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Quartier maritime : comment freiner la marchandisation du tissu urbain ?

Publié le mardi 22 janvier, par Mathieu Simonson

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La démocratie locale et le « droit à la ville » sont aujourd’hui menacés. Les règles d’urbanisme sont aujourd’hui révisées sous prétexte qu’elles entravent le développement de la ville et sont « trop contraignantes » pour les promoteurs et acteurs de la construction. Petit tour de quelques projets le long du canal.

En juin dernier, l’association Pétitons-Patrimoine – à qui l’on doit notamment d’avoir contribué à la sauvegarde du bâtiment Citroën – a dû mettre la clé sous la porte après 25 années d’existence : après plusieurs échecs successifs, les fondateurs ont fait le constat qu’il leur était devenu impossible de poursuivre leur mission.

« Au fil du temps, les échecs, comme […] la destruction des anciens entrepôts Delhaize pour faire place à la tour Upsite, ou des usines Godin pour faire place à un centre commercial, tous soutenus par les pouvoirs publics, sont devenus plus nombreux […]. De fil en aiguille, la Région revoit ses outils planologiques (PRAS, CoBAT…), pour entériner la dérogation par défaut, comme récemment avec les nouveaux PAD, les ‘Plans d’Aménagement Directeurs’ qui permettent de déroger à toute autre législation. » (« Pétitions-patrimoine met fin à ses activités » in IEB, 5 juin 2018).

Selon les propres termes du ministre-président Rudi Vervoort, la « réforme » du CoBAT permet de mieux « répondre aux attentes du secteur immobilier qui éprouve de grandes difficultés à développer des projets importants vu la longueur et la complexité des procédures urbanistiques et environnementales » (Rudi Vervoort, Le Soir, 25 mars 2016).

Ces révisions sont portées par une classe politique qui juge qu’en rendant le tissu urbain plus « attractif » ou plus accueillant, aux yeux de ces acteurs, il sera possible d’en faire bénéficier la ville (hausse des recettes fiscales). La limite de ce credo c’est qu’il suppose un abandon progressif de la ville aux puissances de l’intérêt privé… et que les richesses produites ne bénéficient pas à l’ensemble de la population.

Cet article explore les causes et les conséquences de cette privatisation de la vie en ville, en passant en revue quelques emblèmes du grand renouveau bruxellois, à la frontière entre le quartier Nord et le Quartier Maritime : le bassin Béco, Tour et Taxis et Docks Bruxsel.

Mesures publiques épousent contours privés

À la place de la tour UP-Site se trouvait jadis un bâtiment Delhaize, construit en 1912 et orné de sgraffites de Paul Cauchie. En 2008 – en apprenant l’intention du propriétaire de vendre l’entrepôt au promoteur Atenor – Pétitions-Patrimoine (soutenue par le BRAL, IEB et BruxellesFabriques) déposa une pétition de classement auprès de la CRMS (Commission Royale des Monuments et des Sites), laquelle lui rendit un avis favorable. Mais, la Région ne jugea pas nécessaire d’en tenir compte, et livra les permis à Atenor, autorisant ainsi la démolition du site et sa réaffectation en tour de logement.

En 2008, Atenor promettait aux édiles locaux que la tour allait « introduire de la mixité sociale dans le quartier ». Dix ans plus tard, on se retrouve face à une tour de luxe, enclavée au sein d’un quartier et dotée d’une série de facilités aux niveaux inférieurs qui épargnent aux habitants les contacts inopinés avec le voisinage : parking, crèche privée, conciergerie, resto, bar, cinéma, salle de jeu, piscine, fitness.

« On a presque peur du contact. Au début, les gens y allaient. On pouvait aller jusqu’au dernier étage pour voir la vue, de tout Bruxelles. C’est le plus grand immeuble du quartier et on sait voir presque tout Bruxelles. Mais à la suite de tout ce qui s’est passé (réf. aux attentats), ce bâtiment est devenu difficile à approcher. Il y a des agents de sécurité tout autour, si bien qu’on ne communique presque jamais […] C’est un autre monde, qui ne communique presque pas avec le quartier. » (habitant du Foyer Laekenois, 23 déc. 2016).

