lois du marché.

Une proximité dérangeante...

Récemment, le chef de cabinet du Ministre-Président de la Région bruxelloise honora en son nom d’un discours d’ouverture un colloque organisé par Atenor, promoteur très actif à Bruxelles et connu pour avoir récemment détruit les entrepôts Delhaize, patrimoine industriel au bord du canal de Bruxelles, en face du site de Tour et Taxis, au profit d’une tour de logements de luxe. Ce colloque, dans lequel on pouvait également relever la présence active de ministres et de bourgmestres régionaux, proposait une table ronde entre acteurs de la « dynamique économique » bruxelloise sur la zone du canal. A cette occasion, nombre de spéculateurs immobiliers se gargarisèrent de leurs futures réalisations, réclamant un urbanisme de projets dans un cadre réglementaire assoupli. Parmi ces projets, il faut citer « Rives », une Marina « super-luxe » sur le quai de Biestebroeck, un port de plaisance au pied de quelques tours de logements de luxe dans une zone affectée pour l’instant au PRAS en zone d’industrie urbaine. Plus récemment encore, on apprenait que le projet de Marina, qui n’était perçu jusqu’alors que comme un délire d’architecte, prenait nettement plus de consistance depuis qu’Atenor est devenu propriétaire d’une partie des terrains convoités. Charles Picqué, Evelyne Huytebroeck, Brigitte Grouwels et Gaetan Van Goidsenhoven (le bourgmestre d’Anderlecht) se doutaient-ils qu’en honorant le séminaire d’Atenor, ils légitimaient un projet de plus contribuant à l’asphyxie des activités productives à Bruxelles ? Difficile d’en douter quand on apprend dans la foulée qu’un PPAS [8] dérogatoire au PRAS sera élaboré sur mesure pour le projet d’Atenor.

L’exemple du quai de Biestebroeck n’est pas isolé et l’appétit des investisseurs ne se porte pas uniquement sur les logements de luxe. Nombreux sont les projets qui aujourd’hui condamnent les espaces industriels ou assimilés au profit de projets considérés comme plus juteux : centres commerciaux ou bureaux. Et le gouvernement lui-même ne se prive pas de se comporter comme le plus vil des promoteurs en proposant à la Commission européenne de s’installer sur des terrains publics achetés à prix d’or (Delta).

Cette proximité entre politiques et promoteurs n’augure rien de bon à l’heure où le PRDD [9] est en cours d’élaboration. Il ne semble pas à l’ordre du jour que la Région se dote d’outils réglementaires qui contraindraient le marché à agir vertueusement. On l’a vu récemment quand le gouvernement a abandonné l’idée d’instaurer un moratoire sur la construction de nouveaux bureaux. Au contraire, selon le gouvernement bruxellois, il faut libérer les promoteurs et élaborer dans l’urgence un PRAS démographique, censé répondre au boom démographique attendu dans la capitale dans les prochaines années.

Mixité fonctionnelle, cheval de Troie des spéculateurs ?

Un argument largement utilisé est celui de la mixité fonctionnelle. Il faut construire de nouveaux quartiers où bureaux, logements, commerces et activités productives cohabiteraient harmonieusement. Cette profession de foi aiguise l’appétit des promoteurs de tous poils qui y voient l’opportunité unique de reconvertir les dernières zones industrielles bruxelloises. Mais que se passera-t-il quand, une fois les logements de luxe construits, lorsque les occupants réclameront de pouvoir conserver un cadre de vie incompatible avec la moindre activité productive ?

Tant qu’à parler de mixité, on pourrait l’envisager autrement. Car il se passe ailleurs des choses dont nos élus pourraient s’inspirer. A Paris, tout projet de construction de plus de 800 m² de logement se voit imposer un quota de 25% de logements sociaux. Le gouvernement bruxellois pourrait s’inspirer directement de cette mesure pour endiguer la crise du logement, comme il pourrait aussi imposer des quotas d’activités productives dans tout projet immobilier d’envergure. Mais ce type de mesure demande un sacré changement de paradigme : il conviendrait de mettre en poche cette fascination que le politique éprouve pour les entrepreneurs « aventuriers » [10] et d’instaurer un véritable rapport de force avec ceux-ci. En annonçant un PRAS démographique, les pouvoirs publics jouent déjà le jeu des spéculateurs de tout poil, le marché anticipant la conversion des zones industrielles, celles-ci font l’objet d’un convoitise déjà largement palpable. Pas terrible pour le rapport de force...

