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Le mouvement social face à la question urbaine

Publié le mardi 16 octobre 2012, par @ Joanne, Claire Scohier, Mathieu Sonck, Nicolas Prignot

La ville est un territoire
articulant
des fonctions et des
usages (se réduisant
de plus en plus à des
actes de consommations)
reflets de rapports socioéconomiques.
Ceux-ci s’organisent
autour d’intérêts publics et
privés tiraillés entre des logiques
locales (endogène) et globales
(exogène). Le potentiel délibératif
de la ville devrait être le facteur
de rééquilibrage entre ces
forces et des rapports socio-économiques
qui en découlent.

À Bruxelles, cette hypothèse
prend d’autant plus d’acuité vu
son caractère polymorphe : à la
fois ville, Région, capitale de la
Belgique et capitale de l’Europe.
Ce qui augmente sa difficulté à
s’autodéterminer face aux exigences
nationale et internationale,
mais aussi à prendre en
considération les forces endogènes
de son territoire. La manière
dont Bruxelles a été démolie,
planifiée, revitalisée et gentrifiée [1]
depuis la Seconde Guerre
mondiale révèle ces tensions. Si
la régionalisation en 1989 a permis
de placer à Bruxelles une partie
du pouvoir de décision, elle a
laissé béante la question de son
financement. Cette faiblesse a assujetti
le pouvoir politique à l’acteur
économique et créé une subordination
du social aux priorités
du marché.

Le renforcement du potentiel
délibératif de la ville dans les décisions
urbaines aurait-il permis
un autre rééquilibrage des rapports
de force. Que nous enseigne
à ce sujet l’histoire des luttes urbaines ? Quelles pistes tirées de
cet enseignement aujourd’hui ?

Interférences citoyennes

Dès le XIXe siècle, l’urbanisation
va modifier profondément
le visage de la ville de Bruxelles
selon un mouvement centrifuge
observable dans d’autres villes industrielles.
La scission entre lieu
de résidence et lieu de travail et
la densité du réseau des transports
publics vont autoriser les
mouvements pendulaires de la
main-d’œuvre et disperser la population
aux quatre coins de l’agglomération
et de sa périphérie [2].

"Cette faiblesse a assujetti le pouvoir politique à l’acteur économique et créé une subordination du social aux priorités du marché."

Le centre va s’affirmer comme
pôle des administrations de l’État.
La volonté de magnifier la capitale,
de l’assainir, d’en moderniser
et fluidifier les circulations
va transformer des pans entiers
du centre repoussant aux marges
son habitat populaire [3].

La réalisation des boulevards
centraux, du voûtement de la
Senne et de la jonction Nord-Midi
vont frapper de plein fouet l’habitat
des quartiers anciens et populaires.
Mais la bourgeoisie va
préférer l’habitat individuel dans
les faubourgs et les maisons de
style « haussmanien » [4] le long des
boulevards centraux seront boudées
par la population convoitée [5].
Les habitants pauvres vont
subsister dans les quartiers défigurés.
Pendant longtemps, on ne
verra se manifester pratiquement
aucun mouvement de résistance
de la part des habitants. L’enjeu
de la ville repose entre les mains
de la bourgeoisie libérale, entrepreneuriale,
véritable acteur politique.

Dans les années 1930, la Charte
d’Athènes va développer un modèle
de ville divisée en zones monofonctionnelles
percées de puissants
axes de circulation. L’urbanisme
de l’après-guerre va produire
les bases d’une ville gourmande
en déplacement, axée sur
la croissance du tertiaire et d’un
habitat relativement dense qui
va accélérer le désir des classes
moyennes de se réfugier en périphérie.
C’est l’avènement de la
société post-industrielle où le bureau
remplace peu à peu l’atelier
et l’usine, le tertiaire le secondaire,
et les tours de logement les
maisons bourgeoises et ouvrières.