« C’est un autre monde, qui ne communique presque pas avec le quartier. »

Si dans les nouveaux logements sociaux de la capitale on professe que « vivre près du centre » implique de devoir se déplacer autrement qu’en voiture (entre 0,3 et 0,65 parking par ménage), ici, dans l’hyper-centre, au quai des Péniches, ce sacrifice ne semble pas être de mise : à Canal Wharf, par exemple, on propose 270 unités de logements de standing, et presqu’autant de places de stationnement en sous-sol (source : IEB). Un projet qui n’aurait en principe jamais du passer le cap du Rapport sur les Incidences Environnementales. Pour obtenir les permis, le promoteur a donc découpé le projet – selon la méthode dite du « saucissonnage » – en deux phases séparées, faisant l’objet de permis distincts et en veillant à ne jamais donner une vue d’ensemble.

La commercialisation de ce nouveau mode de vie urbain – exceptionnel et exclusif – entraîne sans surprise une « fermeture de l’espace public ». Entre les quatre blocs de Canal Wharf, se trouvera par exemple un « îlot de verdure » qui devait, selon le PPAS, être traversé par un « cheminement piéton », pour assurer une meilleure communication entre le quai de Willebroeck et le quai de Péniches. Mais le promoteur a d’ores et déjà annoncé son intention d’en couper l’accès. Au départ, il s’agissait juste de fermer les grilles 12 heures par jour. Aujourd’hui, AG Real Estate et Vooruitzicht proposent aux futurs habitants un « îlot entièrement privé » : une privatisation de fait qui fait penser à ce qui s’est passé avec le 42e étage de la tour d’UP-Site ; lui aussi, censé rester accessible au public, mais qui est aujourd’hui impraticable sans autorisation du syndic.

Enfin – entre UP-site et Canal Wharf – Extensa (Ackermans & van Haaren) prévoit la construction des 139 unités de logement de haut standing, avec 120 places de parking en sous-sol et 7 commerces au rez-de-chaussée (1 000m²). Un pont, financé par Beliris, enjambera ici le canal : ce qui permettra à Extensa de faire le lien entre ses deux acquisitions : Riva sur la rive droite, Tour & Taxis sur la rive gauche. « Un trait d’union sera ainsi tracé entre les deux rives »… dont les quartiers voisins resteront toutefois coupés : logements hors de prix, enclavement résidentiel et commerces financièrement impraticables.

Tour & Taxis : 37 hectares privatisés

Tour et Taxis fut à partir de 1917 le nœud central de notre réseau de transport de marchandises. Ce site – qui employait plus de 3 000 personnes au siècle passé – tomba en désuétude avec l’ouverture des douanes européennes et le développement du transport routier. Propriété de la SNCB, puis de la Poste, le site fut donc laissé à l’abandon à partir de 1987, avant d’être récupéré par le Région et vendu (en 2001 et 2015) à Leasinvest, aujourd’hui Extensa, filiale d’une firme du BEL20 (AvH – Ackermans et van Haaren).

Les associations de quartier et les groupes de défense du patrimoine sont parvenus à faire avorter le projet initial de Leasinvest qui prévoyait la destruction de la gare maritime (Music City) et à faire respecter leurs exigences concernant la rénovation de l’Entrepôt Royal et des Sheds. Mais, ils se trouvent aujourd’hui face à un acteur privé qui détient 100% du site et est déterminé à en tirer un profit maximal, c’est-à-dire à construire dense et cher (dans le cadre réglementaire que lui imposent les autorités).

« Le canal, c’est pas les Docklands » rassure-t-on au cabinet Vervoort. Oui mais, face au promoteur, se trouve une classe politique perméable aux jeux d’influence, qui – en dix ans de pourparlers avec Extensa – n’est pas parvenue à lui imposer ses conditions.

Au terme de la saga « Music City » – en 2009 – la Région prétendait pourtant poser des gardes-fous permettant de faire de Tour & Taxis un « quartier durable exemplaire, au bénéfice à tous » (source : ADT). Sept ans plus tard, en 2016, le projet de PPAS (Plan Particulier d’Affectation du Sol) passe – très tardivement – à l’enquête publique, et les riverains y découvrent des plans qui s’écartent fortement des promesses de départ : ce « quartier au bénéfice de tous » comprendra finalement moins d’équipements publics que prévu, plus de bureaux, plus de surfaces commerciales de prestige, un peu de « logements moyens conventionnés » (mais, anormalement cher) et – surtout – 0% de logements sociaux (au lieu des 20% annoncés en 2008).

