Inter-Environnement Bruxelles

Maisons médicales : quand santé rime avec quartier

Mohamed Benzaouia et Alexandre Orban – 20 décembre 2013

Publié le vendredi 20 décembre 2013, par Alexandre Orban, I E B, Mohamed Benzaouia

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Les maisons médicales jouent un rôle essentiel dans l’accès aux soins de santé pour une part croissante de la population bruxelloise. Leur ancrage profond dans les quartiers populaires, combiné à une approche plus transversale de la santé, en font des lieux de cohésion et d’observation des dynamiques à l’œuvre à l’échelle locale ainsi que des réalités vécues par leurs habitants. Au vu de l’évolution de la composition socio-économique de Bruxelles, leur rôle sera certainement amené à se renforcer encore dans les années à venir.

Des symboles de la « médecine populaire »

Depuis trente ans, le nombre des maisons médicales n’a cessé d’augmenter en Belgique. Il en existe aujourd’hui près de 100 du côté francophones, dont 45 à Bruxelles. Issues de la vague de contestation sociétale des années 1970, le modèle belge des maisons médicales a vu le jour en réponse à la médecine privée et aux complexes hospitaliers. Ces derniers présentaient – et présentent encore – de nombreux problèmes que cette médecine de quartier remettait en question : inaccessibilité pour les plus pauvres, vision de la santé uniforme, décentralisation, statut du patient devenu client…

Avant tout, les maisons médicales sont des structures dont le fonctionnement repose sur un accès aux soins le moins cher possible. Pour cela, elles peuvent se baser sur deux systèmes de financement différents. Soit elles optent pour le paiement à l’acte, c’est-à dire à chaque prestation de soins,ce qui constitue le système de paiement « traditionnel ». Soit elles optent pour le système de forfait, fondé sur un accord avec les mutuelles, qui versent chaque mois un montant fixe par patient aux maisons médicales. Dans ce cas-ci, le patient ne paie que sa cotisation à la mutuelle, dont le montant annuel fixe pour son suivi médical. Le nombre de consultations importe peu alors. C’est une forme de solidarité entre les personnes en bonne santé et celles qui ne le sont pas. A Bruxelles, la grande majorité des maisons médicales fonctionnent au forfait.

Les maisons médicales ont un lien particulier avec le quartier dans lequel elles travaillent. En effet leur mission est centrée sur le soin des habitants d’un périmètre précis. De par leur position de travailleurs de « première ligne », elles connaissent les différentes réalités socio-économiques des habitants du coin. Il arrive souvent que ces professionnels habitent eux-mêmes le quartier dans lequel ils officient, leur permettant d’autant mieux de mettre en lien les problèmes de santé personnels de leurs patients avec des conditions de vie plus générales.

Au-delà des soins, les maisons médicales sont des lieux de socialisation importants pour le quartier. Les gens se croisent, se saluent, discutent dans les salles d’attente et les couloirs. Diverses activités sont organisées autour de ces structures que ce soit pour une sensibilisation à certains problèmes de santé, des évènements sportifs ou encore des animations pour enfants. Des occasions de plus pour rencontrer ses voisins dans des quartiers qui, contrairement à certains préjugés, sont beaucoup plus vivants que certains quartiers riches.

Parallèlement, les maisons médicales se distinguent par une approche pluridisciplinaire. Chaque structure se compose de médecins, d’infirmiers et de kinésithérapeutes. A cette configuration de base peut, selon les localités et les demandes, venir s’ajouter des assistants sociaux, des psychologues voire même des diététiciens.

Public précaire…

Leur position de première ligne et l’accessibilité de leurs soins font que les maisons médicales travaillent principalement avec des populations pauvres. On y trouve bien quelques personnes des classes sociales supérieures, mais elles restent largement minoritaires. Il suffit d’observer la répartition géographique des maisons médicales à Bruxelles pour s’en rendre compte [1]. Malgré cette caractéristique économique, l’hétérogénéité du public des maisons médicales est impressionnante. Hommes comme femmes, personnes âgées comme jeunes, aux nationalités multiples, viennent côtoyer ces locaux.

Malgré leurs différences, ces populations montrent de nombreuses similitudes de conditions de vie. Celles-ci sont la plupart du temps liées à la situation économique des patients. En recoupant ces conditions de vies avec les pathologies qui reviennent le plus souvent, les travailleurs des maisons médicales mettent en évidence les liens entre l’environnement (au sens large) des patients et leur santé. Un constat qui est loin d’être neuf et qui reste encore aujourd’hui sans équivoques.

