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La voix des quartiers populaires – Comment faire émerger la parole des habitants des quartiers populaires : l’expérience d’acteurs de terrain

Felicia Solis – 18 décembre 2013

Publié le mercredi 18 décembre 2013, par Felicia Solis, IEB

Cela fait maintenant quelques années que la zone du canal bruxellois est la cible d’aménagements dévastateurs pour les populations qui résident dans les quartiers populaires limitrophes. Face aux projets immobiliers visant à transformer ces quartiers, les habitants se voient bien souvent démunis.

Les habitants ne sont en effet que vaguement informés des enjeux qui se jouent dans leur quartier. Afin de faire entendre leurs voix, ceux-ci peuvent se tourner vers des comités et autres associations déjà existants. Cependant, force est de constater que les personnes impliquées et actives dans ces groupes ont un profil socio-économique relativement homogène. Qu’en est-il dès lors des personnes n’étant soit pas représentées dans les comités existants, soit pas familières aux dispositifs institutionnels et aux processus de participation dite citoyenne ? Il apparaît important de mettre en place des espaces de rencontres afin de donner la parole aux habitants des quartiers populaires souvent absents et non représentés tant au niveau des dispositifs simulacre de participation citoyenne organisés par les pouvoirs publics que dans les comités d’habitants investis dans les enjeux de transformation de leur quartier. Le parcours de deux acteurs de terrain qui ont fait de cette question leur principale préoccupation nous éclairera sur les démarches possibles et les outils potentiels qui peuvent être mobilisés.

Une population divisée

Ceci n’est pas une révélation, la dualisation sociale de Bruxelles, ainsi que sa fragmentation culturelle sont croissantes. La société actuelle, dans sa configuration et son mode de fonctionnement, tend à diviser et à isoler les individus les uns des autres. Ce constat est d’autant plus vrai pour les personnes issues de milieux populaires. Face à cette réalité, il existe des associations et des personnes qui tentent de recréer des liens parmi ces populations dans le but de rassembler, voire organiser une lutte commune. Luc Lefebvre, fondateur et membre actif du Mouvement Luttes Solidarités Travail [1] (LST), en fait partie. Celui-ci considère que « non seulement la misère divise par le fait de la misère, mais la misère divise aussi par tous les services qui viennent se mettre autour » [2]. C’est-à-dire que dans certains cas l’action d’associations ou de dispositifs d’aide aux personnes précarisées renforce cette division. Soit parce qu’une famille se voit retirer la garde de ses enfants, soit parce que les individus ne se voient pas octroyés les mêmes services d’aide, soit… De plus, comme nous en informe Luc Lefebvre, le droit d’association semble beaucoup plus restreint pour les personnes les plus pauvres. Plusieurs principes légaux sont en effet mis en place afin qu’ils ne puissent s’associer s’ils sont chômeurs ou minimexés par exemple. D’où le principe selon lequel LST n’a développé aucun services directs d’aide. Cette fédération se revendique comme mouvement d’éducation permanente et de lutte en résistance à ce qui produit la pauvreté. Leur but est principalement de se réunir afin de partager ce qu’ils vivent, leurs luttes, leurs projets. Les réunions qu’ils organisent sont un lieu d’expression, de partage, où l’écoute et le respect de l’autre sont essentiels. C’est en effet en discutant à partir d’un même niveau que la rencontre est possible. Dans le contexte sociétal actuel, recréer des liens semble primordial pour répondre à l’isolement et à la disparition des lieux de rencontres.

Un travail qui s’effectue sur une temporalité longue

La création d’un espace d’expression pour les habitants des quartiers populaires nécessite une temporalité relativement longue. Cela est notamment dû au fait, comme nous venons de le voir, que la misère divise, tant par la situation de pauvreté dans laquelle se trouvent les individus que par l’application de mesures politiques censées y remédier, et qu’il faut dès lors du temps pour créer une solidarité. Afin de prendre en compte l’avis de la population intéressée, certains dispositifs sont mis en place par les politiques pour que les habitants aient l’occasion de s’exprimer sur les projets immobiliers et autres enjeux qui concernent les quartiers bruxellois en général. Cependant, de tels dispositifs laissent rarement le temps aux habitants de se regrouper et d’élaborer une prise de position collective d’autant que cette forme de participation ne touche dans le meilleur des cas qu’une petite minorité de citoyens et qu’elle est très inégale socialement [3].

