Inter-Environnement Bruxelles Inter-Environnement Bruxelles

Heyvaert ou les résistances ordinaires d’un quartier populaire

Publié le jeudi 8 mars 2018, par Claire Scohier

Tags :

Alors que des pressions immobilières intenses s’exercent sur le quartier, que ses ressources sont aujourd’hui fragilisées, que d’aucuns plaident pour une transformation drastique du quartier, Heyvaert est le réceptacle de pratiques concrètes de la part des habitants des lieux et usagers du quotidien qui ne se contentent pas de subir les changements par le haut de leur cadre de vie. Des pratiques qui contribuent à la préservation d’un accès à des ressources urbaines (équipements, services, espaces publics, mais aussi réseaux sociaux, familiaux, amicaux) et/ou idéelles (la charge affective accolée par l’individu au lieu, en fonction de son histoire, de sa mémoire, de l’histoire du lieu, de la mémoire collective) mis à mal par les changements du tissu urbain.

L’intérêt porté par Inter-Environnement Bruxelles (IEB) au quartier Heyvaert remonte à quelques années déjà. En 2014, IEB consacrait une étude sur la complexité de l’équilibre des dynamiques diverses présentes dans le quartier dit « des voitures », à partir duquel chaque jour un demi-millier de voitures rejoignent le continent africain, via le port d’Anvers. IEB y pointait les risques de rupture de l’équilibre fragile des ressources, notamment en raison de la pression immobilière à l’œuvre dans le quartier. Cette étude prenait la forme d’un diagnostic élaboré en allant à la rencontre de différents acteurs clés du quartier dont les garagistes. Elle rendait compte des actions passées des pouvoirs publics dans le quartier, relayait les points de vue des habitants et des acteurs sociaux du quartier et présentait enfin les enjeux du projet de transfert des activités de commerce de véhicules d’occasion au nord de Bruxelles (projet Ro-Ro) en s’interrogeant sur les conséquences de ce déplacement pour l’équilibre du quartier.

Un an plus tard, IEB sortait un dossier consacré à Cureghem en l’honneur de sa nouvelle implantation dans ce territoire populaire d’Anderlecht, souvent stigmatisé et présenté comme une enclave du fait de son implantation entre les voies ferrées et le canal, force est de constater pourtant que le quartier Heyvaert présente une centralité physique et économique puissante, circuit d’une « mondialisation par le bas » [1]. Ses valeurs d’usage sont multiples. Il joue un rôle essentiel d’accueil des migrants et des populations peu argentées tout en hébergeant, outre la plaque tournante internationale du commerce de véhicules d’occasion, d’autres poumons économiques tels le marché hebdomadaire des Abattoirs (100.000 visiteurs chaque semaine) et ses lignes d’abattage porc et bœuf, ses grossistes en textiles ou en alimentation.

Depuis, IEB a multiplié les liens et les interventions à Heyvaert rencontrant tout à la fois les associations actives sur la question du logement (comme l’ULAC et l’AISAC), sur les questions de rénovation urbaine (comme le CRU), sur les questions de santé (les Pissenlits et la Maison médicale...), sur la formation et la promotion sociale (Formation Aide aux Entreprises – FAE), sur l’émancipation des populations (Université Populaire d’Anderlecht – UPA, la Maison de quartier La Rosée) mais aussi les habitants du Comité Renaissance-Lemmens, la mosquée El Fatah, les garagistes regroupés au sein de la Fédération des exportateurs de véhicules d’occasion...

Tout ce petit monde qui se côtoie ou non, observe avec plus ou moins d’acuité les profonds changements en cours ou annoncés. Ainsi l’activité des garages a longtemps contribué à dévaluer le quartier aux yeux des investisseurs, limitant d’autant la pression immobilière. Mais ce frein pourrait sauter avec le programme de délocalisation des garages au nord de Bruxelles. Cette mutation du quartier pourrait générer une montée des prix du logement, une perte de la capacité d’accueil du quartier et de ses liens communautaires.

Pour visibiliser et se faire croiser les ressources du quartier, IEB avait organisé en 2016, dans les locaux d’Euclides, durant trois mois, une exposition de photos et de témoignages libérant la parole des usagers de Cureghem, habitants et travailleurs, au-delà de leurs cercles d’action. Cette exposition venait s’adosser au dossier de la revue Uzance [2] entièrement consacrée à Heyvaert. Celle-ci fut aussi l’occasion d’organiser des balades critiques dans le quartier adressées tant aux usagers du quartier qu’à des extérieurs.

L’ensemble de ce processus et des échanges vivants qu’il a généré nous a donné l’occasion de réaliser cette étude sur ce quartier singulier et universel à la fois. Il a été réalisé sur le thème des résistances ordinaires des quartiers populaires. Cette approche vise à aborder le processus de gentrification d’un quartier sous l’angle de l’appropriation de l’espace mettant aux prises des acteurs et des groupes inégalement dotés, en prenant en compte la marge d’action, même dans des contextes difficiles, des habitants les moins dotés en capital. Dans ce cas, la résistance consiste « une démarche et un positionnement conscients, qu’elle soit individuelle ou collective, mais aussi comme un état de fait non conscientisé, lorsqu’elle résulte du maintien de pratiques individuelles qui, prises collectivement, permettent la continuité de réalités sociales dans des contextes de changement. » [3]

Il a fait l’objet d’un Bruxelles en Mouvements illustré de dessins réalisés par des artistes ayant battu la semelle durant plusieurs mois dans les rues du quartier. Lequel a pu être largement distribué à plusieurs centaines d’exemplaires dans le quartier durant l’été 2018 pour faire écho et donné de l’épaisseur à l’événement du cinéma Nova dans le quartier et auquel IEB a été associé.

Alors que des pressions immobilières intenses s’exercent sur le quartier, que ses ressources sont aujourd’hui fragilisées, que d’aucuns plaident pour une transformation drastique du quartier, Heyvaert est le réceptacle de pratiques concrètes de la part des habitants des lieux et usagers du quotidien qui ne se contentent pas de subir les changements par le haut de leur cadre de vie. Des pratiques qui contribuent à la préservation d’un accès à des ressources urbaines (équipements, services, espaces publics, mais aussi réseaux sociaux, familiaux, amicaux) et/ou idéelles (la charge affective accolée par l’individu au lieu, en fonction de son histoire, de sa mémoire, de l’histoire du lieu, de la mémoire collective) mis à mal par les changements du tissu urbain [4]

Il nous a paru vital d’exprimer en quoi et pour quoi ce quartier compte pour de nombreux usagers du bas de l’échelle social, peu entendus par ceux qui squattent les barreaux du dessus. Un quartier de transit par ordinaire où « On atterrit quand on n’a pas le choix et on repart quand on va mieux » [5].

Atterrir

Heyvaert constitue depuis des décennies une porte d’entrée de ville pour les primo-arrivants qui sont venus remplacés les ouvriers au fur et à mesure du processus de désindustrialisation. Ce ne sont pas moins de 125 nationalités qui s’y côtoient en 2018.

Certains arrivent à Heyvaert par hasard. La proximité de la gare internationale du Midi joue ici un rôle indéniable.

