Inter-Environnement Bruxelles

Les terrains croisés de l’éducation permanente

Article publié le 10 novembre 2020 par Claire Scohier , Olivier Fourneau
Version imprimable

La pratique de l’éducation permanente n’est pas chose aisée. L’action socioculturelle a bien sûr des vertus évidentes. Elle tente notamment de renforcer le débat démocratique tout en affirmant l’implication critique des citoyens dans la construction de la société. Mais derrière ses mérites, se cache une action aux contours incertains.

Pour cet échange, nous avons réuni autour de la table des structures « amies » qui croisent régulièrement nos sentiers professionnels. Quatre de ces structures sont reconnues par le secteur de l’éducation permanente :

  • Woluwe Inter Quartier (WIQ) représenté par Nicolas Moulin et l’Association des Comités de Quartier Ucclois (ACQU) représentée par Florence Vanden Eeede et Denys Ryelandt. Ces deux organisations, membres d’IEB, fédèrent des comités au niveau communal ;
  • « La Rue » représentée par Gaspard Schmitt, une asbl molenbeekoise membre d’IEB ;
  • l ’Université Populaire d’Anderlecht (UPA) représentée par Chloé Vercruysse et Élise Lacoste.

Nous avons aussi voulu inviter deux associations qui n’étaient pas reconnues en éducation permanente mais dont les actions peuvent y être assimilées :

  • l ’association Bonne-Vie représentée par Aurélia Van Gucht qui, au travers de ses permanences, a réuni un groupement d’usagers pour parvenir à une solution dans la crise bruxelloise du logement ;
  • l ’association « Convivence » représentée par Erdem Resne qui travaille sur les questions du droit au logement et facilite la concertation lors de la réalisation de contrat de quartier au sein du Pentagone.

« Il n’existe, en effet, pas de mode d’emploi pour réaliser une activité légitime, pertinente et efficace. Bien souvent, les associations se trouvent en terrain inconnu et les travailleurs doivent faire face à des rapports de force mouvants. Nous avons voulu réunir différents acteurs du secteur afin de nous évaluer, de prendre du recul et d’explorer les pratiques des uns et des autres.

In fine, nous avons rassemblé une série d’associations qui, dans la diversité de leurs objets sociaux, œuvre au droit à la ville à Bruxelles.

Le texte qui suit est donc le produit de nos discussions. Cependant, l’exercice implique de créer des catégories, d’ordonner les échanges et homogénéise parfois des réalités distinctes. Chaque structure travaillant dans un contexte particulier, les citations reprises ci-dessous n’engagent donc pas forcement l’assemblée dans son ensemble.

Le public

L’éducation permanente étant un processus collectif, la première question que nous avons voulu poser était celle du public avec lequel se construit ce processus. Toutes les structures sont les héritières de leurs histoires. Dès lors, les membres, les bénévoles et les usagers des associations sont issus de pratiques antérieures. Loin d’être anodin, ce fait tend à structurer les pratiques et produire des revendications représentatives des intérêts de certains groupes sociaux. Or l’éducation permanente s’adresse historiquement prioritairement aux classes populaires. Qu’en est-il ? Les structures touchent-elles un public diversifié ? Si oui, se rencontre-t-il pour créer des alliances ou avance-t-il sur des routes parallèles qui ne se rencontrent pas ?

Derrière ces questions simples se trouvent des réponses complexes. Ainsi, l’ensemble des intervenants ont souligné que le contact aux autres se fait bien souvent dans une relation au besoin. Dès lors, des usagers apparaissent en fonction des finalités spécifiques que l’éducation permanente produit. L’exemple de l’Université Populaire d’Anderlecht permet d’illustrer cette tendance. Ainsi, si les cours de français langue-étrangères s’adressent à des personnes vulnérables issues de l’immigration, les cours d’informatique attirent en revanche des personnes souhaitant s’insérer sur le marché de l’emploi. Le volet cohésion sociale, quant à lui, réunit la classe moyenne du quartier. Au sein de cet espace, l’UPA tente de décloisonner pour qu’existe une délibération sur l’usage de l’espace public. Donc, pris dans son ensemble, l’association s’adresse bien à l’ensemble du corps social. Pourtant, force est de constater qu’organiser la rencontre entre les « publics » reste difficile. Cela implique une somme de travail importante souvent incompatible avec les contraintes administratives et opérationnelles de la structure.

