Inter-Environnement Bruxelles

La voix des experts contre celle des habitants

Ce dossier a été réalisé par Mohamed Benzaouia, Lucie Carton, Sylvie Eyberg, François Hubert, Almos Mihaly, Nicolas Prignot, Claire Scohier et Emmanuel Tête, en collaboration avec le comité de quartier Midi et les habitants de la rue du Progrès — 20 février 2011

Publié le dimanche 20 février 2011, par I E B
Version imprimable

Tags :

Elaboré par Infrabel, le projet d’extension des voies ferrées (projet Quadrilatère Nord), à l’instar des nombreux projets qui réorganisent la mobilité urbaine, est d’une haute complexité technique dans laquelle se noient la voix des habitants et la lisibilité de l’arbitrage politique.

La voix des experts contre celle des habitants ·

Parés des habits du scientisme, les pouvoirs publics et leurs opérateurs peuvent ainsi prétendre traiter objectivement la ville sans avoir à se soucier des habitants. Infrabel peut ainsi soutenir au nom de son schéma d’exploitation de plus en plus complexe, qu’il lui est impossible de respecter ses obligations de cadence et de fréquence futures s’il ne crée pas un viaduc ferroviaire à la gare du Nord. Le délogement de 218 habitants n’est plus que la conséquence malheureuse d’une décision d’intérêt supra-local cautionnée par les experts ingénieurs.

Au-delà du cas qui nous occupe, on remarquera que la mobilité est un lieu de prédilection du développement de l’expertise urbaine, source de confiscation de la parole des citoyens et usagers. Dès l’après-guerre, elle est devenue le creuset d’un champ [1] de spécialistes, d’ingénieurs, qui décident par ce biais de l’organisation et du développement de la ville.

Cette approche technocratique tend à usurper la décision en présentant ses propres préférences comme des nécessités [2]. Pour Infrabel, son projet est le seul envisageable car il propose une solution performante en termes d’exploitation ferroviaire, minimise les perturbations des lignes pendant le chantier et est moins coûteux que d’autres alternatives. Certes il provoque la destruction d’un pan de rue et l’expulsion de 200 habitants mais c’est le prix à payer pour un chemin de fer performant ! Ce discours d’autorité fait croire que les solutions sont techniques alors qu’elles sont essentiellement politiques.

Les éléments techniques mis en avant par Infrabel dans le cadre du comité d’accompagnement du projet étaient le plus souvent considérés comme indiscutables et coupant court à tout débat sur les choix et opportunités d’autres alternatives. Il est peu probable que sans la présence d’associations comme le Bral et IEB les alternatives au projet permettant d’éviter les expropriations eussent été analysées.

L’ouverture du débat atténue le pouvoir des experts et repolitise les choix posés. Les opérations d’évaluation technique et scientifique, outre qu’elles peuvent être contestées dans leurs méthodes, doivent avant tout se mettre au service de l’évaluation politique et au service de ceux, citoyens et décideurs, qui doivent en débattre. Bruxelles a-t-il besoin d’un RER ? Est-il acceptable qu’un chantier SNCB expulse 200 habitants sans que l’opérateur ne soit tenu responsable du relogement de ceux-ci ? Comment justifier le destruction d’une rue lorsqu’on sait que c’est un palliatif permettant de prolonger seulement de quelques années l’exploitation viable de la Jonction Nord-Midi ? Que dira-t-on aux habitants expulsés par un viaduc lorsqu’on entamera la construction de nouveaux tunnels (considérés eux aussi comme la seule solution techniquement performante dont coût un milliard d’euros au minimum) pour soulager la Jonction ?

L’histoire de Bruxelles et de sa transformation est jalonnée de destruction de lieux de vie au nom de la modernité et des progrès techniques de la mobilité. Le développement durable contribue lui aussi à cette lasagne de la technicité et du progrès. Le chemin de fer étant un mode de transport durable toute opposition à son développement, quel qu’il soit, sera appréhendée par les pouvoirs publics comme une réaction égoïste et nymbiste faisant obstacle à la ville durable.