«  Je suis arrivé comme tout le monde, c’était en 2006, j’ai commencé à m’intégrer comme tout le monde, quand je suis arrivé je suis passé un peu partout. Je suis passé en Italie, j’ai fait quelques jours là-bas puis chez un ami à Paris puis je suis descendu à la gare du Midi. Je ne connaissais personne à Bruxelles et j’ai dit ; ‘je vais aller comme ça et je vais m’installer là où on pourrait m’accepter’. Je ne connaissais rien du quartier, je suis venu comme ça. La première nuit, je l’ai passé ici, y a quelqu’un qui m’a hébergé chez lui. On a sympathisé, moi j’étais musulman et lui c’était un chrétien engagé. Il était engagé et c’est ça aussi le quartier. J’ai pris un risque, je n’étais pas sûr de rencontrer cette personne mais la vie elle-même elle est dangereuse. » (Homme ivoirien travaillant dans le commerce de voitures d’occasion et vivant depuis une petite dizaine d’années dans le quartier.)

Beaucoup atterrisse à Heyvaert via le tissu social, familial, le réseau communautaire mais aussi en raison de la réputation d’un quartier où l’on est sûr de trouver une connaissance, un coup de main, un logement ou un travail.

  • «  Le quartier, vous savez sociologiquement est composé de populations immigrées et les Africains, ils se regroupent par rapport à là où il y a une forte présence de leur communauté d’origine, les Nigériens n’y dérogent pas, donc quand ils arrivent, ils vont là où ils sont sûrs de trouver un ami, une sœur qu’ils connaissent, ceux qui connaissent l’endroit qui vont vous aider ou vous héberger et finalement de l’hébergement d’une semaine, de l’hébergement de deux, trois ou huit jours, parfois ça devient quasi définitif » (Homme nigérien de 45 ans installé à Heyvaert depuis une dizaine d’année).

Pour les primo-arrivants, les anciens migrants compatriotes jouent le rôle de guide et d’alliés de circonstance. Ces arrangements sociaux compensent le manque de ressources économiques des arrivants.

  • «  Les anciens, les gens qui vous ont précédé dans le quartier, les gens qui maîtrisent tout le quartier, qui te guident, qui te conseillent sur les choses à faire et celles à ne pas faire. Les plus importants, ce sont les anciens… Je crois que tout arrivant est censé connaître ce quartier parce que c’est ici que tu vas voir tes compatriotes qui vont te guider. Même si tu n’as rien à faire, on te dit va sur la route, tu es obligé de venir voir tes compatriotes, pour faire des connaissances, tous les arrivants africains en Belgique doivent connaître ce quartier, c’est indispensable ». (Artiste nigérien de 40 ans arrivé depuis quelques mois à Heyvaert).
  • « Quand j’étais à Liège, je ne connaissais personne. Quand je me levais, c’était pour aller au travail et le soir si je sors du boulot c’est pour rentrer chez moi. Ici je peux dire qu’ il y a un réseau avec les commerçants nigériens qui viennent de temps en temps et si j’ai besoin d’envoyer quelques choses comme les téléphones portables ou les PC, c’est eux que je vais voir, ils me les ramènent à la famille alors qu’à Liège je n’avais pas cette possibilité. » (Locataire du quartier).

Le quartier recèle de nombreuses églises évangélistes pour la plupart créées par des migrants tantôt issus de l’Afrique noire tantôt des communautés espagnoles et hispaniques. On trouve pas moins de 70 églises évangélistes à Cureghem. Elles sont souvent le premier lieu de rencontre des vagues migratoires et remplissent un rôle social : distribution de vivres, accueil des personnes sans papier, recherche d’un emploi ou d’un logement.

La présence du commerce de voitures est un autre vecteur qui aimante les arrivants vers le quartier.

  • « Je ne connaissais pas le quartier directement mais je faisais beaucoup de commandes de voitures depuis l’Italie. Je ne m’étais jamais déplacé, c’est des amis qui achetaient la voiture pour moi. J’avais des amis en Belgique, je les envoyais de l’argent, ils m’achetaient une voiture et ils me la faisaient acheminer jusqu’à Dakar et c’est le jour où j’ai été dribblé, c’est le jour où des gens m’ont arnaqué que j’ai décidé de venir passer mes commandes moi-même. Quand je suis venu, j’ai apprécié le quartier, j’ai apprécié son ambiance et je suis resté » (Travailleur dans le secteur des voitures).
  • «  Le quartier est une zone de voiture d’occasions. Ici, on est tous des nigériens, on vient dans l’association qui est domiciliée ici sur la rue Heyvaert. Moi, je suis dans la rue parallèle, j’habite à la rue de Liverpool. Je suis arrivé ici par hasard. Avant, j’étais à Liège où je travaillais et après la fin de mon contrat, je suis arrivé sur Bruxelles. » (Homme nigérien de 46 ans habitant Heyvaert depuis quelques mois).

Il n’est pas rare toutefois que ce qui devait être un quartier de transit devienne pour certains un quartier d’installation.

  • « Comment expliquez le quartier, c’est que quand vous venez d’arriver, vous devez vous joindre à quelqu’un qui connaît bien le quartier, on s’entend bien, il y a beaucoup d’évolution sur le plan de l’habitat, on a notre maison, je ne suis pas dans les logements sociaux. Le quartier a beaucoup changé, il y a 8 ans, on n’avait pas ce pavé, on n’avait pas les arbres qui poussent, en hiver, ils sont très beaux. Il y a les trottoirs, on est ici, le quartier a beaucoup évolué en bien, il est propre aujourd’hui. Il y a beaucoup d’ambiance. » (Commerçant camerounais vivant depuis 10 ans dans le quartier).

Co-habiter

Il ne faut pas se leurrer, la vie dans le quartier n’est pas toujours simple, les diversités des origines, des cultures, des parcours de vie, des besoins, créent des frottements, des tensions. Si les solidarités sont là, les habitants doivent composer au quotidien avec une diversité de codes et de seuils de tolérance. Certains vivent cette diversité comme une contrainte ou pointent les clivages que cela crée entre les diverses communautés.

  • « J’ai un certain âge, j’ose plus beaucoup me promener le soir. J’ose plus. Au fait, c’est pas ça. Par exemple, tu vas dire ‘ je vais rentrer dans un café’. Quand tu rentres, c’est ou un café de roumains, ou un café de polonais, ou un café d’africains, ou un café d’arabes. Moi, c’est pas ce que j’ai connu quand je suis arrivé en Belgique. Parce que quand tu rentrais dans un café, il y avait une diversité. Il y avait un Turc, il y avait un Espagnol, il y avait une ambiance, on tenait l’un à l’autre. » (Homme belge d’origine marocaine de 56 ans travaillant au marché des abattoirs).

Certains marquent la différence entre assimilation et intégration.

  • « Moi je me dis que l’intégration ce n’est pas venir copier, l’intégration c’est respecter la loi et faire ce que tu sais bien que les autres font. Maintenant, il faut rester soi-même parce que moi ce n’est pas parce que je vais manger du camembert fromage que je suis intégré, non, moi je ne prends pas l’intégration comme ça, moi quand je descends dans la rue et qu’on me dise les poubelles il faut les descendre à 17 heures, je les descends à 17 heures pas avant 16. Après on me dit je ne dois pas jeter dans la rue, je ne vais pas jeter dans la rue. On me dit que l’enfant doit aller à l’école quand il a six ans et il doit aller à l’école quand il a six ans. Pour moi, c’est ça l’intégration. Pour moi il ne faut pas qu’on ne me dise, voilà il faut manger des moules frites parce que c’est le symbole de la Belgique, non moi je fais mon mafé, quand je veux causer avec mes frères, je cause avec mes frères mais quand même dans la rue, il faut qu’on respecte les lois.  » (Travailleur dans le secteur des voitures).