Pour les fédérations de comités de quartier, les questions se posent en des termes similaires. Ils sont, certes, sollicités en cas de besoin, mais en tant que fédération, leur public se compose essentiellement de comités. S’il existe aussi une mixité sociale au sein de leur quartier, celle-ci est plus difficilement accessible en raison de la nature de leurs activités.

Il apparaît donc que la finalité de l’action détermine le public auquel on s’adresse. Il existe bien un entre-soi, mais il varie en fonction des sujets et peut-être constitué de personnes précaires, de personnes jeunes, d’une classe moyenne bourgeoise…

En partant du besoin des gens, nous nous adressons donc à un public spécifique. Mais pourquoi conceptualisons-nous cette homogénéité comme un problème ? Cela s’explique probablement par l’institutionnalisation de la pratique. En effet, elle est loin l’image romantique de l’éducation populaire. Dorénavant, un pouvoir subsidiant encadre les associations, les finance et le travail s’est professionnalisé. Pourtant, les structures ont internalisé des contraintes antérieures : l’éducation permanente doit représenter une alliance entre différentes classes sociales afin de transformer le réel. Mais en nous focalisant sur une mixité sociale fantasmée peut-être éludons-nous les réalités du terrain. Sur le sujet, Gaspard met en évidence l’inadéquation, entre d’une part, les contraintes opérationnelles induites par la professionnalisation des structures et d’autre part, les processus informels ayant lieu au sein des quartiers populaires. Ainsi, les lieux non institués de rencontre mais aussi les applications de messagerie, les réseaux sociaux et le smartphone permettent d’autres formes d’organisation, voire de mobilisations. Ces formes se développent en marge des cadre du travail salarié. Les associations doivent donc être attentives à ces développements sans vouloir à tout prix mettre la main dessus tout en cherchant en permanence de nouvelles accroches pour garder des liens avec leurs publics.

Cependant, dans une société complexe aux intérêts divergents, il est difficile de rassembler un public hétérogène autour de revendications communes. La mixité du public dans ce cadre précis est une chimère dissimulant les inégalités sociales.

Le public touché est bien sûr révélateur de la réalité bruxelloise. La ville est en effet structurée en quartiers aux réalités sociologiques distinctes. Comme les comités œuvrent sur des territoires circonscrits, le public auquel ils s’adressent est déterminé par la géographie sociale. En schématisant, on trouve donc d’une part, des quartiers aérés, relativement bourgeois, où l’ACQU et le WIQ officient. D’autre part, des quartiers centraux denses, le long de canal, où se loge un public majoritairement plus populaire et au capital financier nettement plus réduit. Pointons toutefois que l’ensemble des structures signalent qu’il existe de part et d’autre une mixité sociale sans qu’il y ait pour autant rencontre entre les publics. Se joue sans doute-là plus des rapports de forces que des communautés d’intérêts. Les premiers sont plus tangibles lorsqu’ils s’expriment sur un même territoire. Par ailleurs, les associations des quartiers centraux se trouvent confrontées à de telles urgences, qu’elles ont rarement le temps de passer au registre de la construction collective d’un regard critique sur le cadre de vie. À partir de ce constat, on observe que les objectifs de l’éducation permanente se mêlent avec ceux de la pédagogie. Ainsi, dans le cadre de ses cours, Élise enseigne le français à des apprenants. Leur nécessité première est d’apprendre une langue. Pourtant : « on dit qu’on va parler de telle thématique et qu’elles sont vos difficultés. Mais on va enfermer les gens dans leurs difficultés quand elles viennent pour un cours de français. Là pour moi, c’est aussi une prise d’otage. Et moi je ne suis pas toujours très à l’aise avec ça… C’est plutôt de dire que l’éducation permanente, on l’injecte dans le programme pédagogique comme un moyen d’arriver à un objectif linguistique. C’est une fin pour nous, mais ce n’est pas forcément le cas pour la personne qui a un objectif personnel d’apprentissage. »

