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Dossier : le PRAS démographique

Le bassin de Biestebroeck : une politique à la dé-rives(s)

Publié le mercredi 30 novembre 2011, par IEB

En mars 2010, IEB découvrait avec stupeur l’annonce du projet architectural « Rives » (25 hectares) combinant une marina, des commerces, des bureaux et des logements de luxe, le tout au quai de Biestebroeck en bordure du canal et de Cureghem. La grandiloquence du projet et sa dissonance par rapport au quartier d’implantation laissaient croire à un délire d’architecte [1]. Mais l’oreille attentive que lui porte le bourgmestre de la commune d’Anderlecht et le rachat par le promoteur Atenor, de 5,4 hectares de terrains dans la zone viennent donner corps à ce scénario d’urbanisme-fiction.

Nous sommes dans la zone Sud du canal, aussi appelé Port Sud par le Port de Bruxelles. La Digue du canal et le quai de Biestebroeck bordent le bassin du même nom juste après le pont faisant la liaison entre le quartier de Cureghem et le reste d’Anderlecht. Pour d’aucuns, c’est une zone oubliée de tous, quasi à l’état de friche industrielle. Pourtant, il suffit de se rendre sur place pour constater que les quais sont occupés et proches de quartiers d’habitation. Une activité économique s’y déroule autour d’une quinzaine d’entreprises. Certes le lieu n’est pas saturé d’activités mais ce serait mentir que de dire qu’on est face à de vastes terrains vagues à l’abandon.

Un avenir qui devrait couler de source

Pour le Port de Bruxelles, il existe un potentiel de croissance très important des activités portuaires à cet endroit. Seuls 2,2 hectares sont utilisés par le Port pour le moment. Mais avec les projets prévus de surélévation des ponts et de dégagement des terrains, de nouvelles activités pourraient être accueillies configurant un espace de distribution de marchandises vers le Sud de Bruxelles. Enjeu d’avenir crucial, car ainsi le canal de Charleroi pourrait être intégré dans le projet Senne-Nord, qui vise à relier la Senne à l’Escaut pour favoriser la navigation fluviale. Sachant que l’activité actuelle du Port de Bruxelles, pourtant bien en-deçà de son potentiel, permet d’éviter 729 000 camions dans Bruxelles par an, on entrevoit les centaines de milliers de camions et les quantités de CO2 économisés, si on s’orientait résolument dans cette voie.

Le Master Plan du Port prévoit également d’y construire un centre de transbordement pour acheminer les déchets ménagers et industriels du Sud de la capitale par voie d’eau vers l’incinérateur. Une première tranche de 1 918 m² a d’ailleurs été réservée à cet effet sur la Digue du canal. Certes, l’incinération n’est pas la panacée, la réduction des déchets et leur recyclage restent l’objectif à atteindre. Mais autant éviter le transport par camion des résidus. La Flandre, Lille et Paris procèdent déjà ainsi.

Enfin, des activités économiques en lien avec la voie d’eau pourraient se maintenir sur les terrains bordant les quais, se faire livrer par la voie d’eau et fournir de l’emploi pour la main-d’œuvre peu qualifiée qui habite dans les quartiers adjacents et dans Bruxelles plus généralement.

Des ambitions à contre-courant

Mais d’autres ambitions ont vu le jour pour cette zone. La nouvelle visibilité donnée à la zone du canal depuis deux ou trois ans dans le cadre de la politique de marketing urbain des pouvoirs publics a réveillé l’appétit du privé.

Jusqu’ici, il se concentrait autour du bassin Vergote. Tout le monde a en tête l’arrivée de la KBC en 2001 au Quai des Matériaux, précurseur d’un mouvement qui s’est poursuivi avec le réaménagement du site de Tour et Taxis et la construction de la tour Atenor Up Site, 252 appartements de luxe répartis dans une tour culminant à 140 m de haut. Ce mouvement descend aujourd’hui vers le Sud, sans égard pour les perspectives de déploiement économique et d’emplois liées aux terrains disponibles ni, tout simplement, pour la vie des quartiers populaires.

La somptueuse marina, un complexe résidentiel incluant un port de plaisance, s’implanterait à cheval entre les quartiers Wayez et Cureghem Vétérinaire. Selon les statistiques du Monitoring des quartiers, les habitants de ce quartier connaissent en moyenne un taux de chômage de 32%. 48% des ménages y vivent dans un espace inférieur à 55 m². La moyenne du revenu par habitant y est de 8 500 euros/an, alors que la moyenne régionale est de 12 740 euros. Ces quartiers accueillent depuis des décennies les populations modestes, belges ou migrantes. Elles y trouvent où se loger et des circuits d’économie où s’inscrire. Elles sont loin de former un ghetto puisque des dizaines de nationalité s’y côtoient et qu’elles restent à proximité des services offerts par la ville.

Que peuvent attendre ces populations d’un projet qui ne répond à aucun besoin apparent. Au contraire, la perspective lointaine de ce nouveau ghetto d’opulence génère déjà les effets pervers connus de renchérissement des terrains et d’incertitude pour les entreprises installées.