Une tension palpable entre préoccupations sociales et environnementales

Les législations environnementales, souvent supra-nationales, imposent aux villes des contraintes qui, si elles améliorent les conditions environnementales de la vie en ville, risquent à terme de l’aseptiser à un point tel que plus aucune activité productive ne sera possible. Pour IEB, fédération de comités de quartiers qui lutte pour la qualité de la vie, cette question est délicate. Comment donc préserver les quelques sous-secteurs encore intégrés dans le tissu urbain et fournissant des emplois non qualifiés à des Bruxellois, comme le secteur agro-alimentaire, ou encore promouvoir des activités par définition non délocalisables telles que l’industrie du recyclage (l’Europe obligeant les agglomérations à traiter leurs déchets sur place) ? La réponse passera par l’acceptation de compromis, équilibrant les enjeux environnementaux avec la question sociale.

Une autre tension entre les champs social et environnemental s’inscrit paradoxalement dans le mythe du capitalisme vert. Une option défendue par le gouvernement bruxellois pour offrir de l’emploi aux chômeurs bruxellois. Cette proposition, probablement efficace sur un plan local, à l’échelle de la Région, par exemple, posent des questions au niveau macro-économique qui semblent bien éludées jusqu’ici : rien ne démontre en effet que cette nième mue du capitalisme ne se traduise pas in fine par un nouvel accroissement des inégalités sociales. [11]

Quelle modèle économique voulons-nous pour la ville de demain ?

Bruxelles est une ville d’immigration. Elle l’a toujours été et le sera toujours, c’est le destin d’une capitale. Partant de ce constat, qui est aussi une richesse, quelle économie voulons-nous développer dans la ville de demain ? Deux options se dessinent aujourd’hui : garder une activité industrielle avec un besoin important en main d’œuvre non qualifiée et/ou développer l’activité touristique avec les services associés.

La première option obtient notre préférence. A condition de développer une économie endogène, difficilement délocalisable. Cette option est d’autant plus pertinente qu’elle permet de préserver certains quartiers populaires, encore mixtes et donc de garder la main d’œuvre proche de son lieu de travail. Cette option implique également une meilleure répartition de la richesse produite à Bruxelles. Bruxelles tire une part substantielle de ses revenus fiscaux des transactions immobilières. Plus il y a de projets immobiliers et plus la Région perçoit de droits d’enregistrement. Cette taxation des flux devrait progressivement évoluer vers une taxation des stocks, notamment en instaurant un précompte immobilier différencié pour les multi-propriétaires et en taxant les revenus locatifs réels tout en bloquant les loyers.

Quant au développement de l’activité économique endogène, les pistes sont nombreuses : développer l’économie de la fonctionnalité, riche en main d’œuvre, développer des filières de recyclage et de réparation. La zone du canal est à cet égard une zone qu’il convient d’aborder avec circonspection. Une piscine virtuelle [12] a délocalisé en dehors de la région trois entreprises installées au bord de la voie d’eau. Ces entreprises auraient pu à terme utiliser cette voie d’eau. Quand le baril de pétrole sera à 200$, qui peut prévoir ce qui se passera ? La préservation de la voie d’eau pour des activités industrielles devrait être prioritaire pour les pouvoirs publics. A moyen terme, la contrainte « mobilité » sera de plus en plus prégnante. Il s’agira de réduire au plus les déplacements, notamment les déplacements domicile-travail. Mais il s’agira aussi de garantir l’approvisionnement de la ville. Celui-ci devrait se faire de plus en plus par la voie d’eau. Le rôle du Port de Bruxelles est donc essentiel, comme pionnier du transport durable mais aussi comme promoteur des activités industrielles compatibles avec la ville dense et en liaison directe avec la voie d’eau.