Les tensions provoquées par des perceptions et des usages différents du quartier se retrouvent autour du commerce illégal de drogue. Le quartier est en effet connu pour ses activités de deale qui restent toutefois à une échelle assez modeste.

  • « Mais même leurs parents, ils habitent le quartier. Surtout, il faut rien dire. Si t’as vu quelque chose, il faut rien dire. Il faut pas dire que j’ai vu ça, que celui-là il a fait ça, il a vendu. Il faut rien dire » (Femme marocaine de 44 ans habitant le quartier depuis 5 ans).

Ils sont nombreux à trouver le quartier « trop bruyant, trop masculin, trop africain ». Ils souhaitent néanmoins rester dans le quartier en raison de sa centralité. C’est le prix à payer pour rester au centre ville. D’autres jouent sur les deux tableaux, ont quitté le quartier mais y reviennent pour y travailler ou pour ses sociabilités.

  • « Je suis mieux là-bas, je suis chez moi, je suis avec mes enfants, je me sens mieux chez moi parce que ici, il y a des agressions, des bagarres, j’aime venir parler, passer un peu de temps mais je ne me sens pas à l’aise pour y habiter, c’est un manque qu’on vient retrouver ici mais c’est pas une raison pour venir vivre ici éternellement, je n’aime pas vivre ici surtout quand tu es avec les enfants, il n’a pas d’espace ou d’endroits pour les enfants » (Nigérien travaillant dans le quartier).

S’observe parfois un divorce entre le logement apprécié et le quartier dont on voudrait s’extraire. Mais nombreux sont ceux qui identifient l’articulation entre les nécessaires accommodements liés à un mélange de diversité et de précarité et l’opportunité de disposer d’un logement abordable.

  • « Dans ce quartier, moi j’aime bien le côté diversité parce que là, tu as la mosquée, à côté de cette mosquée ,il y a une église, juste à côté il y a des restaurants marocains, j’aime la mixité moi, y a des Belges qui sont là pour travailler, des Africains. Les belges ils viennent parce qu’ils ont des entreprises, y a des Belges qui ont des boucheries, des restaurants, des sociétés d’aciérie. Il y a un peu de tout dans le quartier. Le logement ne coûte pas cher, le prix est acceptable par rapport à d’autres quartiers. J’ai eu mon appartement facilement. Dans ce quartier j’aime bien aussi les produits africains ces produits, ils sont plus concentrés dans ce quartier ». (Ivoirien travaillant dans le commerce de voitures d’occasion et vivant depuis une petite dizaine d’années dans le quartier).

Depuis la guerre en Syrie, le quartier voit affluer ceux qui ont dû fuir leur pays. Ces derniers ne sont pas toujours perçus d’un bon œil par ceux qui sont déjà installés. La concurrence se crée sur les espaces publics trop rares. Le parc de la Rosée, seul espace vert digne de ce nom dans le quartier, s’est vu rebaptiser « parc des Syriens » en signe de désapprobation de la part des habitants qui se sentent chassés de cet espace précieux depuis que les migrants syriens en ont fait leur lieu de rencontre.

  • « Cet afflux peut perturber les habitants historiques qui ne sont pas particulièrement au courant de la raison de leur venue et qui ont le sentiment de subir une invasion massive » (Vital Marage, Service de prévention de la commune d’Anderlecht)

Ces dernières années, la co-habitation n’est plus seulement une question de co-existence à gérer avec les différentes vagues migratoires qui échouent dans le quartier mais aussi une confrontation avec l’arrivée de nouvelles classes sociales. Comme le souligne la chercheuse Muriel Sacco [6], la mixité sociale voulue par les pouvoirs publics « passe moins par une élévation du niveau de vie des habitants que par la dilution de la frange la plus pauvre, à la fois en densifiant le tissu résidentiel et en attirant des résidents disposants de revenus plus élevés. Cette orientation présente l’avantage de diminuer les nuisances liées au commerce de voitures d’occasion, mais elle n’est pas une médiation entre les différents intérêts en présence à l’échelle de la zone d’Heyvaert : ceux des habitants et ceux des commerçants de voitures. »

Les nouveaux arrivants plus aisés font l’objet de discours parfois courroucés.

  • «  Ils (les nouveaux arrivants) ont aimé les appartements. Ils sont partis l’acheter. Maintenant, ils ne sortent plus de chez eux. Dès qu’ils arrivent, les voitures sont dans les garages . Ils ne disent bonjour à personne tellement qu’ils sont fâchés. » (Homme belge d’origine marocaine, 58 ans, commerçant indépendant).

Travailler

Historiquement, le quartier était un quartier d’artisans et de petites industries entretenant des liens étroits avec les différentes écoles professionnelles, comme les Arts et Métiers, ainsi qu’avec les abattoirs. Mais la désindustrialisation a particulièrement frappé Cureghem et de nombreux petits entrepreneurs ont quitté le quartier. Toutefois trois secteurs continuent à tenir le haut du pavé dans l’économie cureghemoise et à fournir de l’emploi qualifié ou non : le secteur de la viande autour des abattoirs et les marchés, le textile concentré dans le quartier du Triangle avec ses ateliers de confection et ses grossistes, et le secteur du commerce de voitures de seconde main le long de la rue Heyvaert. Ces secteurs sont précieux pour s’adresser à une population dont plus d’un cinquième ne possède qu’un diplôme de l’enseignement primaire.

L’ensemble des commerces du quartier, marchés des Abattoirs inclus, constituent une opportunité pour trouver des petits boulots, le plus souvent informels. Charger et décharger des caisses, faire un remplacement sur un stand, vendre des pistaches ou des cafés aux commerçants.

  • « Ici le matin, vous venez ici le matin à 5h du matin, il y a 15-20 personnes qui passent pour vous demander du travail… Tous les jours, t’as des gens qui cherchent des boulots. T’as des gens, ils ont rien à faire ils viennent à côté de toi, ils te disent ‘écoute, laisse-moi mettre trois trucs à côté de toi pour revendre’. Tous les jours t’as des gens qui cherchent des boulots. T’as des gens ils ont rien à faire ils viennent à côté de toi ils te disent ‘ écoute, laisse moi mettre trois trucs à côté de toi pour revendre’. En fait, moi je suis pas contre que tout le monde s’en sort pour manger, je suis pas contre. Mais par contre des petites gens comme ça, ça nous tue nous. Par exemple ils viennent ici au métro Clémenceau, là ils te déballent, ils vendent des parfums, des trucs, des copies, des vêtements, des copies, des baskets, des téléphones et des bazars. Eux ils vivent pas de ça. Ils ont pas de lois sociales, ils ont pas de TVA, ils ont pas d’emplacements, ils ont rien. » (Belge d’origine marocaine vendant depuis 20 ans des vêtements sur le marché des abattoirs).

Il s’agit certes d’activités précaires souvent non déclarées mais qui permettent de mettre le pied à l’étrier le temps d’accéder à un meilleur statut. Il s’agit parfois d’une question de survie.