Pour d’autres, on ne peut exonérer les associations de leurs responsabilités face à la différenciation du public. Erdem part de la réalité de son quartier : le militantisme urbain est majoritairement constitué par des classes moyennes blanches tandis que la permanence logement est largement utilisée par un public précaire et racisé. Mais la différentiation du public s’expliquerait aussi par la posture que l’association prend face à son public. Doit-on adopter un langage d’expert, valorisé par les autorités, requérant un capital culturel important ou doit-on vulgariser les problématiques et montrer comment les contraintes techniques sont les conséquences de choix politiques ? « Quand tu travailles sans prendre en compte ces questions techniques et que tu les prends dans un cadre plus large avec des publics précaires et populaires. Tu poses parfois des questions qui sont parfois beaucoup plus intéressantes et beaucoup plus importantes. Tu politises une question dans le sens noble du terme. Ce n’est pas des jeux politiciens et tu ne poses pas les questions d’un Plan d’Aménagement Directeur ! Tu poses la question de ce qui est fondamentalement une ville ».

La somme de personnes qui ne bénéficiaient pas de solutions instituées était telle, qu’elle ne voulait plus le traiter comme une problématique individuelle.

Finalement, les discussions autour du public nous ramènent toujours à la même réalité : le travail collectif est un rapport politique. Cependant, dans une société complexe aux intérêts divergents, il est difficile de rassembler un public hétérogène autour de revendications communes. La mixité du public dans ce cadre précis est une chimère dissimulant les inégalités sociales. Face à cet état de fait, les structures associatives essaient d’adopter des postures promouvant, tant que faire se peut, l’intérêt général. Les comités des quartiers périphériques vont essayer de privilégier une approche inclusive permettant à la fois le développement du droit à la ville et d’éviter les postures Nimby. Les comités centraux, quant à eux, essaient de gérer l’urgence tout en donnant les outils pour faire émerger les luttes. Inter-Environnement Bruxelles essaie de trouver un équilibre entre ces deux tendances : faire émerger les besoins et intérêts des plus démunis tout en donnant aux habitants les outils techniques pour agir sur le réel.

Les principes de l’action

L’éducation permanente envisage les problématiques individuelles sous l’angle du groupe. Dans la deuxième partie de notre discussion, nous avons donc essayé d’aborder les différentes facettes de cette approche collective. Nous avons questionné les étapes permettant la mobilisation des individus autour de problèmes spécifiques. Nous nous sommes également interrogés sur la possibilité pour les structures d’articuler les échelles d’action, de passer du local au global, de partir de la singularité d’un problème pour le relier et l’inscrire dans les déterminants qui gouvernent le monde. Nous nous sommes également interrogés sur la possibilité d’établir un rapport de force afin de parvenir à transformer le réel.

En premier lieu, les discussions ont mis en évidence que les démarches collectives s’inscrivent au sein d’un long processus. Pour montrer comment ce dernier se met en place, nous sommes revenus sur l’expérience vécue par l’ASBL « Bonne-Vie » au début des années 2000.