Syndicalisme urbain

À ce tableau s’ajoute le destin
de Bruxelles comme capitale
administrative internationale,
rôle qui pèsera lourdement
sur les finances de la ville
l’obligeant à s’appuyer sur le
concours de l’État et des entreprises
privées, souvent au détriment
des conditions de vie
des habitants. Les immeubles
de bureaux se multiplient avec
l’apparition de quartiers d’affaires.
Le développement urbain
va jouer un rôle central
dans la croissance économique
capitaliste [6]. L’absence de planification
va faciliter le poids
du privé et des promoteurs dans
les choix de développement de
la ville.

"La contestation de l’évolution urbaine naît d’un manque de transparence et de débat sur la gestion de l’espace urbain."

Quant aux habitants, ils subissent
les coupes portées à la
ville avec une certaine résignation.
Il faut attendre la fin des
années soixante pour assister
à la cristallisation des luttes
d’habitants autour de l’adoption
du Plan de secteur [7], censé
récuser les principes de la
Charte d’Athènes [8]. Ainsi, les
grandes opérations d’aménagement
vont se voir de plus en
plus contestées au travers de
nombreuses mobilisations populaires.
La contestation de
l’évolution urbaine naît d’un
manque de transparence et de
débat sur la gestion de l’espace
urbain. La fin des années
soixante va marquer la floraison
de nombreux comités d’habitants
qui vont se mobiliser
contre des projets portant atteinte
à leur cadre de vie.
Cette apparition d’un « syndicalisme
urbain » se caractérise
par une rupture importante
avec le syndicalisme social :
il ne s’agit plus de luttes ouvrières
ou de luttes dont le sens
serait donné par l’anticapitalisme.
Les acteurs de ces nouveaux
mouvements ne s’expriment
plus au nom de la classe
ouvrière opprimée, ils formulent
une critique culturelle et
un appel à d’autres modes de
prise de décision en matière
d’urbanisme, notamment [9].

Les milieux populaires et
les classes moyennes intellectuelles
identifient des ennemis
communs, les nouveaux
ensembles de bureaux et les
nouvelles autoroutes urbaines,
mais en regard de préoccupations
divergentes : montée
du chômage et destruction de
nombreux logements ouvriers
pour les premiers, déclin de la
qualité de vie et de l’environnement
et des services urbains
pour les seconds [10]. Ensemble,
ils obtiennent la mise en place de
la procédure de publicité-concertation
qui permet aux citoyens
d’intervenir, aujourd’hui encore,
via les enquêtes publiques et les
commissions de concertation sur
la délivrance des permis d’urbanisme.

Attractivité à tout prix

En 1989, la création de la Région
bruxelloise répondra à une
volonté de rapprocher son rapport
d’usage de celui de ses habitants.
Celle-ci va néanmoins se
heurter à la contradiction du financement
de la Région. Rénover
au profit des habitants a un prix
que ceux-ci ne sont pas à même de
payer, d’autant plus que les politiques
publiques combinées à une
infrastructure favorisant les mouvements
périurbains continuent
d’aspirer les classes moyennes
vers la périphérie.

Pour contrer ce mouvement
centrifuge nuisant à son assise financière,
la Région va tenter de
capter les habitants de la classe
moyenne en s’orientant vers un
urbanisme de « revitalisation ».
C’est le début de la politique des
contrats de quartier [11]. Mais les
gains sanitaires et de confort apportés
par ces opérations de rénovation
urbaine seront loin d’être
partagés par tous ceux qui y habitaient
jusque-là. En effet, cette
politique s’accompagnera d’un
mouvement de gentrification
par une réappropriation résidentielle,
commerciale et culturelle
de la ville par les classes aisées
et moyennes. Paradoxalement,
ce mouvement ne s’accompagnera
pas d’un enrichissement de la
ville car les jeunes couples aisés
avec enfants continuent, dès
qu’ils le peuvent, à fuir la ville.