  • « Le quartier c’est pas forcément ce que les gens croient mais c’est vrai peut-être ce qui dérangeait les gens auparavant, c’est un quartier où il y a les primo-arrivants. Donc les primo-arrivants là, quand ils arrivent, c’est vrai qu’ils connaissent rien de la loi du pays. Peut-être ils n’ont pas de papiers, ils se disent voilà qu’on pourrait se débrouiller ici, peut-être que quelqu’un va l’aider à laver les voitures ici. Peut-être que quelqu’un va lui donner 20 €, déjà ça va, c’est illégal mais c’est mieux, ça vaut mieux que zéro parce que s’ils rentrent pas dans ce circuit, ils peuvent aller faire le deal de drogue et peut-être faire des cambriolages donc c’est vrai que c’est illégal mais c’est un peu l’illégalité positive. S’il y a un Libanais qui a besoin de quelqu’un pour nettoyer sa voiture, ils ont 20 €, ils rentrent à la maison, ils ne vont pas profiter de la sécurité sociale. Ils vont dépenser ces 20 € dans le circuit économique belge donc c’est un mal nécessaire.  » (Ivoirien travaillant dans le commerce de voitures d’occasion et vivant depuis une petite dizaine d’années dans le quartier).
  • «  J’aime bien le quartier pour la liberté qu’on peut y trouver, ça fait pas longtemps que je suis ici dans ce quartier, je l’ai connu grâce à des gens, ça fait à peu près deux ans à peine que je l’ai connu à travers des amis et des gens qui le fréquentaient. C’est un quartier où on peut faire beaucoup de business, c’est un quartier où on peut acheter des voitures pour les revendre en Afrique. C’est notre moyen de survie. » (Un travailleur dans le secteur des voitures).

Dans les diagnostics des pouvoirs publics, l’activité des garages n’est souvent décrite qu’en termes de dysfonctionnement.

  • «  Le commerce de voitures de seconde main à Cureghem n’est pas compatible avec le développement des fonctions urbaines propres au centre-ville. Il n’apporte aucune plus-value à la ville et est plutôt source de nuisances. Il convient donc d’envisager son déplacement vers d’autres zones du canal, en dehors du centre urbain. » (projet de Plan régional de développement durable, 2013, p. 157).
  • « De nombreux rabatteurs, souvent en provenance d’Afrique sub-saharienne, investissent l’espace public et s’approprient certains tronçons de rue. D’après certains acteurs, cette concentration donnerait lieu à un commerce de petits objets volés et amènerait une image de territorialisation des nationalités dans le quartier, laquelle est ressentie comme négative. [...] Dans cette partie du quartier, la rue devient une zone de transactions commerciales formelles et informelles. De nombreux rabatteurs guettent le client pour le diriger vers l’un ou l’autre vendeur qui lui versera alors une petite commission. La présence dans le quartier de cette population particulièrement précaire génère toute une économie parallèle notamment autour de la restauration. » (Ipé-BUUR, 2013, p. 56).

S’il ne faut pas nier les réalités du quartier, il serait par réducteur de ramener les activités économiques du quartier à des activités informelles d’économie parallèle.

  • « De plus, il y avait le soupçon que ces garages abritaient des voitures volées, qu’ils étaient gérés par une mafia. » (Martin Rosenfeld)

L’exportation de voitures d’occasion est une activité ancienne en Belgique. Mais celle-ci va prendre une tournure particulière à la fin des années 1970. A cette époque, plusieurs exportateurs de véhicules d’occasion sont situés près de la gare du Midi par où arrivent leur clientèle. Beaucoup sont d’origine libanaise et exporte les voitures vers le Liban au moment où la guerre civile bat son plein et génère une forte demande en véhicules d’occasion.

  • « Au début, les voitures sont envoyées au Liban, en pleine guerre civile. « Le besoin était énorme car il n’y avait plus de transport public. » (Pierre Hajjar, garage SOCAR).

C’est cette même guerre civile qui sera pour partie la cause d’une diaspora du peuple libanais dans le monde entier. Les libanais installés à Bruxelles vont organiser le marché des véhicules d’occasion depuis Bruxelles grâce à sa bonne connexion avec le Port d’Anvers, l’un de ceux possédant l’une des plus grandes capacités mondiales de chargement « RoRo » (Roll on board – Roll off board) c’est-à-dire de bateaux disposant d’une rampe d’accès pour le matériel roulant. Ces bateaux sont d’immenses parkings flottants peuvent transporter jusqu’à 6000 voitures.

Lorsque le marché d’exportation de véhicules vers le Liban va se tarir à la fin de la guerre civile, les consignataires libanais vont se réorienter vers le marché africain grâce à un des bras de sa diaspora permettant d’identifier la demande en Afrique de l’Ouest.

  • « Cette filière commerciale, qui montre un autre visage de la globalisation économique, est mal vue : elle participe à l’idée que l’Afrique est une poubelle de l’Europe. » (Martin Rosenfeld)

Cette vision manque probablement de nuance. Tout d’abord, l’absence de chaîne de production de véhicules dans une bonne partie de l’Afrique fait que les véhicules neufs y sont très chers et pas abordables pour la majorité des populations locales. Ensuite, l’Afrique a un savoir faire dans la réparation de véhicules et ceux qui sont exportés, vu le cycle de vie extrêmement court d’une voiture en occident, ont encore, en réalité, une durée de vie qui n’est pas anodine. L’empreinte écologique totale de l’opération est sans conteste meilleure que d’envoyer une voiture à la casse pour la remplacer par une nouvelle. Outre les véhicules, bien d’autres objets sont exportés depuis le quartier. On estime souvent à tort que les appareils exportés qui ne fonctionnent pas ne seront pas réparés et réutilisés. De nombreux Etats africains sont tout à fait apte à réparer leurs déchets électroniques. 85 à 90 % des déchets électroniques exportés au Ghana et au Nigéria sont réutilisés.

Les personnes qui sont responsables de l’ensemble des démarches administratives pour transférer les véhicules par bateaux depuis la Belgique jusqu’à leur lieu finale de destination s’appelle les consignataires. Ce travail de consignation demande d’importants espaces pour le stockage des véhicules en attente du départ d’un bateau. Se sentant à l’étroit dans le quartier de la Gare du Midi en pleine expansion urbanistique, plusieurs consignataires vont s’installer à quelques pas de là dans le quartier Heyvaert à partir des années 1980. Ils vont pouvoir profiter des espaces laissés vacants par les grossistes en viandes et autres bouchers. En effet, à l’époque, confrontés à l’entrée en vigueur d’une nouvelle législation européenne imposant des normes beaucoup plus strictes pour le secteur de la boucherie, de nombreux grossistes en viande installés à proximité des abattoirs d’Anderlecht vont préférer déménager leur activité en périphérie de la ville plutôt que d’entreprendre de coûteux travaux de mise en conformité de leurs installations dans le quartier. Une aubaine pour les exportateurs de voitures qui vont trouver là de grands espaces pour le stockage des voitures mais aussi pour les manœuvres des camions « type huit » c’est-à-dire les camions qui chargent huit voitures pour les acheminer par la route jusqu’au Port d’Anvers.

Lors des premières implantations des garages, les pouvoirs publics se sont montrés assez indifférents et ont plus ou moins "laissé faire". Il faut dire qu’ils venaient remplir un vide tout en produisant des bénéfices pour les communes concernées, le commerce étant à cheval sur Molenbeek Saint-Jean et d’Anderlecht. La frontière entre les deux communes suit le tracé d’un des bras de la Senne à proximité du canal. Au vu de l’expansion de l’activité et des plainte de certains habitants, les deux communes vont chercher à contrôler l’activité à partir des années 90. Cela s’est traduit par la tentative d’imposition, du côté anderlechtois, en 1992, d’un doublement du prix de la taxe communale pour les commerces impliqués dans l’exportation des véhicules d’occasion. C’est alors que s’est créée la Fédération des Exportateurs de Véhicules d’Occasion (FBEV) pour contrer la décision de la commune d’Anderlecht. La Justice a donné gain de cause aux exportateurs.