Habiter en sursis, crier pour se faire entendre

Que se passe-t-il lorsqu’une rue entière est en attente d’expropriation ? Le sort encore incertain de cette portion de la rue du Progrès a des effets sur la vie des habitants qui vont au-delà de la rancœur individuelle. Nous avons rencontré des habitants de la rue, de longue date ou non, propriétaires et locataires, afin de recueillir l’ambiance de la rue, mais aussi leurs sentiments sur la manière dont les pouvoirs publics gèrent la situation, ainsi que leurs espoirs pour le futur.

Transformation

La rue du Progrès, c’était une petite communauté. Tout le monde se connaissait, l’épicerie fonctionnait comme point de ralliement. « Tous les voisins, je les connais, on s’entend bien, on s’occupe des autres. »

La rue du Progrès, certains y vivent depuis plus de 30 ans, parfois depuis leur arrivée en Belgique ou depuis leur naissance. « J’ai toujours vécu ici, je quitterai pas. De toute façon je quitterai pas Schaerbeek. » Les liens avec le quartier sont forts. Les habitations représentent beaucoup d’investissements, affectifs et matériels. « C’était pas dans cet état-là quand on est arrivé, j’ai fait beaucoup de travaux, des investissements, beaucoup de temps. »

Depuis l’annonce de la probable expropriation, la pression est forte sur l’ambiance du quartier. L’épicerie a fermé, certains partent, d’autres veulent rester à tout prix. Les réunions sont des moments de renforcement collectif, mais Infrabel fait des propositions de rachat à titre individuel, allant voir les propriétaires un à un. « Les gens commencent à dire "non non j’ai pas vendu" alors qu’ils ont vendu. On ne comprend plus rien ». « Les voisins partent, les maisons vides sont squattées. Rénover, faire des travaux ne servirait à rien, ce serait de l’argent perdu. On est vraiment entre deux chaises, les gens ne font plus rien, ils laissent aller. C’est normal, on ne peut pas leur en vouloir, c’est aussi ce qui s’est passé au quartier du Midi, les gens ont été expropriés 10 ans après. Parfois, ça me dégoûte » nous confie une habitante.

« Le problème, c’est que certains ont déjà vendu. Ils ont vendu en stoem, on devait être ensemble. Au début on était fort, ensemble. Et puis y en a qui commencent à vendre, et ils ne te le disent pas, et ils ne veulent pas dire pour combien,... Faut être honnête, sinon ça met une mauvaise ambiance. »

La situation pour les locataires est également préoccupante. Les problèmes liés à l’expropriation redoublent les problèmes usuels entre propriétaires et locataires. Certains propriétaires n’ont pas hésité à cacher la situation à des locataires « nouveaux venus ». De plus, les locataires de maisons vendues à Infrabel se voient forcés à renoncer à leurs droits en échange d’une indemnité minimale.

« Mon propriétaire a vendu, et a exigé de moi que je signe un papier pour cette indemnité. Je ne voulais pas partir, ça fait 20 ans que j’habite ici. Mon proprio a insisté pendant des mois et des mois pour que je signe ce truc. Il a dit que tous les autres locataires avaient déjà signé alors que c’était pas vrai,... Quand je suis tombé malade, il m’a apporté un bouquet de fleurs énorme, grand comme ça ! Et il a même été jusqu’au point de m’offrir un grand resto. Il m’appelait tous les jours. A la fin, j’ai signé, j’en avais tellement ras le bol, j’aurais signé n’importe quoi. »

Bien des locataires ont signé sans savoir à quoi ils s’engageaient. Renonçant à leurs droits, ils ne peuvent plus rien exiger du nouveau propriétaire. « Il y a quelque temps le plafond de la pièce du fond s’est effondré. J’ai appelé partout, et on ne m’a jamais aidé. Je ne sais pas quoi faire » nous raconte un locataire de plus de 80 ans. Chez lui, c’est un employé d’Infrabel qui est venu lui faire signer son « contrat » directement, en lui promettant des dédommagements dérisoires.