Extensa juge aujourd’hui que rien ne l’obligeait à en construire et que sa seule obligation était de livrer 15% de logements conventionnés dits « abordables » pour la classe moyenne. En effet, le respect de ces 15% est une des seules obligations que la Région soit parvenue à imposer à Extensa, sauf que ces 15% ne constituent en rien une concession du promoteur (ou une victoire de la Région) : ce n’est qu’un paiement en nature dont Extensa doit s’acquitter (en guise de « charges d’urbanisme ») [1].

Moins d’équipements publics, plus de bureaux, plus de surfaces commerciales, un peu de « logements moyens conventionnés » et 0% de logements sociaux.

Si le « bénéfice de tous » promis par la Région ressemble aujourd’hui à ce point aux intérêts d’une firme du BEL20 (AvH), ce n’est peut-être pas tout à fait par hasard : l’avocate qui conseillait le cabinet Vervoort en 2013, touchait simultanément ses honoraires auprès d’AvH (Extensa) via les cabinets Stibbe et ASAP. Elle était en charge de la rédaction de ce fameux arrêté régional (du 26 sept. 2013) qui permet aujourd’hui aux promoteurs de s’acquitter de leurs charges d’urbanisme « en nature » pour ainsi dire ; c’est-à-dire en construisant du logement à destination de l’administration publique.

Cinq ans après cette opération favorable à Extensa – et alors que la ville de Bruxelles attend toujours que le promoteur s’acquitte de la totalité de ses charges d’urbanisme – le cabinet Vervoort engage cette même avocate en tant que directrice-adjointe en charge du développement territorial et de la création d’un nouvel OIP : Bruxelles Urbanisme et Patrimoine (BUP).

Bref, on assiste ici à l’émergence d’une « ville dans la ville » qui échappe au contrôle des autorités publiques, avec leur concours et leur consentement. Même constat face à la création du parc de T&T : le PPAS prévoyait que la gestion du parc soit transférée à la Région. Mais, Extensa s’est ravisée et refuse aujourd’hui de la confier à Bruxelles Environnement avant que les bâtiments environnants ne soient achevés et vendus. Pas de réaction, ni de sanction de la part de la Région…

Tour & Taxis est donc aujourd’hui un espace où les principes d’accès, d’usage et de gestion sont laissés à la discrétion d’un propriétaire qui se sent – à raison – au-dessus des lois. Et, pendant qu’il dispense au compte-gouttes ses « services à la collectivité », sa maison-mère (AvH) engendre de confortables bénéfices qui lui permettent – par un habile effet de « ruissellement vers le bas » – d’en faire profiter la société toute entière et tout particulièrement la vingtaine de filiales qu’elle a planquées dans des paradis fiscaux.

Les frontières de la « ville de demain »

Pour l’heure, l’appétit des promoteurs s’arrête au quartier Ribaucourt (au Sud), et au pont des armateurs (au Nord). En face de Tour et Taxis, derrière la tour Up-Site – se trouvent les bâtiments insalubres du Foyer Laekenois. Nourdine y a vécu et travaille à quelques pas de là : « il faut dix ans pour y obtenir un logement – explique-t-il – et autant d’années pour passer d’un 1 ou 2 chambres à un 3 chambres » (témoignage du 23 décembre 2016). Pour ces appartements – en mauvais état – les locataires doivent débourser un loyer qui va de 400 à plus de 700 euros. Les logements tardent à être rénovés. Pour un locataire, la seule chance de finir dans un logement décent c’est d’accepter de quitter le quartier et de rejoindre les nouveaux logements sociaux de Neder-Over-Heembeek.

« Petit à petit, les gens sont poussés dehors. Mais, c’est bien fait. C’est assez subtil. Petit à petit, ils ressentent que ça devient trop cher pour eux. Alors, certains disent que c’est pas volontaire. Moi, je crois que c’est volontaire. » (Riverain du Foyer Laekenois, interview du 23 déc. 2016).