Les communes ont ensuite rendu les conditions de travail des exportateurs plus contraignantes (réduction de la taille des voiries et des espaces de stationnement ; mise à sens unique de certaines artères, ...). et mis sur pied des Cellules Garages, en 2001-2002 pour ce qui est de Molenbeek et 2007 pour ce qui est d’Anderlecht. Les deux cellules fusionneront en 2008 pour créer la Cellule Garage Intercommunale qui a fonctionné jusqu’en 2012, date de la fin du financement régional qui permettait son existence. Elle avait de toute façon mené sa mission à terme. Les garages du quartier sont aujourd’hui en ordre pour la plupart d’entre eux et disposent de permis d’environnement et les emplois directs qu’ils génèrent sont des emplois déclarés. Selon la FBEV, ce secteur génère à Bruxelles 1200 emplois directs.

  • « On n’est pas toujours apprécié à notre juste valeur alors qu’on rapporte beaucoup d’argent à Belgique. Il y a des milliers d’emplois qui dépendent de nous : les camionneurs, l’Horeca dans les environs, le port d’Anvers. Même les transporteurs aériens ! Sans oublier qu’on paie énormément de taxes, les impôts, l’ONSS. » (Pierre Hajjar, garage SOCAR)

Cette activité génère une main d’œuvre conséquente constituée par la chaîne des intermédiaires qui contribuent à la fabrication de ce marché.

  • «  J’aime bien le quartier pour la liberté qu’on peut y trouver, ça fait pas longtemps que je suis ici dans ce quartier, je l’ai connu grâce à des gens, ça fait à peu près deux ans à peine que je l’ai connu à travers des amis et des gens qui le fréquentaient. C’est un quartier où on peut faire beaucoup de business, c’est un quartier où on peut acheter des voitures pour les revendre en Afrique. C’est notre moyen de survie. (Un travailleur dans le secteur des voitures)

L’opportunité suscitée par ces petits boulots en lien avec la communauté africaine est la cause de la présence importante d’une population issue d’Afrique subsaharienne dans le quartier qui par la même occasion y développe toute une série d’activités connexes orientées vers cette population (snack, épiceries, salons de coiffure, églises pentecôtistes). En 2015, on dénombrait des personnes provenant de 34 pays d’Afrique à Cureghem faisant figure de nouveau Matonge :

  • «  Il y a des fournisseurs partout, que quand je veux manger du piment ou quelque chose d’épicé, que j’ai pas besoin d’aller jusqu’à Bruxelles pour le trouver. Je passe directement dans l’abattoir ou dans n’importe quel restaurant dans le quartier, mais il faut aimer, nous le quartier nous rappelle un peu l’Afrique ». (Nigérien employé comme chauffeur poids lourd).

Le quartier Heyvaert incarne ainsi le circuit d’une "mondialisation par le bas" en donnant une place à des dizaines d’entrepreneurs migrants dont l’action conjointe est à l’origine d’un véritable circuit économique, «  créant une autre mondialisation, pas celle des capitaux et de la technologie mais d’une solidarité entre des communautés traversant les frontières nationales et dessinant les contours de nouveaux espaces commerciaux » (Martin Rosenfeld). Outre la plaque tournante internationale du commerce de véhicules d’occasion, il joue un rôle essentiel d’accueil des migrants et des populations peu argentées.

Même si l’activité est en perte de vitesse, c’est un demi millier de voitures qui rejoignent chaque jour le continent africain via le port d’Anvers au départ de Heyvaert. La concentration de l’activité dans le quartier à proximité de la gare internationale Midi lui donne un fort potentiel économique.

Par contre, il est vrai que l’activité de garage actuelle est difficilement compatible avec la nouvelle vocation résidentielle que les pouvoirs publics voudraient donner au quartier. Mais ces derniers devront jouer avec maintes contraintes pour réaliser leurs objectifs : les garagistes sont à 80 % propriétaires de leurs surfaces d’exploitation, de manutention et de stockage des véhicules et ne sont pas prêts à brader leurs ressources foncières.

  • « Au départ, nous n’étions pas forcément prêts à partir, mais, en rencontrant les autorités, la Région, nous avons compris qu’il y avait des plans sérieux pour Bruxelles, que le quartier a un potentiel important. Comme nous sommes pour la plupart propriétaires de nos bâtiments, nous pouvons tout à fait nous inscrire dans ce projet de rénovation urbaine. Avoir du logement peut aussi nous rapporter. Nous avons une carte à jouer. (Pierre Hajjar, garage SOCAR).

La plupart des sols sont pollués et ne respectent pas les normes permettant d’accueillir la fonction logement.

  • "Les enjeux financiers dépassent donc largement le ‘petit quartier Heyvaert’ et exigent d’être pris en compte lorsqu’on désire trouver des solutions aux nuisances existantes. Il me semble indispensable de mesurer aussi pleinement les apports positifs de ce commerce pour espérer prendre des mesures efficaces qui auraient des chances d’aboutir. Les enjeux économiques sont trop importants. Les décisions politiques auront peu de chance d’être suivies d’effets si on persiste dans l’idée qu’il s’agit d’une activité secondaire qui touche à une économie de récupération et de bouts de ficelles. Tant qu’on dévalorisera l’activité, les mesures ne seront pas prises au sérieux par les principaux acteurs économiques du secteur ». (Martin Rosenfeld, chercheur à l’ULB [7]).

Une barge sur le canal peut embarquer 300 voitures (contre 8 voitures pour les camions). Sachant qu’environ 500 voitures quittent chaque jour Heyvaert et donc près de 60 camions, on imagine le soulagement que pourrait créer le déménagement des garages vers le nord de la Région et le transport par voie d’eau tant pour les voiries du quartier que pour ses habitants.

Dès 2010, le Port a entamé des études sur la question. Un terrain repéré qui permettrait d’installer un terminal Ro-Ro pour transporter jusqu’à 120.000 véhicules par an vers Anvers. Le terrain est racheté par le Port et un marché est lancé en 2015 vers les candidats « garagistes ». La plupart d’entre eux ne sont pas contre ce déménagement pour autant que cela se fasse sans perte financière.

Mais avant même que les choses puissent être pensées et organisées sereinement, les pouvoirs publics se sont emballés. Les lignes d’orientation du Plan canal qui visaient à revitaliser les quartiers qui bordent le canal leur ont donné des ailes. Ils ont vu là un nouveau quartier avec 900 logements ! Ce qu’en pense les « propriétaires garagistes » n’est pas une question inscrite à l’agenda. Des logements sont vendus avec la promesse du déménagement prochain des garages. Mais nous sommes en 2018 et la majorité de ceux-ci sont toujours là. Que s’est-il passé ? L’offre du Port n’était pas assez attractive à leurs yeux et le sentiment d’être chassé du quartier n’aidait pas au dialogue. Ils ne sont pas prêts à brader leurs ressources foncières et à mettre en danger une activité qui repose sur un équilibre fragile. Aujourd’hui, les choses prennent aujourd’hui une tournure moins tendue, du moins entre la FBEV et la Région.

Commercer et se nourrir

L’identité commerciale du quartier est très claire et s’articule presque entièrement autour des abattoirs et du marché et du commerce de véhicules d’occasion. L’effet de concentration de ces deux types d’activités en fait des places marchandes uniques.