« Mais ça reste très chouette quand même. Nous on ne veut pas vendre. Tu écris ça en grand s’il te plaît dans ton article. On veut pas vendre, on veut pas d’argent, on veut rien, juste qu’on nous foute la paix ! En grand hein ? » réclame une habitante.

Institutions

Les méthodes utilisées par les institutions semblent donc aux yeux des habitants pour le moins cavalières... Ceux qui ont vendu sont approchés individuellement, ce qui ne permet pas de négociation collective, les locataires « harcelés », tout cela ne sent pas la confiance. « Là, Infrabel est passé pour expertiser la maison, on sait pas, ils nous ont rien dit encore. Ils ont donné des prix à certains, pas à d’autres, on sait pas trop, personne sait. C’est dans le secret, c’est pas bon pour l’ambiance du quartier. On a peur que du jour au lendemain il n’y ait plus rien. »

Le flou qui entoure l’avenir du quartier et la situation actuelle est palpable. Depuis qu’ils ont reçu la lettre d’Infrabel annonçant des travaux pour le RER qui devaient entraîner les expropriations du côté droit de ce bout de rue, les habitants se mobilisent et participent aux réunions organisées à l’initiative des associations pour faire entendre leur voix. Ils se plaignent du peu d’information et de contacts avec l’administration. « La commune ne dit rien du tout, depuis mai 2009, il n’y a eu aucune réunion. Au début, il y a 5 ans, Mme Jodogne, la Bourgmestre, a organisé des réunions, mais on a vite compris qu’elle était du côté d’Infrabel. Quand des réunions sont organisées, c’est par des associations. Et c’est la pauvre Claire qui doit venir avec son vélo pour mettre des papiers dans les boîtes des gens. »

Et puis le temps passe, les délais s’allongent, la démolition continue à planer sur ce bout de rue, et... les habitants restent dans l’attente. « Vous savez, ma voisine n’osait pas partir au Maroc, rentrer pour les vacances. Elle m’a dit qu’elle avait peur de ne rien retrouver en revenant ! Je lui ai dit qu’on ne déloge quand même pas les gens du jour au lendemain sans prévenir. »

« D’Infrabel on ne sait rien. Il y avait un numéro gratuit pout téléphoner, pour les travaux, et quand on appelait la dame savait rien, elle disait : Quels travaux ? Il n’y a pas de travaux rue du Progrès ! »

« Il y avait un avocat aussi qui faisait des permanences. Au début on y va, on se dit qu’on va essayer de se défendre. Je suis allé deux fois à sa permanence, il n’était jamais là. »

Le même sentiment d’incompréhension plane sur le projet en tant que tel : pourquoi ce projet ? Pourquoi de cette manière-là ? Pourquoi ne pas faire passer le train un peu plus loin, en sous-sol, ailleurs ? Les habitants ont entendu de nombreuses alternatives, mais n’ont jamais eu de réponse qui les a convaincus. « On n’est pas au courant, l’Etat n’est pas logique. A nous, ils disent rien. On avait fait des propositions, s’ils veulent faire un viaduc, qu’ils le fassent passer plus loin. Tu sais, là, juste au bout de la rue à 100 mètres, c’est vide, il n’y a rien. On a passé plein de temps sur les plans, et eux, rien du tout ! ». L’un d’entre eux conclut : « Il y aurait d’autres possibilités, sans expropriations, mais ça leur aurait coûté plus cher. Ils s’en fichent pas mal de l’humain. »

