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Dossier : le pic du pétrole

Les impacts sociaux

Publié le mercredi 8 février 2012, par IEB

Dans une économie de marché telle celle régissant les échanges de pétrole, une raréfaction de ressources se traduira par une hausse moyenne des prix et une forte volatilité. Il n’y a pas de pénurie à proprement parler car les acheteurs potentiels se retirent devant un prix trop élevé, mais des personnes qui ne peuvent plus payer leur chauffage, leurs déplacements,… Quelles sont donc les conséquences sociales d’une raréfaction du pétrole et quelles pistes pouvons-nous imaginer pour y faire face ?

Si le pétrole compte pour environ 40% de l’apport énergétique primaire de notre pays, il génère aussi environ 5 000 emplois directs et 20 000 emplois indirects. Les ménages consomment environ 20% de ce pétrole (pour se chauffer essentiellement), les transports environ 30% mais l’industrie consomme aussi environ 30% comme source énergétique et 20% comme matière première. L’augmentation des prix aura donc des conséquences pour les citoyens mais également pour les entreprises et leurs travailleurs. Nous possédons une industrie pétrochimique très développée, ce qui explique la grosse consommation de pétrole par habitant dans notre pays.

Outre l’industrie pétrochimique, les entreprises de transports sont aussi directement touchées par l’augmentation des prix du pétrole. Dans ce secteur, où la concurrence est rude, une pression à la baisse sur les salaires pour compenser la hausse du carburant est tout à fait prévisible. Mais toutes les entreprises utilisant du transport verront leurs frais augmenter. L’idéal serait alors de rationaliser les transports, modifier les politiques de flux tendu et de relocaliser la production. Les représentants des travailleurs au conseil d’entreprise peuvent demander au banc patronal un dialogue sur cette question, tout en sachant que les décisions sont encore, aujourd’hui, du ressort des gestionnaires de l’entreprise. Et ceux-ci sont bien souvent coincés dans des objectifs de rentabilité à court terme. La modification d’une politique de production demande du temps et souvent des investissements, elle ne s’obtiendra donc pas tout de suite.

De plus, l’augmentation des frais généraux des différents secteurs peut diminuer la marge de progression salariale. Mais aujourd’hui, la principale menace pour les travailleurs par rapport à la question énergétique vient de la remise en cause de l’indexation automatique des salaires. Celle-ci a pour but de protéger le pouvoir d’achat des travailleurs en suivant l’augmentation des prix. Un panier de produits est pris comme référence et sert à calculer l’indexation. Ce panier ne comporte déjà plus, actuellement, l’essence. Elle est pourtant régulièrement consommée et souvent pour se rendre à son travail et donc s’assurer un revenu. Le banc patronal estime que l’indexation nuit à la compétitivité des salaires belges (leur attractivité pour les investisseurs) : un bon salaire serait donc un handicap [1] ! Or, on observe deux choses : d’une part les salaires progressent moins vite que les prix de l’énergie et d’autre part ceux-ci semblent anormalement élevés et poussent l’inflation en Belgique. Les syndicats proposent donc un contrôle accru des prix de l’énergie afin de freiner l’inflation et de renforcer le pouvoir d’achat des travailleurs sur ces éléments essentiels.

D’autres politiques salariales comme les cartes essence accompagnant les véhicules de société se voient déjà de moins en moins proposées. Si cela peut favoriser des rémunérations avec de meilleures cotisations et un usage plus responsable du carburant, ce n’est pas une mauvaise chose. Mais nous sommes là devant un dilemme. Car une augmentation du prix du carburant et du mazout de chauffage se traduira par une perte du pouvoir d’achat pour les travailleurs. Ce qui amène, déjà, la puissance publique à subventionner certains usages, par exemple, via les chèques-mazout..

Priorités d’usage

Ce type de politique entraînera d’autres questions, sur les priorités d’usage. Pour les individus, faut-il subventionner le chauffage ou le transport ? Et pour les industries ? Faut-il réserver le pétrole restant pour des usages comme le plastique où il n’est pas directement brûlé, voire où il est recyclé, ou bien pour le transport où des alternatives crédibles tardent à voir le jour ? Ne faudrait-il pas plutôt subventionner l’usage du pétrole là où il est nécessaire pour lancer des production d’énergie ou d’infrastructures alternatives ? Car la transition énergétique demandera de l’énergie, au propre comme au figuré. Plus nous attendons, plus la facture sera salée. La Belgique ne produisant pas de pétrole, l’augmentation de son coût signifie qu’une part de plus en plus importante de la richesse nationale est exportée pour satisfaire notre dépendance au pétrole. Cette richesse n’est alors plus disponible pour financer notre transition ou de la redistribution.