Travaillant au cœur du vieux Molenbeek, Aurélia a été en contact régulier avec un public n’arrivant pas à subvenir à un besoin fondamental : le logement ! Après dix ans d’expérience, elle a voulu sortir de la relation d’aide au cas par cas qu’impliquaient les permanences. En effet, la somme de personnes qui ne bénéficiaient pas de solutions instituées était telle, qu’elle ne voulait plus le traiter comme une problématique individuelle. À son initiative, un groupement d’usagers s’est donc constitué afin de poser ce fait au sein du débat public. En partant de constat, le groupement a rencontré des responsables afin d’essayer de parvenir à une solution. C’est ainsi qu’ils ont notamment eu une entrevue avec le président du CPAS pour aborder les problèmes rencontrés avec la garantie locative couverte par cette institution. Cette mobilisation a in fine produit des résultats importants et a fini par être reconnue au niveau communal et régional.

À travers cet exemple, nous montrons comment l’éducation permanente est un processus, nécessitant du temps, et pouvant déboucher sur des mobilisations, mais différentes étapes préalables sont nécessaires à la « collectivisation » des problèmes individuels. Pour Aurélia, la première d’entre elles est la prise de conscience : « À partir du moment où les gens se rendent compte qu’ils ne sont pas que des victimes et que ça concerne plein d’autres gens, alors on peut passer au collectif. Il faut que les gens réalisent qu’il n’y a pas de miracle qui va solutionner leurs problèmes. Renforcer les individus par le travail associatif ça passe par une écoute active… À partir de cela les individus vont prendre une place qu’il n’imaginerait pas prendre eux-mêmes ».

Il s’agit ensuite d’ancrer ces dynamiques sur une période longue et de maintenir les individus dans une action collective. Pour les fédérations de comités de quartier, l’enjeu est réel. En effet, ils sont souvent confrontés à des collectifs qui se mobilisent pour des objectifs spécifiques. Pour Nicolas : « quand on touche à un public plus jeune, on constate qu’ils n’ont pas d’implications entières. On va soutenir un potager urbain à côté de chez eux, mais ça ne va pas les intéresser de venir se mêler à des problématiques plus grandes. C’est un peu une participation par projet ». Il ne rencontre pourtant pas cette difficulté avec un public plus âgé. C’est que le temps est une ressource inégalement répartie et, seuls les individus ayant peu de contraintes professionnelles et familiales peuvent s’investir sur le long terme [1]. Les changements sociétaux ont par ailleurs renforcé cette tendance. Ainsi l’avènement des technologies de la communication a paradoxalement complexifié les rencontres entre citoyens. Pour Denys : « Les gens sont prêts à échanger des mails, à discuter sur Facebook. Mais rassembler les gens comment on pouvait le faire il y a plus de dix ans, c’est devenu plus difficile ». Pour Aurélia, la transformation du système de sécurité sociale a également compliqué le travail collectif. La promotion de l’état social actif, en insistant sur la responsabilité individuelle, tend à atomiser la société. L’ensemble de ces éléments induisent parfois que les dynamiques collectives se heurtent aux contraintes matérielles. Erdem relate ainsi ses difficultés lorsqu’il est confronté à des problèmes de salubrité. Mobiliser les habitants est complexe, car la peur est trop grande de perdre son logement en représailles. C’est aux locataires qu’incombe la charge de la preuve, une personne vulnérable va parfois préférer le statu quo et alors, le travail associatif montre ses limites.

Pourtant, une fois l’ensemble de ces étapes réalisées, en évitant les écueils mentionnés ci-dessus, la collectivisation des problèmes individuelle est possible. C’est alors que les démarches socioculturelles peuvent aboutir. Elles auront rendu par exemple possible l’amélioration de cadres de vie, la rénovation du bâti ou des procédures simplifiées d’accès au logement… Mais elles auront aussi permis l’épanouissement personnel des bénévoles et des militants impliqués. De fait, s’insérer dans une action collective est un déclencheur et nombre de potentialités et de talents émergent durant le processus. Dans le cadre des actions logements, on nous a raconté l’histoire d’une militante voilée ne voulant pas être photographiée. À l’issue d’une manifestation, on a constaté qu’elle se trouvait en première page du journal des locataires. La réaction de l’intéressée a pourtant été à l’opposé de celle qui était attendue ! Loin d’être freinée dans son action, elle se retrouve maintenant en tête de cortège. Pour d’autres, la marginalité est telle que l’engagement procure un lieu de sociabilité. Les mobilisations leur permettent de recréer des liens, de se renforcer mutuellement… Cependant Gaspard réinterroge cette nécessité du rapport de force pour parvenir à des résultats : « Pour moi, on n’en a pas. Baser nos actions sur l’établissement d’un rapport de force je trouve ça un peu déséquilibré parce qu’il est toujours de l’autre côté ». Il nous reste donc une action multiforme où notre rôle est d’outiller des dynamiques collectives, tout en informant de nos limites, pour tenter d’insuffler un changement du réel.

