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Bruxelles industrielle ?

Les coups partis du bassin de Biestebroeck

Publié le mardi 9 octobre 2018, par Claire Scohier

Biestebroeck est ce large bassin au sud du canal de la Région bruxelloise à hauteur du début de la rue Wayez à Anderlecht. Jusqu’il y a peu, l’ensemble de sa rive droite était affectée en « zone d’industrie urbaine » (ZIU) et faisait partie de cette vaste zone d’entreprises de 235 hectares s’étalant jusqu’au Ring. Un recensement effectué en 2013 y recensait 259 sociétés dont un quart étaient implantées auparavant plus à l’intérieur de la ville. [1] Les sociétés interrogées expliquaient leur déménagement vers ce zoning par les motifs suivants : la nécessité de s’éloigner des quartiers habités du centre, l’opportunité et la disponibilité d’espaces adéquats, transformables, plus grands pour permettre l’entreposage, le rapprochement du Ring, et la situation en zoning industriel.

L’étude en question chiffrait à environ 7 200 les emplois dans la ZIU avec des taux de 70 % d’emplois peu qualifiés dans les secteurs de la collecte et la gestion de déchets, l’industrie manufacturière et le secteur de la construction. Mais la même année, le PRAS fait passer 30 hectares de la zone en ZEMU en vue d’y autoriser la création de logements sur les terrains bordant le canal, et ce malgré l’avis de nombre d’acteurs dont le Port et la Commission régionale de développement qui préconisaient à cet endroit un espace dédié à un Port-Sud.

En effet, c’est le seul tronçon du canal au sud doté d’un bassin giratoire pour les péniches. Les quais appartiennent au Port et sont dotés des caractéristiques nécessaires à une zone de déchargement. Bref, l’endroit idéal pour fixer un centre de transbordement depuis/vers la voie d’eau (CTU) combiné à un centre de distribution urbaine (CDU) pour desservir le sud de la Région.

La zone est loin d’être moribonde. La totalité de la ZEMU offrait encore, en 2015, 2 624 emplois dont 1 600 dans le secteur logistique, le commerce de gros et la manufacture. [2] Le rapport d’incidences environnementales (RIE) du plan particulier régissant la zone suite au changement d’affectation du sol signalait que Citydev avait plus de 100 demandes d’entreprises dans le secteur de l’économie productive souhaitant s’implanter à Anderlecht, que le commerce de gros représentait 25% de l’emploi communal, secteur en lien avec une dimension logistique adaptée à la connectivité fluviale, ferroviaire et routière de ce territoire. Sans oublier que ce secteur utilise à 70% de la main-d’œuvre peu qualifiée correspondant au profil majoritaire des demandeurs d’emplois de la Région.

Le changement d’affectation du sol va constituer le cheval de Troie pour les projets spéculatifs de divers promoteurs : Atenor, BPI et Boghossian se partagent les morceaux du gâteau servi sur un plateau par le PPAS Biestebroeck adopté en décembre 2017. Ce dernier autorise à cet endroit la création de 3 800 logements (68% des superficies à construire), bien plus que les projections du plan canal qui mettait la barre à 2 500 logements. L’activité portuaire de ce bassin unique est réduite à 1% des fonctions prévues et l’activité productive à 17%.

Le leitmotiv de la mixité a encore frappé, le tout au nom de la création d’indispensables logements. Un vrai besoin ? Le rapport d’incidences environnementales du plan susdit signalait que « compte tenu de la propriété entièrement privée des parcelles visées par le PPAS, le logement neuf sera produit à des prix de marché, peu accessible à une partie importante de la population » et que l’expérience montrait que « le développement important de logements à proximité d’activités productives et de transport aura pour effet de générer des conflits d’usages qui presque inévitablement se résoudront à terme par la disparition progressive des activités productives ». [3]

Les premiers permis d’urbanisme délivrés révèlent la typologie peu adaptée des parcelles pour les nouveaux projets. Leur caractère enclavé qui était un atout pour la ZIU aux fins de temporiser les nuisances produites devient un handicap pour les logements dont l’accessibilité en transport en commun est plus que médiocre. On sait déjà que les normes de bruit d’habitabilité ne pourront pas être respectées et les développeurs anticipent déjà sur le déménagement des activités bruyantes qui jouxtent les terrains à bâtir. Dans le pourcentage d’activités productives imposées, les promoteurs tentent de développer essentiellement du bureau. Le premier permis délivré par la Région à Atenor dans la zone concernait du logement, une maison de repos, du commerce et… du bureau. Pas le moindre m² d’activités productives !

Les différents permis de lotir déposés par les promoteurs montrent que les parcelles sont dans l’incapacité d’accueillir le nombre de places de parking nécessaires au nombre impressionnant de logements prévus notamment en raison de la pollution historique des sols et le risque de contamination des nappes phréatiques. Quant aux aspects logistiques, ils sont pour ainsi dire oubliés.

Ces divers éléments sont d’ailleurs reconnus dans le dernier numéro de l’Observatoire des activités productives : « les fonctions économiques sont davantage vues comme tampon entre les logements et les zones industrielles adjacentes (par exemple le boulevard Industriel) plutôt que comme le résultat d’une stratégie économique territoriale réelle. […] L’importante densité résidentielle prévue est justifiée par les coûts élevés de dépollution de ces terrains. […] Enfin, il ne faudrait pas que la multiplication des projets majoritairement résidentiels mette à mal l’intégrité de la ZEMU dont les affectations principales sont avant tout les activités productives et les services intégrés aux entreprises. »

L’urbanisation de ce bassin est la chronique d’une succession de « coups partis » pourtant prévisibles gaspillant un foncier précieux en raison de l’incapacité à établir une stratégie économique territoriale autre que celle épousant les courbes du marché dans l’espoir de développer de l’attractivité territoriale. Le projet de marina sur le quai Demets composé d’un bassin destiné à accueillir 40 yachts entouré de logements haut de gamme en est probablement la meilleure illustration. [4]

Claire Scohier
Inter-Environnement Bruxelles

Notes

[1Lire l’étude d’IEB en ligne : L’impact des projets immobiliers dans la zone industrielle d’Anderlecht. Analyse du tissu entrepreneurial et de la propriété, juillet 2013.

[2Rapport d’incidences environnementales du PPAS, p. 42 du chap. socio-économique.

[3Rapport d’incidences environnementales du PPAS, p. 85 du chap. socio-économique.

[4Lire dans le Bruxelles en mouvements n°293 de mars-avril 2018 : C. Scohier, Un port de plaisance à Anderlecht ? Une charge publique anti-sociale pour un profit privé ! Signalons qu’IEB a attaqué le projet devant le Collège de l’environnement lequel a décidé de refuser le permis d’environnement. Toutefois la saga est loin d’être close.

Bem n°296 - Septembre-octobre 2018

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Dernier ajout : 14 novembre.