Dans la foulée du mouvement
de revitalisation, le gouvernement
va s’embarquer dans un
mouvement d’attractivité supralocale.
En 2007, le gouvernement
bruxellois, jusque-là peu
actif dans le développement de la
fibre internationale de Bruxelles,
décide de lancer un Plan de développement
international (PDI),
une grande opération de city marketing.
Le PDI est un plan autonome
élaboré dans la plus grande
opacité, déconnecté de toute planification
et lignes d’orientations
globales, sans aucun statut hiérarchique
et légal. Et pourtant
s’y réfèrent aujourd’hui tous les
plans réglementaires ultérieurs :
Plan de mobilité Iris II, projet de
Plan régional de développement,
projet de Plan régional d’affectation
du sol (Pras).

"Les véritables enjeux de réhabilitation visent à permettre aux habitants des quartiers en difficulté de faire valoir leurs intérêts et négocier leur place dans la ville."

Pour résoudre le problème de financement
de la Région, le plan
propose plusieurs pistes : l’accroissement
du financement par
le fédéral, les partenariats publics-
privés (PPP) avec le risque
de confier la gestion de l’espace
public aux acteurs économiques
privés. L’idée de favoriser la dynamique
fiscale en attirant les ménages
moyens reste présente. Ces
moyens s’ajoutent à une politique
d’accession à la propriété déjà en
œuvre depuis deux décennies :
près de 4000 logements acquisitifs
largement subsidiés par la
Région bruxelloise
sont proposés aux
classes moyennes
qui continuent
pourtant à quitter
la Région, certaines
familles bénéficiaires
des
aides régionales
empochant à la revente
une solide plus-value leur
permettant de s’installer dans la
banlieue verte de Bruxelles.

Pourtant, des groupes de citoyens
restent organisés et défendent
âprement l’intégrité de
leurs quartiers. De nombreux
dossiers vont provoquer soulèvement
et révoltes de la part des
associations et habitants, notamment
ceux du quartier européen
et du quartier Midi. Mais le pouvoir,
plus proche physiquement,
n’a pas nécessairement gagné
en accessibilité [12]. Les luttes urbaines
semblent même de plus en
plus dures à mener. Sous le verni
démocratique, les procédures de
participation initiées par les pouvoirs
publics semblent enserrer
les voix citoyennes dans un étau.
Les comités d’habitants, toujours
aussi nombreux, risquent de se
dépolitiser et d’adopter une position
de repli sur des enjeux très
localistes accroissant la méfiance
des pouvoirs publics à leur égard
au nom du syndrome Nimby [13].

La politique urbaine a fait de la
revalorisation urbanistique et de
l’attractivité internationale de la
ville son cheval de bataille au détriment
d’objectifs plus redistributifs.
La demande des comités
d’habitants et associations en faveur
du maintien ou de la restauration
des formes traditionnelles
de la ville (respect du patrimoine,
rénovation des quartiers) a obtenu
bien plus d’échos du côté des
pouvoirs publics que la demande
sociale en faveur du maintien de
la population dans les lieux.

Or les véritables enjeux de réhabilitation
visent à permettre
aux habitants des quartiers en
difficulté de faire valoir leurs intérêts
et négocier leur place dans
la ville. L’urbanisme ne peut à
lui seul résoudre les problèmes
des quartiers en déclin. Il doit
être couplé à la lutte contre l’exclusion
économique, sociale et
culturelle, à l’accroissement des
services de proximité. La politique
de développement social urbain
peut atténuer les effets de
l’exclusion mais ne peut en éradiquer
les causes [14].

Quelles alliances, pour quels objectifs ?

Les luttes urbaines d’aujourd’hui
risquent de se voir confisquées
par la classe moyenne. Notre système
démocratique induit inévitablement
des effets de « distinction » qui seront d’autant plus
importants que la structure sociale
est inégalitaire et qu’elle
prédispose certaines catégories
sociales à monopoliser plus ou
moins le pouvoir [15]. Il est important
de reconnaître ces distorsions
et conflits afin d’éviter que
la démocratie ne devienne une
démocratie sélective de la classe
moyenne. Combiner le potentiel
délibératif de la ville avec la lutte
contre l’exclusion et la perception
des intérêts liés aux classes pourrait
générer plus de démocratie [16].