Une politique en eau trouble

Heureusement, des barrières réglementaires urbanistiques existent qui mettent un frein au projet fantasmatique de marina. En toute logique, le PRAS a fait de la zone du canal un territoire essentiellement affecté à de l’activité économique conformément à son affectation historique. C’est le cas des territoires adjacents au bassin de Biestebroeck entièrement affectés en zone d’industrie urbaine. Mais la commune perçoit les choses d’un autre œil et semble prête à faire les doux yeux au projet de luxe. Si l’on suit les propos du Bourgmestre d’Anderlecht lors du colloque intitulé « Buildgreen », événement financé par Atenor et consacré à l’avenir de la zone du canal, le message est clair : « le tout-industriel a montré ses limites. Le Sud est toujours la zone sinistrée et oubliée du canal. Il veut en finir avec la mono-fonctionnalité industrielle imprimée dans le Plan Régional d’Affectation du Sol qui empêche l’éclosion de projets tels que Rives. Je rêve d’une ville d’eau. J’aimerais voir des yachts à Anderlecht. »

Or la commune s’apprête à adopter un PPAS pour le bassin de Biestebroeck, lequel peut autoriser de déroger au PRAS et donc de modifier l’affection de la zone. Les discussions au Conseil communal qui ont présidé au lancement de la procédure d’adoption d’un tel plan laissent planer peu de doutes sur l’objectif poursuivi : « considérant le souhait manifesté par la SA URBAX pour réaliser un aménagement qui peut se qualifier de projet-phare urbanistique susceptible d’être porté avec succès par les acteurs publics et privés de la région tel que défini par les options du PRD. (...) Considérant que le péri-mètre du plan comporte une zone d’industrie urbaine au PRAS et qu’il y a lieu d’y déroger. » [2]

La commune vient d’ailleurs de désigner le 25 juin 2011 le bureau d’étude BUUR qui sera chargé de travailler sur le projet de PPAS Biestebroeck. Si la SDRB et le Port de Bruxelles voient d’un mauvais œil ce cheval de Troie au Sud du canal, la Région n’y semble pas insensible. Pour son Ministre-Président Charles Picqué, le projet Rives n’est pas sans intérêt même s’il faut pouvoir l’encadrer par la réalisation d’un PPAS permettant de déroger au PRAS [3]. Formule elliptique puisque le PRAS est la meilleure manière d’encadrer un projet privé dans cette zone. Le PPAS, au vu des propos de la commune, vise bien au contraire à épouser les contours d’un projet de transformation radicale de ce territoire.

Un promoteur qui a le vent en poupe

L’appel du pied lancé par la commune n’a pas échappé aux promoteurs. Début 2011, on apprenait que le groupe Atenor se portait acquéreur de 100% du capital de la société « SA Immobilière de la Petite Île ». Cette société détient pour principal actif les bâtiments industriels situés sur une parcelle de 5,4 hectares précisément dans le périmètre du projet Rives et du PPAS Biestebroeck. Atenor ne se prive d’ailleurs aucunement de passer commande auprès de la commune sur ses desiderata au sujet du contenu du futur PPAS : il demande que le PPAS ne prévoie pas des gabarits trop restrictifs de façon à laisser la créativité aux architectes. [4] Atenor a déjà obtenu un PPAS sur mesure pour la tour Up Site de 140 m de haut, face au canal et destinée à accueillir des logements de luxe en plein milieu d’un quartier populaire. Un an plus tard, il a obtenu l’abrogation de deux PPAS au Quartier Midi, lesquels le brimaient dans ses envies de continuer à aller gratter le ciel avec des tours de bureaux. Pourquoi se priverait-il de faire connaître ses exigences auprès d’un pouvoir public aussi docile ?

Bombe sociale plus que boum démographique

La zone du canal, plus que toute autre est fragilisée par le projet de PRAS démographique. Ses territoires sont une mine pour l’avenir économique de Bruxelles et comme bassin d’emploi pour une main-d’œuvre peu qualifiée. Or les projets de logements qui s’annoncent sur ses rives au nom du boum démographique ne répondront clairement pas aux besoins de la population désargentée qui s’annonce. Ils contribueront en outre à accroître la dualisation et le risque d’explosion sociale.

Les pressions sur le foncier qui s’exercent aujourd’hui sur les territoires bordant le canal vont plus que probablement les rendre inabordables pour les pouvoirs publics. Alors que les projets du Port évoqués plus haut supposeraient l’acquisition de nombre de terrains dans la zone Sud, ceux-ci risquent de se heurter à la flambée des prix. Dans la même zone, la SDRB vient d’essuyer tout récemment cette déconvenue sur un terrain qu’elle convoitait. Le privé, vu les remous alléchants dans la zone, était prêt à mettre sur la table le double de la mise proposée par cette dernière. Donner ne fût-ce qu’une once de réalisme au projet de marina, c’est vouer la zone Sud du canal à une vaste privatisation où des projets en totale déconnexion avec la ville et ses besoins pourront proliférer sans garde-fou.

Entre-temps, ces dérives mégalomanes, sorties du manuel du parfait spéculateur et éloignées de l’économie réelle, ont un premier inconvénient fâcheux. Elles créent une incertitude majeure pour les entreprises présentes sur la zone et celles qui voudraient s’y installer. Une incertitude qui, si elle devait durer, se paiera en pertes d’emplois et d’investissements productifs pour la Région.

Claire Scohier

Notes

[1Le projet est visible sur le site : http://rives.be.

[2« Élaboration d’un PPAS Biestebroeck. Principe », Conseil communal d’Anderlecht de mai 2010.

[3Interpellation de Charles Picqué par Marie Nagy en Commission Aménagement du Territoire, 4 mai 2011, p.12.

[4« Atenor aime l’eau du canal », LLB, 2 mars 2011.

BEM n°251 - Novembre 2011

BEM n°251 - Novembre 2011

Dernier ajout : 14 octobre.