  • «  Je changerais de quartier, ça ne marcherait pas si bien, je vous le garantis. C’est le quartier de l’abattoir. Ils ne vont pas chez untel, ils vont à l’abattoir. Je suis persuadé qu’on déménagerait à un kilomètre d’ici, ça ne marcherait plus » (un artisan tripier).

Il en va de même pour les véhicules d’occasion. Il y a bien plus de véhicules vendus dans le quartier Heyvaert que ce que le marché belge de l’occasion n’est capable de produire. C’est la concentration des fonctions essentielles à cette activité sur un même lieu qui en fait une place marchande unique.

Si la concentration de l’activité commerciale peut générer des formes de concurrence, elle produit aussi des solidarités et des synergies.

  • «  Bah solidaire, solidaire,… je vais te dire, solidaire… C’est chacun pour soi. Dans le commerce c’est chacun pour soi. Il y a une solidarité par exemple quand il y a un décès dans une famille ou il y a un événement, un mariage ou un truc, alors là bon » (Homme belge d’origine marocaine de 56 ans travaillant depuis 20 ans au marché des abattoirs).
  • «  Entre nous, il y a toujours la guerre des prix, la guerre des nerfs comme on dit. Mais après ça, on a de bons rapports. La plupart c’est des Pakis, je leur livre ce que moi j’importe d’Afrique et moi ce que je n’ai pas, je le prends de chez eux, s’ils ont des bons prix. Les boîtes de conserve, je les prends de chez eux. Il y aune forme d’échanges mais c’est vrai qu’ils font dix fois plus grand que mon local ». (Homme belge d’origine congolaise).

Le quartier joue son rôle de tremplin social.

  • «  Moi je suis ici depuis 17 ans mais pas à ce poste là, j’ai toujours été au marché mais j’ai débuté comme balayeur et maintenant je suis à ce poste. » (Belge d’origine marocaine travaillant au marché des abattoirs et ayant vécu 20 ans à Heyvaert avant de s’installer à la périphérie de Bruxelles).

Ceci est particulièrement vrai pour la population d’Afrique noire qui s’y installe dès lors que la rencontre possible avec d’autres compatriotes venus du Cameroun, du Niger, du Nigeria, de la Mauritanie ou encore du Bénin, permet de s’associer, de créer des entreprises si bien qu’un classe moyenne noire se crée et est à l’origine de manifestations culturelles ou de clubs d’affaires.

Les commerçants sont présents dans le quartier à toute heure, sont visibles, accessibles. Ils transmettent des informations, des colis, dépannent. On peut s’y arrêter, y trouver un accueil, le temps de prendre un café ou même si l’on ne consomme pas. Le nombre de clients qui stationnent devant un même café pendant plusieurs heures est notoire particulièrement les jours de froid ou de pluie.

  • «  On se dit ‘bonjour’. Des fois avec mon marchand, avec la personne qui vend ici l’alimentation, le postier passe par là, il prend le colis, il vient : ‘il y a un colis pour toi’, ‘y a une telle personne qui est passée, j’ai dit que t’étais pas là...’ » (Mère belge de 35 ans avec 5 enfants).
  • «  De temps en temps, il y a des commerçants qui viennent aussi boire un café, parce que bon ils ont des bons cafés, voilà quoi. Et en plus il est pas loin du marché quoi. Bah oui, on est pas robots quoi. Quand la température elle est en négatif vers des moins 5, moins 10 degrés et vas-y pour tenir le coup. On a besoin d’un petit café, d’un petit remontant ». (Homme belge d’origine marocaine de 56 ans travaillant au marché des abattoirs).
  • «  J’envisage de faire une belle affaire. J’envisage de rester pour plusieurs raisons, d’abord parce que j’ai une boutique ici, parce que je suis propriétaire de la boutique, du local et de tout le bâtiment depuis cinq ans… Je veux rester dans le quartier parce que tous nos frères africains sont ici et qu’ils cherchent leur pain sur la rue Heyvaert. En fin de journée, quand ils terminent leur journée, ils viennent prendre leur verre ici et moi j’envisage de finir le sous-sol pour qu’ils puissent tranquillement prendre leur verre sans pour autant déranger les voisins ». (Homme d’origine congolaise, 40 ans, commerçant à Heyvaert).

L’activité économique intense se complète d’une offre alimentaire diversifiée et bon marché. Boucheries, épiceries, marché des abattoirs où l’on trouve produits de tous horizons et frais à prix bas.

  • « Je suis ici comme j’étais au Brésil, je me ravitaille en fruits exotiques, les avocats, les papayes, tout ce que j’aime bien, les fruits. On a le marché en face. c’est vrai que c’est beaucoup de bruit mais de là où j’habite, je n’entends rien, l’immeuble est bien isolé et en face quand je descends, je trouve tout ce dont j’ai besoin pour manger, je sors, je marche cinq minutes d’ici » (Femme brésilienne de 44 ans, locataire à Heyvaert depuis 12 ans).

Beaucoup de commerces étant tenus par des migrants, ces derniers savent qu’ils y trouveront les produits répondant à leur goût et culture alimentaire : viande hallal , abats , viandes fumées, chèvre prisée des noirs africains et charcuterie porcine est-européenne.

  • « Il y a tout ici, ça c’est aussi le point positif. Surtout pour nous, parce que moi je suis musulmane, il me faut du hallal, ici il y a tout ce qu’il faut. Donc ça c’est bien. C’est vraiment le point positif. c’est vrai que je connais les commerçants, à force d’y aller à chaque fois, c’est lié. Et ça reste assez tard, même jusqu’à 10 heures du soir » (Femme marocaine de 34 ans, locataire à Heyvaert depuis 2 ans).

Le quartier présente comme force sa centralité propre avec ses commerces de voitures mais aussi une grande diversité de produits bon marché, ouverts tous les jours et tard le soir, ses restaurants aux cuisines d’ici et d’ailleurs, ses services de téléphonie et de transfert d’argent, laveries automatiques.

  • «  C’est comme si c’était devenu le centre-ville pour nous, c’est comme un centre commercial pour nous, tout le monde s’y retrouve que ça soit nous les Africains, que ça soit les Belges, les Belges aussi viennent ici acheter des voitures pour les exposer dans leurs garages pour voitures de seconde main. Si tu veux aussi échanger ton ancienne voiture moyennant quelque somme ou moyennant une autre voiture donc c’est un quartier de business. A part la vente de voiture, c’est toujours les objets de seconde main qu’on y retrouve, il y a les frigos, les télés. Il y a des gens qui viennent ici pour acheter ou pour vendre des choses dont l’Afrique a besoin. Il y a des business entre particuliers, c’est lorsque quelqu’un qui a un frigo à jeter par exemple, il fait appel à quelqu’un du quartier qu’il connaît, il va lui dire de se débrouiller pour lui débarrasser un frigo ou une télé qu’il n’utilise plus et alors ça devient une aubaine pour ce gars-là et ça se passe généralement comme ça. » (Artiste nigérien arrivé en Belgique depuis 1 an).
  • «  On aime bien le quartier parce que j’aime bien que quand je voudrais rendre visite à mes amis, que je n’ai pas à me taper des kilomètres, j’envoie un SMS pour demander si tu es à la maison et 2 min plus tard, je suis devant la porte. J’aime bien que quand je veux recharger mon téléphone que je n’ai pas de kilomètres à faire. ». (Nigérien employé comme chauffeur poids lourd).
  • « J’ai tout ici, c’est facile de bouger. Qu’est-ce que tu veux : la pharmacie, la boulangerie, le marché. Le grand marché, il est juste à côté de nous, à l’abattoir… Ici ? On est proche de tout ! ». (Femme marocaine de 44 ans, à Heyvaert depuis 6 ans).