Aujourd’hui, il s’agit donc de se
saisir d’objets de lutte spécifiques
qui permettent des alliances qui
ne nient pas les conflits d’intérêts
mais qui les dépassent au nom
d’un idéal de lutte contre les inégalités
sociales en milieu urbain.

L’enjeu de la nouvelle implantation
à Bruxelles d’un centre national
de tri de colis par Bpost
est à cet égard illustratif. Bpost,
à l’étroit sur son site d’Anderlecht,
désire installer son futur
centre de tri national de colis
sur un terrain au bord du canal,
à la limite de la Région bruxelloise.
Le projet pose de nombreuses
questions. Sur le plan social,
on constate que l’entreprise
publique voit se dégrader le statut
et les conditions de ses travailleurs
depuis de nombreuses
années et que le futur centre de
tri permettra au mieux de maintenir
l’emploi existant en réaffectant
le traitement des colis des
facteurs, menacés par la mécanisation
de la préparation des tournées
et épuisés par des tournées
quotidiennes de plus en plus longues.
Sur le plan environnemental,
on ne peut que s’interroger
sur l’intérêt de consacrer un terrain
industriel dépollué et viabilisé
à grands frais (publics) à une
entreprise qui ne fera pas usage
de la voie d’eau ou sur les effets en
matière de mobilité de la délocalisation
de travailleurs navetteurs
en majorité usagers du rail dans
une zone de la région difficilement
accessible autrement qu’en
voiture. L’alliance dans cette affaire
récente entre la CSC, Interenvironnement
Bruxelles et le
Bral [17] les a amenés à interroger
ensemble les différents niveaux
de pouvoir politiques sur la pertinence
de ce projet.

Réengager la politisation

Aujourd’hui, l’État est affaibli
de deux manières : de par la privatisation
de ses services publics,
qui le rendent incapable de peser
efficacement sur leurs décisions,
mais également par une politique
d’expertise qui confisque les décisions
politiques sous couvert
de savoirs soi-disant dépolitisés.

"L’urbanisme ne peut à lui seul résoudre les problèmes des quartiers en déclin. Il doit être couplé à la lutte contre l’exclusion économique, sociale et culturelle, à l’accroissement des services de proximité."

L’État est alors incapable d’arbitrer
les intérêts en place et lâche
prise pour laisser l’acteur dominant
défendre son intérêt au détriment
de l’intérêt collectif et
des minorités. D’aucuns craignent
que la place donnée aujourd’hui à
la société civile revienne « à délégitimer
l’État, à justifier la réduction
de ses capacités d’intervention
et de régulation dans les
champs économiques et sociaux,
au profit de forces dominantes
transnationales politiquement incontrôlées,
alors que l’on concéderait
au local la gestion du dérisoire,
camouflé sous le vocable
d’économie sociale, de développement
endogène, d’amélioration du
cadre de vie, au prix d’une déstructuration
de solidarités historiquement
construites sur le terrain du
monde du travail plutôt que par
référence au territoire
. » [18]

Sous l’effet d’un mouvement de
dérégulation initié au début des
années quatre-vingt, la plupart
des services publics, comme ceux
assurés par la SNCB ou la Stib,
sont aujourd’hui confiés à des
parastataux reliés à l’État ou à la
Région par un contrat de gestion
leur laissant une large autonomie
dans leur politique stratégique
et tarifaire. Les pouvoirs publics
sont alors affaiblis dans leur capacité
à peser sur ces politiques et
à relayer les demandes et besoins
des usagers-citoyens. Ce modèle
fixe des critères d’efficience par
rapport aux moyens et le contrôle
du management prend la place de
l’évaluation collective [19].