Du côté de la Région on ne parle pas d’une éviction des habitants historiques… mais d’un « effet d’entraînement produit par la concentration de nouvelles unités résidentielles et de nouvelles infrastructures » [2]. Une façon discrète et détournée de reconnaître que la Région a largement perdu la maîtrise du foncier et abandonne certaines missions d’intérêt public aux forces du marché, en conséquence de quoi, elle est « entraînée » dans le sillage de phénomènes (flambée des loyers, hausse des prix) qui échappent – en effet – à la volonté et à l’agir des habitants...

Le quartier maritime est ainsi devenu le théâtre d’un commerce où la marchandise qui s’achète et se vend c’est… le quartier lui-même.

C’est un phénomène de dépossession qui, en plus de placer les gens dans des conditions de logement toujours plus précaires, leur ôte la colère d’y vivre : au Foyer Laekenois, il leur suffit de pencher la tête par la fenêtre pour réaliser qu’ils ne sont pas les moins bien lotis. Au pied de l’immeuble – devant les bouches d’aération – il y a des gens qui vivent dans des sacs, avec juste leurs effets personnels et la peur de l’expulsion. Il arrive parfois – au bar du foyer – qu’un ancien se laisse aller (« c’est pas un réfugié, c’est un aventurier »), avant de se faire recadrer par ses camarades : « t’aimerais être à sa place ? ».

Plus loin : le bassin Vergote. Ici, d’immenses tas de sable, de gravas et de ferraille dominent le paysage. La ferraille, c’est Stevens, une entreprise familiale qui achète, recycle et revend des métaux ferreux, ainsi que du cuivre, du laiton, du bronze, de l’aluminium, du zinc, du plomb, de l’étain, et du nickel. « Avec le Plan Canal – explique la responsable environnement de la firme – on a eu pas mal de concertations avec la Région. C’est un projet du Ministre- Président. Ils veulent redynamiser toute la zone du canal. Au début, on a eu peur effectivement qu’ils nous disent ‘vous n’avez pas votre place’ et on a dû argumenter en disant non justement ‘on a notre place’. Et, quand on a parlé d’urban mining, là, ça a raisonné. […] Maintenant on a trouvé un terrain d’entente. Le bouwmeester a dit : si une entreprise doit quitter son terrain, le Plan Canal sera un échec. » (S. Thomas, responsable environnement chez Stevens, décembre 2016).

Tout en reconnaissant – dans le Plan Canal – l’importance de ces activités de récupération, de transport et de logistique (nouveau quartier des constructeurs), la Région encourage – quelques centaines de mètres plus loin – le démantèlement de certaines infrastructures. Ainsi, elle envisage le déménagement du marché matinal vers le nord de la Région, sur le site de Schaerbeek-Formation, afin de libérer de l’espace pour la construction d’un nouveau quartier à côté du centre commercial Docks Bruxsel.

Bref, dans la zone « Industrie Nord » – plutôt que de soutenir les fonctions existantes en matière de vente en gros, ou d’économie circulaire – la Région tend à faire table rase du passé, comme elle l’a fait avec le site des anciennes usines Godin (à côté du marché matinal). Ce site abritait – il y a quelques années – une « utopie ouvrière », puis un commerce de pneumatiques et des pièces détachées de voitures, avant d’être rasé-revalorisé. Ce lieu tire son nom de J.-B. Godin (1817-1888), un ouvrier devenu industriel, choqué par les conditions de travail en usine et désireux de les transformer de fond en comble. Il proposa un modèle de société qui au lieu de séparer « détenteurs de la force de travail » et « détenteurs du capital » (et de soumettre les premiers aux seconds) chercha à les associer en vue d’un objectif commun : mettre l’usine au service des gens qui la font tourner ; c’est-à-dire leur faire bénéficier des équivalents de la richesse (une sécurité sociale et de bonnes conditions de vie et de logement).

Godin mit cela en pratique à Guise à partir de 1846 : suivant les théories de Charles Fourier, il mit le capital de l’Usine au service de la communauté (construction d’un familistère) et le travail de la communauté au service du talent de chacun. Six ans plus tard, survient le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte : face la régression brutale des droits civiques, Godin croit trouver en Belgique un terrain propice à la circulation de ses idées et au développement de son entreprise. En 1853, il crée une succursale à Forest, puis à Laeken (en 1858). Comme à Guise, il y construit un familistère (achevé en 1887) : un ensemble de logements communautaires qui offrent tous les conforts de la vie moderne. Peu avant son décès – en 1888 – Godin céda l’entreprise à ses ouvriers .