Se loger et rester en centre ville

Il n’est plus besoin de pointer la crise du logement en Région bruxelloise et les difficultés grandissantes éprouvées par une majeure partie de la population pour se loger décemment.

Cureghem dispose seulement d’un millier de logements sociaux pour ses 25 000 habitants, soit un parc de 4%. Or c’est la partie la plus densément peuplée d’Anderlecht. Si le prix moyen des loyers à Cureghem reste inférieur d’environ 20% à la moyenne régionale, créant une sorte de parc locatif "social" de fait, il faut avoir égard au fait que le revenu moyen par habitant y est de 40% inférieur à la moyenne régionale, et on descend à 50% si l’on prend en considération les revenus non déclarés. Or 80% des ménages y sont locataires et dépendent donc de l’offre locative en logements (pour une moyenne de 60% à l’échelle de la région).

Le quartier Heyvaert au offre une situation encore plus critique avec ses 1,95% de logements sociaux diagnostiqués dans le très récent contrat de rénovation urbaine Heyvaert-Poincaré. C’est largement inférieure à la moyenne régionale (7,58%) pourtant déjà faible et ne cesse de diminuer eu égard à la production actuelle très orientée vers la classe moyenne.

L’arrivée dans le quartier Heyvaert se fait ainsi suite à une succession d’échec dans d’autres quartiers, à une incapacité à payer des loyers toujours plus chers ailleurs ou à la difficulté de loger une famille nombreuse.

  • «  La vie est devenue super cher. Il y a pas de logements. Il y a des appartements vous seriez étonnées, il y a des gens qui vivent à 10 dans un tout petit flat ou des trucs comme ça. Je trouve pas ça logique. Bruxelles c’est devenu… Je sais qu’à Paris c’est comme ça aussi, mais ici je crois que ça a dépassé Paris maintenant. » (Femme belge d’origine marocaine vivant avec ses 4 enfants dans le quartier depuis 2 ans).
  • Ce n’est donc pas l’attractivité du quartier ou la qualité des logements mais bien la possibilité de se loger dans des tarifs raisonnables ou de bénéficier d’un entourage accueillant qui décident les personnes à s’installer ici malgré l’image stigmatisée du quartier. Si Heyvaert offre très peu de logements sociaux construits par les pouvoirs public (1,95 % de logements sociaux sur l’ensemble des logements du quartier), le territoire offre de fait des logements à un prix inférieur d’environ 20 % à ce que l’on peut trouver ailleurs.
  • «  C’est vrai que c’est un quartier assez perturbé, donc c’est pas évident. Il y avait le pour et le contre. Parce que c’est vrai que, surtout ce quartier-ci. Bon, il y a d’autres quartiers qui sont chauds, mais ici c’est vraiment le quartier le plus chaud de Bruxelles. Mais voilà, maintenant nous on est des femmes, une fois qu’on rentre chez nous on fait pas vraiment attention à ce qui se passe à l’extérieur, mais c’est vrai qu’on se posait la question, parce que moi j’ai des enfants, j’ai un fils qui va grandir, je me dit les fréquentations et tout ça. Mais à côté de ça, ici, j’étais fort intéressée parce qu’on se sent en sécurité. Le voisinage, on se connaît toutes, donc quand il y a un souci, on peut s’appeler. Si moi je m’absente, je peux laisser mes enfants. S’il y a un problème, ils peuvent aller chez la voisine. Donc, voilà, c’est un habitat solidaire. » (Femme de 34 ans depuis un an dans le quartier).

La difficulté de trouver un logement ailleurs lorsqu’on est d’origine étrangère est également mise en avant.

  • « C’est très difficile pour trouver un logement, il faut que le propriétaire soit un étranger pour qu’il puisse vous louer. Si c’est un Belge, il ne va pas accepter de vous louer son appartement. Ici, le propriétaire est un étranger. Si le propriétaire était un Belge, il n’aurait même pas habité ici. Le propriétaire est Marocain et il n’y a que des étrangers dans cet immeuble. » (Homme nigérien de 45 ans vivant à Heyvaert depuis une dizaine d’année)

Plus encore que le prix, c’est la facilité à trouver un logement grâce à la circulation de l’information au sein des réseaux communautaires qui est évoquée. C’est par la porte d’entrée du travail ou des commerces que les gens se connaissent et se transmettent les tuyaux concernant notamment le logement.

  • « C’est un ami nigérien qui m’a aidé à trouver le logement, c’est lui qui a vu une maison vide, qui était à louer, il m’a informé, on a contacté le propriétaire, je suis allé visiter. Il se trouve que cela me convenait et c’est comme ça que je suis arrivé dans le quartier » (Homme nigérien de 46 ans habitant Heyvaert depuis quelques mois).

Outre les réseaux familiaux et communautaires, c’est aussi la présence d’un tissu associatif actif qui facilite l’accès à un logement adapté. On pense notamment au rôle entreprenant de l’Union des locataires d’Anderlecht (ULAC) qui développe une stratégie d’achat d’immeubles à bas prix (ou de prise en bail emphytéotique) pour produire du logement social de qualité et qui assure l’accompagnement social de ses locataires.

  • « Des fois, on a des réunions avec Vincent, justement à l’ULAC, et c’est là qu’on se rencontre.. comme on loue des appartements communaux.. alors là on est... on vient c’est une association, on vient on pose nos idées et eux aussi viennent proposer certaines choses… Alors c’est vraiment là qu’on se rencontre qu’on fait des échanges d’idées, des fois on ramène un café. » (Femme congolaise vivant avec ses 5 enfants dans le quartier).
  • Loin de la réalité décriée des quartiers ghettos des banlieues, Heyvaert n’est pas enclavé, est à un quart d’heure à pied du centre ville et jouxte la gare internationale du Midi. Le quartier est également bien desservi en transport en commun.
  • «  Je sors, je marche cinq minutes d’ici, j’ai mon métro, je descends à mon travail. Au lieu de 3h de train que je faisais, je fais 10 minutes pour arriver à mon lieu de travail, c’est génial ». (Brésilienne de 44 ans, locataire depuis 12 ans à Heyvaert).

Cette centralité s’opère aussi au niveau de l’abattoir et de son marché.

  • « On a la chance d’avoir un abattoir en ville. C’est un des derniers en Europe. C’est un gain de transport. Imagine que je doive faire 100 km pour aller amener ou voir une bête à l’abattoir et retourner après chez-moi. Acheminer des animaux, c’est difficile. Pour quatre heures de route, il faut quatre heures de repos. Et puis, il y a le stress des animaux. La maltraitance est inhérente au transport. (...) À Bruxelles, la communauté musulmane est grande, plus 30 %, et si on enlève l’abattoir de Bruxelles ? On fait ça où ? À la maison ? Les bouchers viennent chercher leurs bêtes ici. Il y a peu de transport. Tout est simplifié. Et puis, quoi, on le met où, en Flandre ou en Wallonie ? Si c’est en Flandre, il y a des aides. C’est bien. Mais, l’emploi sera délocalisé. Je suis Belge mais je pense en Bruxellois. (un grossiste de l’abattoir) [8] .