Ces questions sont aujourd’hui
travaillées au sein d’une récente
alliance entre les travailleurs et
les usagers des services publics de
transports dans laquelle les principaux
syndicats et Inter-environnement
Bruxelles sont fortement
impliqués.

L’expertise urbaine est également
une source de confiscation
de la parole des citoyens et des
usagers. Elle est devenue le creuset
d’un champ [20] de spécialistes,
d’ingénieurs, qui décident par ce
biais de l’organisation et du développement
de la ville. Cette
approche technocratique tend
à usurper la décision en présentant
ses propres préférences
comme des nécessités [21]. Son discours
d’autorité fait croire que les
solutions sont techniques alors
qu’elles sont essentiellement politiques.
Le citoyen ordinaire est
écarté de ce débat car considéré
comme incompétent.

La mobilisation des habitants
de la rue du Progrès, menacés
d’expropriation par un projet
d’élargissement des voies du chemin
de fer, est à cet égard très intéressante.
Aux contraintes des
ingénieurs, les habitants ont opposé
leur refus d’une solution
technocratique adoptée pour des
raisons de coût inférieur plutôt
que de faisabilité. Un rapport de
force est né de cette opposition,
permettant aux habitants d’initier
une négociation (toujours en
cours) pour le relogement des familles
qui seront expulsées par le
projet [22].

Ouvrir ces champs multiples,
c’est accepter la controverse et
une certaine forme d’incertitude.
La controverse constitue un puissant
dispositif d’exploration du
monde des possibles. Elle permet
d’explorer les options envisageables
en allant au-delà de la
liste établie par les acteurs officiels.
Outre cet accès à un nouveau
champ de connaissance,
l’ouverture du débat atténue le
pouvoir des experts et repolitise
les choix posés. Derrière toute
évaluation technique, il y a un
choix politique.

"Aux contraintes des ingénieurs, les habitants ont opposé leur refus d’une solution technocratique adoptée pour des raisons de coût inférieur plutôt que de faisabilité."

Ainsi, un travail récemment entamé
par IEB sur le site des Abattoirs
d’Anderlecht tente de dépasser
la voie d’entrée classique
de nos pratiques qui consistent
à analyser les enjeux de la ville
en termes d’urbanisme et d’aménagement
du territoire pour opter
pour une approche s’articulant
plus sur la valeur d’usage
d’un site que sur ses fonctionnalités.
S’interroger sur le rôle que
peut tenir aujourd’hui un abattoir
au cœur de la ville, alors que
ceux-ci sont actuellement systématiquement
relégués vers les
périphéries, c’est s’interroger sur
ses usages multiples et les pratiques
sociales qui y sont liées :
quelles filières alimentaires dans
les villes ; quelle survie pour une
ville tertiaire qui délocalise toujours
plus loin ce dont elle se
nourrit ; quels liens entre un
quartier, ses habitants et un lieu
de production ; le rayonnement
d’un quartier peut-il se penser
en outrepassant les besoins de
ceux qui y vivent ; l’urbain peut-il
déléguer tout le poids de la mise
à mort de l’animal sur la seule
responsabilité des abatteurs ; le
rituel d’abattage est-il une pratique
du passé, le résidu d’un
geste religieux ou est-il porteur
d’un acte assumé de notre mode
de consommation ? Ces questions,
IEB tente de les travailler avec les
premiers concernés, travailleurs
et exploitants du site, passants
et usagers des marchés des Abattoirs,
habitants proches...

Se (re)saisir de l’éducation populaire

L’action des comités de quartier
bruxellois s’est développée
parallèlement à l’émergence du
concept d’éducation
permanente.
Celui-ci trouve son
origine dans celui
de l’éducation ouvrière
(ou populaire)
orientée vers
la formation d’une
élite ouvrière en
partant du principe
que l’action
éducative doit être faite pour les
travailleurs par les travailleurs.