« La politique du régime royal et nobiliaire a disparu de France avec ses privilèges, mais elle a été remplacée par la politique du capital, de la finance et de la spéculation. L’une et l’autre politique pressurent les peuples et les considèrent comme leur champ d’exploitation. C’est ce régime qui constitue la question sociale. » (J.-B. Godin, 1883, Mutualité nationale contre la misère).

Dans la seconde moitié du 20e siècle, les poêleries Godin furent confrontées à la concurrence de modèles de moindre qualité et durent fermer leurs portes en 1968. Le Familistère fut alors converti en un « hôtel d’entreprises », et l’usine en entrepôts de pneumatiques et de pièces détachées de voitures. En 2008, Equilis (Mestdagh) fit l’acquisition du site et annonça son intention d’y implanter un projet de centre commercial (‘Just Under The Sky’, devenu ‘Docks Bruxsel’). Le familistère Godin et l’ancienne indiennerie étant classés, Equilis se vit contrainte de les intégrer à son projet et d’en assurer la rénovation. Des demandes de classement furent introduites par les associations locales (BruxellesFabriques, La Fonderie, Pétitons-Patrimoine, ARAU, IEB, BRAL), qui lui préféraient un projet d’économie sociale, porté par Sander Van Druppen.

« Il ne s’agit pas seulement de questions de maintien du patrimoine physique. La fonction originelle du site est un héritage immatériel lié à l’économie sociale. Une meilleure prise en compte de cet héritage immatériel donne un autre éclairage du site, lequel dépasse la valeur patrimoniale chère aux connaisseurs et embrasse la signification de la ville dans son entièreté. En actualisant cet héritage de Godin, on construit un projet qui pourvoit aux besoins des gens qui aujourd’hui vivent dans les quartiers centraux qui bordent le canal. Il s’agit de faire revivre le site pour le rendre socialement pertinent et de développer à partir de la structure matérielle un projet qui restitue l’héritage immatériel par une restructuration adaptée, loin du concept de muséification ou de marchandisation. » (cf. Guido Vanderhulst in Inter-Environnement Bruxelles, 2011).

Les demandes de classement n’ont cependant pas abouti et Equilis a obtenu ses permis, malgré l’opposition de l’Union des Classes Moyennes qui critiquait l’inutilité d’un projet menaçant les commerces locaux et sans effet pour l’emploi. L’usine et les anciens ateliers furent donc détruits pendant l’été 2013, et le centre commercial (Docks Bruxsel) fut inauguré trois ans plus tard.

Au troisième étage de l’ancienne indiennerie (la ’cathédrale Godin’) se trouve aujourd’hui une exposition permanente qui retrace l’histoire des anciennes poêleries. Ironie du sort : cet espace dédié à Godin est aujourd’hui physiquement encerclé par les symboles du modèle de société qu’il prétendait réformer, puis rendre obsolète : encerclé par des enseignes qui portent aujourd’hui des noms comme Zara, H&M ou Mediamarkt et qui écoulent des marchandises ayant été produites par une main d’œuvre surexploitée, et socialement invisible. Aussi dérisoire que cela puisse paraître, c’est une petite victoire que d’avoir pu imposer ces 120 mètres carrés de poil à gratter patrimonial au milieu de cet espace commercial sans âme (aujourd’hui revendu à un fond d’investissement canadien).

Bien que ce processus de privatisation du tissu urbain soit nettement moins avancé à Bruxelles qu’à Londres ou à Istanbul, ses effets, on le voit, sont visibles dans certaines zones de la capitale. En l’espace de dix ans, le quartier maritime – zone populaire liée aux métiers du bâtiment et de la vente en gros – est ainsi devenu le théâtre d’un commerce où la marchandise qui s’achète et se vend c’est… le quartier lui-même (et la qualité de vie qui va avec) considéré non pas comme une chose à la portée de tous, mais comme un bien d’exception.

Mathieu Simonson

Notes

[1Voir l’article sur les charges d’urbanisme : « Tour & Taxis : et les charges d’urbanisme ? ».

[2Voir Canal, vous avez dit canal, ADT, 2014.

Bem 298 - Janvier-février 2019

Bem 298 - Janvier-février 2019

Dernier ajout : 21 mai.