Autorité de tutelle et financement

Nous avons enfin voulu aborder les relations qu’il existe entre les structures associatives et nos pouvoirs subsidiants. La professionnalisation du travail a permis de pérenniser nombre de projets, toutefois ces financements entraînent des liens de subordination. Nous avons voulu aborder dans la dernière partie de notre discussion les relations complexes qu’induit le financement d’un travail militant par des entités extérieures. Nous avons par ailleurs fait un distinguo entre les subsides reçus par la communauté française, pour nos missions en éducation permanente, et ceux reçus par d’autres entités.

La professionnalisation du travail a permis de pérenniser nombre de projets, toutefois ces financements entraînent des liens de subordination.

Avant de rentrer dans la critique, le groupe a unanimement souligné l’importance des financements en éducation permanente. C’est Gaspard qui l’exprime avec emphase : « C’est quand même assez magnifique d’avoir ce décret-là ! Que l’argent public rémunère des salaires pour accompagner des réalisations collectives, et un point de vue critique, et une construction sociale qui est profonde et qui a du sens : c’est magnifique ». Bref tous soulignent la pertinence et l’importance de cette politique. Cependant, il existe une contrepartie à l’argent public qui nous est octroyé : nous devons produire annuellement un rapport justifiant un nombre d’heures réalisées sur le terrain. S’il est légitime de démontrer que l’argent public est utilement dépensé, les critères quantitatifs attisent les critiques. Ainsi, les associations doivent répondre à une série d’éléments pour que leurs actions soient validées : un nombre de participants minimum, une publicité suffisante et des pièces démontrant leurs existences. Pour bien des associations, le système actuel ne permet pourtant pas de vérifier la qualité du travail et son effectivité sur le terrain. Il nous demande un travail administratif conséquent qui fait perdre des heures à consacrer aux terrains. D’autres, pointent l’arbitraire qui existe parfois lors des inspections. En fonction des inspecteurs, des actions peuvent être acceptées ou refusées. Enfin, tous déplorent le caractère restrictif de l’évaluation. L’éducation permanente étant un processus long, elle nécessite des dizaines d’heures de préparations, de mails, de réunions, de permanences et une présence active sur le terrain. Ce travail ne peut pourtant pas être justifié dans nos rapports alors que c’est un préalable. À IEB, on trouve aussi que ces objectifs quantitatifs peuvent avoir d’autres effets pervers. Parfois, pour être en ordre avec les autorités de tutelle, on sollicite notre public au risque de les épuiser. Ce faisant, les buts du système subordonnent nos missions.

Si les critiques sont substantielles, elles sont pourtant minimes face aux contraintes que nous rencontrons avec à d’autres entités subsidiantes. Nous sommes alors bien souvent confrontés à des appels à projets dépendant trop souvent de grilles et d’indicateurs déconnectés de notre travail de terrain. Chloé de l’Université Populaire d’Anderlecht illustre cette tendance : « Il y a des subsides où on doit étudier le rapport coût-bénéfice pour savoir si on continue ou non. On ne va pas passer deux semaines temps plein pour justifier 5 000 €… L’argent on a l’impression qu’il nous sert à payer le travail administratif. Récemment, on nous a envoyé un cabinet de consultance pour les cahiers justificatifs d’un subside. La première étape du rapport consistait à remplir une grille et établir des critères et des indicatifs en pourcentage. Moi, je me suis dit : ‘bon ben allez c’est tellement absurde. On parle d’un projet de chorale avec des enfants et je dois évaluer le taux de satisfaction des parents’ ». Pourtant, l’associatif n’est pas le seul secteur confronté à cette tendance. L’administration elle aussi doit dorénavant rédiger des grilles pour évaluer son fonctionnement. Ces outils sont un exemple parmi d’autres de l’assujettissement de la chose publique à des pratiques managériales inadaptées.