Le diagnostic en marchant comme outil

Afin que les habitants et usagers de la ville puissent s’exprimer sur ce qui les concernent, un des dispositifs possibles et particulièrement préconisé par Nicole Purnôde, ancienne membre du réseau Ville Santé [4] à Bruxelles, est le recours au diagnostic en marchant. Il s’agit d’un outil qui répond à deux objectifs : d’une part permettre aux acteurs de faire des constats collectivement sur le terrain, d’autre part de chercher pour chaque constat une solution, en passant par l’établissement collectif des priorités, puis par l’identification du responsable ou des structures à interpeller. Lors de la réalisation du diagnostic en marchant, les usagers d’un quartier sont invités à donner leur avis sur les différents aspects qui leur sautent aux yeux au moment de la démarche. Un travail de récolte des avis et d’analyse de ceux-ci est alors mis en place, suivi par la recherche et l’interpellation des interlocuteurs adéquats. La dimension qui nous intéresse ici est celle du rassemblement des usagers d’un quartier en vue d’élaborer une réflexion collective sur celui-ci. Chacun est donc mis sur le même pied d’égalité et est invité à faire entendre sa parole. Cet outil s’inscrit dans une démarche de réflexion collective sur les enjeux du quartier et invitent ces habitants à s’y intéresser et à s’approprier les problématiques reliées à celui-ci.

L’expertise au centre des préoccupations

Dans notre société, une distinction est établie entre l’expert et l’habitant. Mais comme le souligne Jean-Yves Trépos, il serait intéressant « d’observer dans quelles conditions peut s’opérer le passage d’une position de public comme destinataire (représentation qui lui confère de la passivité) à celle de public comme usager (représentation qui lui accorde la capacité de s’approprier, voire de détourner) » [5]. Qui mieux qu’un habitant connaît son quartier, ses besoins et ses priorités ? L’analyse d’un quartier par ses habitants est une forme de savoir qui devrait être mobilisée lorsqu’est réfléchi l’avenir d’un quartier. Selon Yves Sintomer [6], il existe trois déclinaisons de « l’expertise citoyenne ». Tout d’abord, l’expertise d’usage, qui consiste à reconnaître aux citoyens un statut d’experts de leur quotidien. Ensuite, l’expertise par délégation, qui se construit et émerge lorsque l’État confie certaines tâches à des associations ou leur accorde une reconnaissance d’utilité publique dans tel ou tel domaine. Et enfin, la contre-expertise, qui surgit dans un contexte de controverse technique ou scientifique, lorsque certains acteurs éprouvent le besoin de décloisonner le débat et de l’ouvrir au-delà du cercle habituel de décideurs. Ces différentes formes que peut recouvrir l’expertise semblent peiner à être mises en application dans notre société, et surtout ne pas prendre en compte les habitants ne faisant pas préalablement partie d’un comité ou d’une quelconque association institutionnalisée.

Des pistes encore à creuser

Comme nous l’avons vu, les possibilités pour les habitants de quartiers populaires de se regrouper et de faire entendre leur voix sont entravées par de nombreux dispositifs mis en place par la société en général. A cette difficulté, s’ajoute le fait que la création d’espaces de prise de parole et de réflexion nécessite un temps long, ce qui ne correspond bien souvent pas à la temporalité imposée par les dispositifs de « participation » proposés par les autorités publiques. Nous avons passé en revue certains moyens mis en œuvre afin de faire émerger la parole des habitants des quartiers populaires, notamment à travers les démarches de deux acteurs de terrain, Luc Lefebvre et Nicole Purnôde. Bien que les méthodes qu’ils mettent en place ne soient pas les mêmes, c’est la dimension de faire entendre la parole des plus démunis qui animent leurs démarches. Qu’en est-il d’autres expériences visant à donner la voix aux habitants de quartiers populaires ? Quelles autres pistes peuvent être creusées et quels outils peuvent être mis en place ? Il n’y a probablement pas de formule magique mais une multitude de pratiques, telles que celles décrites dans cet article. Une chose est sûre, ces pratiques passent par l’expérimentation, elles sont itératives et tirent leur légitimité dans leur capacité à se remettre sans cesse en question...

Notes

[1L’objet social du Mouvement Luttes Solidarités Travail est de rencontrer et de regrouper des personnes issues de la population la plus pauvre.

[2Entretien avec Luc Lefebvre réalisé le 18/10/2013.

[3Sintomer, Y. (2008), « Du savoir d’usage au métier de citoyen ? », Raisons Politiques, n°31, pp.115-133.

[4L’objectif de Bruxelles Ville Santé est de contribuer à l’amélioration de la santé des citoyens par la mise en valeur et le développement de la participation.

[5Trépos, J-Y. (1996), « Sociologie de l’expertise », Paris : Presses Universitaires de France, p.28.

[6Sintomer, Y. (2008), « Du savoir d’usage au métier de citoyen ? », Raisons Politiques, n°31, pp.115-133.

Études et analyses 2013

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Dernier ajout : 20 août.