Une politique de subventions massives est destinée à échouer à plus ou moins longue échéance, étant donné les coûts qui augmentent et les besoins qui se réorientent moins rapidement. Mais peut-on pour autant abandonner les allocataires sociaux et les bas salaires dans une précarité énergétique ? Un contrôle des prix ou des subventions ciblées doivent donc impérativement s’accompagner d’un programme d’action pour réorienter la consommation énergétique vers des sources durables.

Au-delà du soutien à la consommation individuelle, ce sont surtout des solutions collectives qui doivent être envisagées. L’instauration d’une tarification progressive et solidaire pour le chauffage, ou le développement de systèmes de chauffage collectifs alternatifs en sont des exemples. Le développement du réseau de transport public, à l’encontre des visions d’austérité, en est une autre. Mais également une politique d’aménagement du territoire qui favorise une densification de noyaux urbains afin de rendre cette politique de mobilité collective possible.

Pour les défis que rencontrent les entreprises et leurs travailleurs, c’est la réinvention de mécanismes de solidarité que les syndicats ont déjà mis en place pour d’autres objets qui pourra être explorée. Certains secteurs seront plus durement touchés que d’autres, c’est pourquoi on pourrait mettre en place un fonds de solidarité par cotisation pour financer la transition. Ce fonds pourrait servir à payer la formation et la reconversion des travailleurs ou encore des indemnités pour cause de « chômage écologique ». Les mécanismes sont encore à inventer mais la recette syndicale qui consiste à mutualiser les moyens pour aider les travailleurs victimes de pertes de revenus pour des raisons indépendantes de leur volonté doit être privilégiée. On pourrait donc, à côté du chômage, de la maladie, de l’accident de travail ou de la maladie professionnelle, imaginer une nouvelle branche de la sécurité sociale. Celle-ci appellerait de nouvelles cotisations qui pourraient être prélevées sur une assiette plus large que les revenus du travail, puisque les détenteurs de capitaux ont aussi intérêt à une transition réussie.

Transition juste

Il s’agit donc de s’assurer que la transition écologique ne se fasse pas au détriment des plus faibles : les travailleurs (surtout peu qualifiés) des entreprises plus directement concernées et que les coûts soient répartis sur les acteurs qui peuvent les supporter. C’est donc une transition juste que nous devons construire.

La puissance publique peut aussi inciter les acteurs du terrain à faire l’inventaire de leurs besoins et mettre des dispositifs en place pour les soutenir, comme c’est le cas dans l’alliance emploi-environnement à Bruxelles dont la concrétisation débute dans le secteur de la construction.

Cependant, en ce qui concerne la question de l’aide à la reconversion industrielle, la question semble insoluble dans le contexte légal et idéologique actuel. D’une part, on bannit les aides d’Etat. D’autre part, dans le cadre d’un libéralisme économique, les effets d’aubaine pour les entreprises ne doivent jamais être négligés : des subsides plus ou moins directs se traduiront par une meilleure rémunération des actionnaires se passant d’investir dans la recherche et le développement. La collectivité pour financer les profits privés : merci mais on a déjà donné ! Un modèle de marché n’a pas beaucoup d’atouts pour assurer cette transition juste : la poursuite de l’utilisation irrationnelle des ressources peut continuer tant qu’elle génère des profits et la concurrence dans le court-terme empêche toute politique économique concertée qui diminuerait un tant soit peu le profit possible.

C’est donc sans doute d’un tout autre modèle économique dont nous avons besoin pour assurer une transition juste. Il devrait être basé sur les principes de la coopération (par la mutualisation des investissements) et non sur la concurrence, ainsi que sur la juste répartition des ressources plutôt que sur la recherche de profit. Ce sont là des défis d’une ampleur aussi importante que faire face à la raréfaction des ressources. Mais celui-ci ne sera pas rencontré, ou à tout le moins pas sans casse sociale conséquente, à l’intérieur du modèle actuel. On a vu où il nous a mené et il est temps de changer de direction.

Benoît Dassy
CSC/MOC Bruxelles

Notes

[1Ce « handicap salarial » est beaucoup moindre que celui invoqué par le banc patronal une fois que l’on prend en compte les différents subsides à l’emploi dont bénéficient les entreprises belges.

BEM n°253 – Janvier 2012

BEM n°253 – Janvier 2012

Dernier ajout : 23 septembre.