…dans environnement précaire !

Dans la catégorie « principale source de problèmes de santé », le gagnant est… le logement ! Sans rire, les professionnels des maisons médicales sont tous d’accord sur ce point. Lorsque leurs patients développent des pathologies respiratoires (toussotements, nez qui coule, asthme,…), ils finissent la plupart du temps par le mettre en lien avec des conditions de logement précaires. Que ce soit à cause d’une trop grande humidité dans l’air, d’une accumulation de poussières ou encore d’une présence importante de pollutions intérieures (particules de composants chimiques de peinture,…), la majorité des problèmes de santé dans les quartiers populaires sont liées de près ou de loin à l’habitat. En outre, notons que la sur-occupation des logements est souvent mise en cause également [2].

Que depuis de nombreuses années des associations et des collectifs pointent du doigt les problèmes du logement bruxellois n’est finalement peut-être pas dû au hasard… Les médecins que nous avons rencontrés parlent également de l’alimentation comme facteur principal de problèmes santé dans les quartiers populaires. Lorsque des ménages avec peu de moyens financiers font une liste de course, il est rare qu’ils choisissent seulement des produits issus de l’agriculture biologique. Les produits les moins chers étant souvent de moindre qualité. D’où la présence de diététiciennes dans certaines maisons médicales.

Cette thématique est évidemment aussi liée à l’éducation dans son sens large. Pour connaître ce qui est bénéfique pour notre corps en termes de sommeil, de nourriture ou d’activités physique, il faut l’avoir appris de quelqu’un. Le système éducatif et l’entourage familial jouent à cet égard des rôles primordiaux. Les symptômes d’ordre psychologique semblent particulièrement croître ces dernières années. Les soucis socio-économiques quotidiens (travail, loyer, documents administratifs,…) imposent une pression sur les individus tandis que l’isolement dû à l’individualisme croissant de notre époque provoque un mal-être certain, ce qui a des répercussions néfastes sur la santé de ces personnes. Ainsi, les maisons médicales engagent couramment des psychologues et des assistants sociaux pour remédier dans la mesure du possible à ces problèmes. Les liens tissés d’une manière ou d’une autre entre les personnes peuvent être, de ce point de vue, très précieux et ce n’est donc pas par hasard que certaines maisons médicales multiplient les initiatives et activités de cohésion.

Recul économique

Les maisons médicales sont des points-clés pour la santé des quartiers populaires. Elles battent au rythme de leurs habitants et sont aux premières loges des réalités des plus démunis. A l’heure où la médecine privée – toujours trop chère – continue sa route vers plus de spécialisation, les maisons médicales restent une alternative. L’idée n’est pas neuve et elle a fait ses preuves en termes de santé pluridisciplinaire et accessible à tous (ou presque). Un modèle qu’il nous semble primordial de développer pour éviter au maximum qu’une bonne santé ne reste un privilège de riches, sans compter que la demande de ce type de soins ne cesse de se renforcer à Bruxelles.

Néanmoins, les maisons médicales ne règlent pas tout. Il est évident que tous les facteurs dont nous avons parlé sont fortement liés au quartier dans lequel on évolue et au salaire qu’on gagne, ce qui est caractéristique du mode de production capitaliste dans lequel nous baignons. Si nous souhaitons réellement améliorer la santé des Bruxellois de manière efficace, la solution ne peut passer outre une transformation sérieuse du contexte socio-économique. Il est plus qu’urgent de garantir aux habitants les plus pauvres des logements sociaux décents dans des quartiers qui ne les excluent pas ipso facto (gentrification, individualisation,…) pour s’attaquer au cœur du problème. La santé des habitants des quartiers populaires risque dans les prochaines années de se détériorer encore. En attendant plus de justice sociale, des maisons médicales supplémentaires ne seraient pas du luxe !

Notes

[1Les quartiers plus riches au Sud et à l’Est de Bruxelles ne comportent pratiquement pas de maisons médicales alors que les quartiers « populaires », plus pauvres, de l’Oeust, du Nord du centre de Bruxelles en sont pleins. La carte des maisons médicales membres de la Fédérations des Maisons Médicales et Collectifs de Santé Francophone est disponible sur le site www.maisonmedicale.org.

[2Pour plus d’informations sur les problématiques liées au logement, voir les Bruxelles en mouvements n°267 et n°255.


Études et analyses 2013

Dernier ajout : 14 décembre.