Le concept sera renommé
« éducation permanente » et réorganisé
par décret [23] suite à l’adoption
du Pacte culturel et permettra
de renforcer l’action culturelle
de nombreuses associations par
des subsides publics. Des associations
de luttes urbaines, comme
Inter-environnement Bruxelles,
mais aussi les syndicats bénéficieront
de cette manne pour renforcer
leur action.

L’éducation permanente doit
permettre de développer les capacités
critiques des citoyens et
leur pouvoir collectif et de comprendre
les logiques sociales qui
animent le pouvoir politique.
Par sa réappropriation du débat,
elle éloigne le spectre du « nimbysme ». Les usagers insatisfaits
de services vont progressivement
s’intéresser à la qualité de l’ensemble
de l’action publique, à l’intérêt
général ou au bien commun.
D’usagers insatisfaits, l’éducation
permanente tend à faire des citoyens
actifs [24].

Jean-Pierre Nossent résume
bien les principes d’une éducation
populaire susceptible de
réconcilier les luttes urbaines
avec la question sociale : « Aujourd’hui,
l’éducation populaire
est une pratique culturelle de résistance.
Ou plus exactement la
mise en œuvre d’une culture de
la résistance. Résistance à quiconque
voudrait réduire les individus
et les groupes sociaux à un
objet pour le capitalisme qui tente
de les enchaîner au service de
biens de consommation, tant par
leur inclusion dans son système
que par l’exclusion de certains.
Le sens de l’éducation populaire
consiste à chercher sans cesse des
voies originales de lutte contre les

oppressions politiques, les exploitations
économiques et les assujettissements
identitaires qu’une
culture dominante marchandisée
voudrait nous faire prendre pour
un progrès ou pour une évolution
inéluctable. En ce sens, l’éducation
populaire n’est le monopole
d’aucune organisation et on peut
parier qu’elle continuera à inventer
son histoire et ses chemins hors
des sentiers battus. Car la citoyenneté
n’est pas suivisme, mais coopération
et révolte, intégration et
rupture
. » [25]

Vers un droit à la ville

Renforcer la place du citoyen
dans le rapport de force qui se
joue au sein de la triangulation
(société civile/pouvoir public/
pouvoir économique) au lieu d’affaiblir
l’autorité publique aurait
pour effet contraire de la renforcer
vu sa faiblesse actuelle et
son absence de maîtrise dans les
bras de fer ou les alliances qu’elle
noue actuellement avec la sphère
privée. L’urbanisme soumis à des
procédures démocratiques est un
outil qui peut arrêter l’instrumentalisation
économique de la
ville. Les espaces publics doivent
se préserver des tendances colonisatrices
des systèmes économique
et politique, et donc lutter
pour leur autonomie. Ils doivent
pour cela étendre et systématiser
les micro-communications
quotidiennes du monde
vécu, permettre l’auto-organisation
des processus formateurs de
la volonté et de l’opinion.

Il y a quelques décennies, la
préoccupation principale des
villes était celle de la qualité de
vie dans les zones urbanisées.
Mais c’est aujourd’hui « la capacité
politique de la ville à faire société » qui est en cause. Dans les
années 60 et 70, il apparaissait
avant tout important d’améliorer
le cadre de vie en milieu urbain.
Il fallait doter la ville d’équipements
collectifs et d’espaces verts
et éviter la destruction de la ville
par l’envahissement autoroutier
et tertiaire. Si ces enjeux sont
toujours d’actualité, ils ne peuvent
faire l’impasse sur la question
sociale. La ville ne peut exclure
certains habitants au profit
de son développement économique
ou de la qualité de vie
d’une fraction de l’ensemble.


[1] La gentrification a été définie pour la première fois par la
sociologue Ruth Glass pour décrire le mouvement résidentiel
de familles de la classe moyenne vers des zones à bas revenus
de Londres (R. Glass, London : Aspects of Change)

[2] Cl. Billen et J.-M. Duvosquel (sld.), Bruxelles, coll. L’esprit
des villes d’Europe, Fonds Mercator, Bruxelles, 2000, p. 111.