La quintessence de cette compétition semble s’incarner désormais dans les appels à projets, un espace où certaines structures jouent leur survie sous le joug du marché. Par ailleurs, ces contraintes participent à établir un rapport concurrenciel au sein du secteur associatif. Cette compétition prend parfois la forme d’une lutte pour atteindre un public spécifique. Ainsi Nicolas aimerait investir davantage dans les comités constitués au sein des logements sociaux, mais : « Woluwe-SaintLambert a mis en place un grand programme de cohésion sociale. Ils ont des animateurs sur place, ils ont des locaux sur place, ils ont un groupe d’alpha sur place, ils une école des devoirs sur place, etc. Donc il y a déjà beaucoup de choses qui sont faites à ce niveau-là et je pense qu’on se dispute un peu le même public. En sachant qu’en plus de ce qui relèverait de l’éducation permanente comme les écoles des devoirs, il propose aussi des choses festives. Ça prend un peu les énergies qu’il y a dans le quartier et ça intéresse alors moins les habitants de se mêler aux autres comités de quartier qui vont parler de sujets plus globaux. »

La lutte pour atteindre un public spécifique peut mettre les travailleurs sous tension lorsqu’ils doivent atteindre des objectifs déterminés. La compétition peut aussi se manifester par une concurrence entre les centres bénéficiant du même financement. C’est le cas notamment pour l’éducation permanente. Afin d’éviter une double subsidiation, les associations doivent se partager les heures qu’ils prestent en collaboration. Cet élément rend les rapprochements entre associations plus difficiles. Pour finir, la quintessence de cette compétition semble s’incarner désormais dans les appels à projets, un espace où certaines structures jouent leur survie sous le joug du marché…

Une pratique essentielle

Durant trois heures, nous avons donc essayé de mieux définir les contours de nos actions. Nous avons évoqué les problèmes et les difficultés que nous rencontrons dans notre travail. Mais la parole critique et réflexive que nous avons porté sur le sujet ne doit aucunement diluer l’importance de l’éducation permanente au sein de nos sociétés contemporaines. En ayant une finalité civique, elle concourt à émanciper les individus et à trouver des issues collectives aux problèmes de chacun. Pourtant, force est d’admettre qu’elle ne rencontre pas l’adhésion populaire qu’elle mérite. La culture ne se résumant pas aux arts, nous avons voulu ici lui rendre ses lettres de noblesse.

Nous l’avons fait en partant du travail de tous, en rapportant leurs voix et leurs expériences. Nous avons voulu souligner comment Erdem, Aurélia et Gaspard travaillent face à la crise du logement. Nous avons voulu montrer comment Denys, Florence et Nicolas concourent à l’amélioration de l’espace public au sein de leurs quartiers. Nous avons décrit comment Élise et Chloé forment des individus et forgent une cohésion sociale au sein des quartiers populaires d’Anderlecht. Ces témoignages, mêlés aux pratiques de notre association, réaffirment avec force l’importance de l’éducation permanente pour la démocratie bruxelloise.


[1Il existe également nombre de personnes, impliquées dans l’associatif, vivant des situations précaires tout en ayant une famille à charge et un travail. Il ne s’agit donc pas d’une vérité générale. Nous voulons néanmoins souligner que le rapport au temps est déterminé par des contraintes sociales, matérielles et économiques. Les individus peuvent toutefois s’en émanciper...