L’option du « tout au tourisme » est à notre sens suicidaire. Elle s’inscrit d’une part dans la logique de compétition entre les villes européennes, laissant Bruxelles à la merci d’un « plan international [13] bis » développé par Barcelone ou Berlin et d’autre part ne tient pas compte de l’impact sur le tourisme de masse ou de congrès de l’évolution des prix du pétrole. De plus, l’activité industrielle et le tourisme ne font pas souvent bon ménage : le jour où le foncier anciennement industriel sera reconverti au profit d’activités récréatives, il ne sera plus possible de revenir en arrière.

Sous-jacent à ce débat se pose la question de la ville que nous voulons pour demain.

Une ville de passage internationale, aux élites connectées dans le réseau des villes mondiales, profitant des services de classes laborieuses qui viennent de Charleroi ou de La Louvière en voiture (au pire) ou via un réseau RER étendu et saturé ou une ville mixte fonctionnellement et socialement, terre d’accueil pour l’immigration, modèle d’un dynamisme toujours renouvelé ?

Enfin, on l’aura compris, tant dans les déboires de la SDRB que dans les enjeux liés à la zone du canal, la maîtrise du foncier est essentielle. Il n’y aura pas de politique publique volontariste en matière d’aménagement du territoire sans maîtrise publique du foncier. A cet égard, il faut réclamer au plus vite un moratoire général sur toutes les opérations qui font perdre au public le foncier qu’il maîtrise encore : les terrains du Port, les projets de la SDRB (activités économiques comme logement), les propriétés des régies communales, les friches ferroviaires, doivent rester dans le giron public et le grand défi des années à venir sera d’élargir cette base foncière à une masse critique suffisante que pour pouvoir contrôler les effets pervers du marché. On en est loin...

Notes

[1Société de Développement pour la Région de Bruxelles-Capitale.

[2Réseau Intersyndical Bruxellois de Sensibilisation à l’Environnement.

[3Brussels Enterprise Commerce and Industry, la fédération des entreprises et de la chambre de commerce bruxelloises.

[4L’industrie bruxelloise, Christian Vandermotten dans « Les Cahiers de la Fonderie », juin 2010

[5Souvenons-nous de la célèbre réplique du dépité Charles Picqué dans le film « Dans 10 jours ou dans 10 ans » de Gwenaël Breës : « Saint-Gilles est une commune pauvre, au contraire de Saint-Josse, qui est une commune riche car elle a beaucoup de bureaux sur son territoire. »

[65e forum BRISE : Balises pour une transition économique équitable à Bruxelles, Henri Goldman, décembre 2010.

[7Le Plan Régional d’Affectation du Sol fixe les affectations autorisées du sol bruxellois (logement, commerce, industrie, zone portuaire, etc.).

[8Plan Particulier d’Affectation du Sol.

[9Le Plan Régional de Développement Durable est un plan censé fixer les grandes priorités en matière d’aménagement du territoire.

[10Le 21 octobre 2011, on apprenait que la chambre du conseil de Bruxelles avait renvoyé en correctionnelle la société immobilière cotée Atenor et l’assureur P&V, suspectés de fraude fiscale, de faux en écriture et de faillite frauduleuse. En jeu : plusieurs millions d’euros (source:Belga)

[11Nous renvoyons ici le lecteur à l’ouvrage de Daniel Tanuro, « L’impossible capitalisme vert » (le capitalisme vert de peut qu’accroître les inégalités sociales à l’échelle de la planète) ainsi qu’au numéro d’octobre 2009 de « Bruxelles en Mouvements », « Economie urbaine, vert j’espère ? » : BEM n°226 – 5 octobre 2009.

[12Le projet de piscine a été abandonné mais les entreprises ont quand même été délocalisées...

[13L’auteur fait ici référence au PDI, le plan de développement international de Bruxelles-Capitale


Études et analyses 2011

Dernier ajout : 5 avril.