[3] Ibidem, p. 111.

[4] De Georges Hausmann (1809-1891), préfet de la Seine
(Paris) qui dirigea une transformation urbanistique de Paris de
grande ampleur caractérisée par la percée de larges boulevards
et la construction d’immeubles de 4 à 7 étages en pierre de
taille avec des balcons s’étendant sur toute la longueur de la
façade. A l’intérieur : l’étage, riche, est réservé aux maîtres de
maison, les combles, au personnel de service. (NDLR)

[5] Ch. Dessouroux, Espaces partagés, espaces disputés.
Bruxelles une capitale et ses habitants
, CIRHIBRU-ULB, 2008,
p. 54.

[6] D. Harvey, « Le droit à la ville », Revue des Livres, 2009,
n°9.

[7] « La Région wallonne est couverte par 23 plans de secteur,
adoptés entre 1977 et 1987. L’objet principal du plan de
secteur est de définir les affectations du sol, afin d’assurer le
développement des activités humaines de manière harmonieuse
et d’éviter la consommation abusive d’espace
. » (source :
Fédération Wallonie-Bruxelles)

[8] Villes et Habitants, décembre 1989, n°188, p. 9. La charte
d’Athènes (1933) définit la « ville fonctionnelle », soit la
création de zones indépendantes pour la vie, le travail, les
loisirs et les transports. (NDLR - Wikipédia)

[9] Fr. Noël, La ville rapiécée. Les stratégies de la réhabilitation
à Bruxelles
, 1998, p. 69.

[10] O. Dubois et M. Van Criekingen, « L a ville durable contre
les inégalités sociales ? Compacité urbaine et gentrification à
Bruxelles », Environnement et inégalités sociales, ULB, 2007,
p. 42.

[11] Les contrats de quartier mis en place par l’ordonnance
du 7 octobre 1993 de la revitalisation des quartiers sont des
programmes axés sur le logement, la rénovation de l’espace
public et la cohésion sociale, menés dans des quartiers
fragilisés en partenariat avec les communes.

[12] R. Schoonbrodt, Vouloir et dire la ville, AAM, 2007, p.
229.

[13] Not In My BackYard = pas dans mon arrière-cour. (NDLR)

[14] Fr. Noël, op. cit., 1998, p. 164.

[15] P. Bourdieu, Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982,
p. 105.

[16] F. De Rynck (sld.), Le siècle de la ville. De la république
urbaine et de la ville trame
, Ministère de la Communauté
flamande, Colofon, 2004, p. 190.

[17] Brusselse Raad voor het Leefmilieu, l’équivalent
néerlandophone d’IEB.

[18] Ch. Vandermotten, « L’articulation entre la globalisation
et le développement territorial local, entre l’endogène et
l’exogène », Le développement durable des territoires, 2002,
p. 43.

[19] J.-P. Nossent, « L’éducation permanente et la jeunesse »,
L’inventivité démocratique aujourd’hui, éd. du Cerisier, 2004.

[20] Fr. Noël, op. cit., 1998, p. 31.

[21] E. Mommen, Qualité publique et critique civile. Debout les
usagers !
, Bruxelles, Labor, Quartier Libre, 2002, p. 34.

[22] Consultez à ce sujet le « On n’arrête pas le Progrès »,
Bruxelles en Mouvements, n°245, février 2011. Consultable en
ligne sur : http://www.ieb.be/-BEM-no245-.

[23] Ce décret restera en vigueur jusqu’en 2004.

[24] E. Mommen, op.cit., 2002, p. 40.

[25] J.-P. Nossent, « Revenir aux sources de l’éducation
populaire », Politique, n°51, octobre 2007.

Voir en ligne : http://politique.eu.org/spip.php?ar...

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Dernier ajout : 19 novembre.