Ce que veulent les habitants

Bien sûr, la vie des habitants ne se limite pas à leur rue. Certains rêvent de rester, d’autres d’un ailleurs parfois fantasmatique. Bien sûr, ils ne cesseront pas de vivre suite à l’expropriation. Une habitante parle des autres habitants du quartier : ce vieux voisin marocain dont la femme est handicapée et qui ne veut pas partir, l’ancienne tenancière de l’épicerie du coin, Rosa, qui ne voudrait pas partir non plus mais dont le frère a peut-être vendu, le vieux monsieur locataire qui a dû retourner vivre chez son fils à Mons,... Quand elle parle de ses propres projets, on sent l’hésitation. Sans doute, elle ira en recours. Et après ? S’il faut tout de même partir, la France peut-être. Ou bien se trouver une petite maison à Evere. Cela dépendra de son fils également, qui a vécu toute sa vie dans la maison et ne veut pas la quitter. En attendant, elle conserve tous les courriers reçus et les coupures de presse ayant trait au sujet. « On va voir, faut pas se laisser faire », dit-elle pour clôturer l’entretien. « Si rien n’est prévu pour nous, j’irai au littoral. C’est gai la vie là-bas. Je parle déjà néerlandais. »

Beaucoup sont ceux qui voudraient que la commune ou Infrabel reconstruise du logement dans le quartier, mais ils ont du mal à y croire. « Je crois qu’il n’y a rien à faire. Ils ont dit dès le début qu’il n’y avait rien de prévu, je les crois. D’office ils devraient mettre un ou deux blocs de logements et ceux qui veulent pourraient venir, on n’oblige personne, et fixer un loyer entre les loyers des locataires de la rue, et là tout le monde serait content. Enfin, les locataires. »

« Ce serait bien qu’on nous reconstruise une maison dans le quartier. En Turquie c’est comme ça, si ils doivent raser ta maison, ils t’en construisent une dans les environs. Ici, ils ont même pas cherché s’il y avait des terrains autour pour faire ça. Après le feu rouge, il y aurait de la place. Ils te disent de chercher toi-même, mais une maison comme ça c’est fini, on en trouvera plus ailleurs. De toute façon le gros poisson avale le petit poisson. A la fin ils vont dire, c’est nous qui décidons, alors prenez l’argent et taisez-vous. »

Les habitants de la rue du Progrès se mobilisent

Loin de se contenter d’attendre passivement la destruction possible de leurs maisons, plusieurs habitants de la rue du Progrès se rassemblent et s’organisent.

Soutenus par Inter-Environnement Bruxelles, le Comité du quartier Midi, l’Union des locataires du Quartier Nord et la Fébul, ils se réunissent une fois par mois pour s’échanger des informations, faire le bilan de leur situation et construire des revendications collectives. Depuis le mois de décembre 2010, ils ont constitué le Comité Progrès-Nord pour marquer le caractère collectif de leur démarche. Un cahier de revendications à l’attention de la commune, de la Région et d’Infrabel a été établi et ils ont demandé à être entendus au conseil communal. Ils ont pris conscience de la fragilité des démarches individuelles et de l’importance de se montrer solidaire malgré la diversité de leurs situations.


Notes

[1Le champ se structure lorsque se développent des savoirs constitués autour desquels prend corps l’opposition spécialistes/non-spécialistes. Il permet de comprendre comment l’adhésion intérieure des sujets se combine avec l’acceptation d’agents légitimes – les spécialistes – et de modalités spécifiques adaptées à la production des biens socialement valorisés c’est-à-dire à une forme de domination. Un système de références techniques se forme que seuls les professionnels peuvent maîtriser et qui prend un poids de légitimité exclusive. Fr. Noël, La ville rapiécée, Les stratégies de la réhabilitation à Bruxelles, ULB, 1998, p. 31.

[2E. Mommen, Qualité publique et critique civile. Debout les usagers !, Bruxelles, Labor, 2002, Quartier Libre, p. 34.


Études et analyses 2011

Dernier ajout : 10 juillet.