La centralité et la mobilité sont deux éléments fort de ce quartier qui laissent ainsi souffler ses habitants malgré ses fortes contraintes (voir la partie ci-dessous « Co-habiter »). Ils permettent de créer des espaces élargis pour celles et ceux qui souhaitent échapper au quotidien, aux bruits, à la pression sociale.

Les nouveaux arrivants sont le signe d’un changement à l’œuvre dans le quartier. Ce changement est peu évoqué dans le témoignage des habitants même s’il est de plus en plus palpable au travers des projets de construction résidentiel. De nombreux grands ensembles de logements récemment apparus sur le marché relève de l’initiative publique. Ce sont des logements développés par Citydev permettant l’accès à la propriété moyennant le respect de certaines conditions.

Un candidat au logement social vivant seul doit justifier d’un revenu inférieur à 22 196,11 euros. Ce plafond passe à 59 311,68 euros pour un candidat à un logement de Citydev, soit plus du double. Le revenu moyen d’un habitant de Cureghem plafonne à 14 000 euros. Si formellement, rien n’empêche une personne disposant d’un revenu de 14 000 € de tenter l’aventure de l’achat, il est fort à parier que son revenu ne lui donne pas accès à l’emprunt nécessaire à cette opération d’achat. Si bien que ces logements échoient très rarement aux personnes s’amoncelant sur les listes de candidats pour le logement social.

  • «  On est beaucoup en manque d’appartements ici à Bruxelles et ce qu’ils font, c’est plus pour les personnes qui ont les moyens, ils veulent ramener les personnes qui sont à l’extérieur, qui ont les moyens. Mais ici à Bruxelles il y a beaucoup de personnes qui sont dans le besoin de logements et c’est eux qui restent sans logements. » (Femme belge d’origine marocaine vivant avec ses 4 enfants dans le quartier depuis 2 ans)

Le quartier accueille aussi désormais de nouveaux événement perçus comme s’adressant à une autre population et actant une division sociale et ethnique de l’espace.

  • « Un des éléments qui marque la transformation du quartier est l’organisation hebdomadaire de spectacles, souvent c’est des concerts, souvent c’est des shows en salle libre, organisés aux abattoirs. Ce sont des Belges qui le font car ils veulent revenir et donner un autre visage au quartier. » (Travailleur dans les voitures d’occasion et installé depuis 6 ans dans le quartier).

Différents dispositifs publics encerclent peu à peu le quartier : contrats de quartier durable, contrats de rénovation urbaine (CRU), plans d’aménagement directeur (PAD),… le tout encadrant le probable déménagement du commerce de véhicules d’occasion. Alors que ce dernier jouait un rôle de verrou local vis-à-vis des promoteurs, l’effet d’annonce de son départ a des répercussion sur la dynamique immobilière du quartier.

  • « Donc le fait, c’est bien qu’ils rachètent et qu’ils veulent retirer le commerce de voitures et tout ça, parce que c’est vrai que c’est dérangeant, c’est vrai que c’est salissant, il y a beaucoup de choses. Ils pourront faire ça ailleurs, il y a d’autres endroits. Mais ça aurait été bien qu’ils offrent des logements pour des personnes qui sont dans le besoin, ici à Bruxelles. » (Belges d’origine marocaine vivant avec ses 4 enfants dans le quartier depuis 2 ans).
  • « Il y a beaucoup de ministres qui ont défilé ici on a vu des députes mais on ne les a plus revus après les élections et moi je leur disais ça, je disais qu’après les élections on ne va plus les revoir. Le moment venu, on peut intégrer les populations par les contrats de quartier mais avec les contrats de quartier, quand vous voyez la composition de personnes qui y figure, ça ne reflète pas l’image du quartier et c’est pas seulement le contrat qui peut être le pilier à disposition de la population. On aimerait se faire entendre notamment en termes de rénovation urbaine et sociales. Moi je voudrais d’abord que les associations qui travaillent avec les populations, nous on est déjà sur le terrain, qu’on puisse nous aider.
  • Ceux qui habitent dans les nouveaux immeubles, ce sont des populations qui sont venues d’ailleurs et c’est ça le problème en terme d’urbanisation. Parfois les gens ne pensent pas à ça parce que les populations de départ, même s’il y a des programmes de financements qui veulent améliorer l’environnement du quartier, parfois les logements qu’on offre après rénovation ne rentrent plus dans leur budget. Ça devient cher et ils sont obligés de partir, donc c’est des nouvelles populations qui arrivent. » (Homme nigérien, 45 ans, employé comme chauffeur poids lourd). p. 114)
  • «  Ici, on a un quartier qui vit grâce au commerce de voitures, et de l’électroménager de seconde main. C’est sûr que le jour où les garages vont partir de cette rue, vous allez voir que la rue va prendre une autre forme ! Moi je dis que les politiques ont déjà leur petite idée de ce qu’ils vont faire mais, malheureusement, ils ne demandent pas l’avis de la population parce que c’est toujours les communes qui prélèvent des taxes sur les commerces et c’est aux communes de trouver l’intérêt que ces commerces partent ou qu’ils restent. Parce qu’un quartier a beau être joli, s’il n’y a pas d’activité, c’est un quartier qui sera mort ! Parce que je suis sûre que si les commerces de voitures s’en vont – et je pense même que c’est déjà programmé pour 2017 – si ces commerces vont migrer vers Vilvorde, nos communautés vont aussi cherchez tout doucement d’autres créneaux porteurs plutôt que de rester dans un quartier où ils ne gagnent rien.  » (Homme nigérien, 45 ans, employé comme chauffeur poids lourd).

Gardez hommes, voitures et vaches en centre ville !

L’activité des garages a longtemps contribué à dévaluer le quartier aux yeux d’investisseurs, limitant d’autant la pression immobilière. Ce frein, néanmoins, pourrait sauter suite à un programme en cours de délocalisation des garages vers un site excentré de la ville. Des pressions immobilières s’exercent également sur le site des abattoirs même si elles ne mènent pas pour le moment à délocaliser les lignes d’abattage. Le SA Abattoir envisage au contraire de créer une Manufakture Abattoir pour moderniser les lignes actuelles.

Au travers des témoignages récoltés s’expriment les besoins divers auxquels répond ce quartier doté de trois mamelles économiques (les garages, le marché et les abattoirs ), lesquelles drainent un espace urbain fort en liens culturels et familiaux assurant l’obtention d’un logement et/ou d’un travail.

Les populations immigrées et les jeunes ménages précarisés trouvent à Heyvaert des logements à prix inférieurs à ceux d’autres quartiers, des activités socio-économiques à main d’œuvre faiblement qualifiée, des réseaux de solidarité issus de vagues migratoires, un tissu commercial abordable et diversifié ethniquement, des soutiens associatifs, etc. La concentration spatiale de ces ressources permet un effet de système au bénéfice des habitants et usagers réguliers du quartier. Le quartier permet à de nombreux ménages d’amorcer ou de poursuivre une trajectoire résidentielle au sein de la Région bruxelloise, en leur offrant des ressources matérielles, sociales et symboliques qu’ils ne pourraient trouver ailleurs.

Pour le moment, malgré la pression au changement, le quartier Heyvaert continue d’accueillir les personnes en situation économique et résidentielle précaire. C’est ici qu’arrive en masse les réfugiés de Syrie. C’est ici qu’arrivent les couches migrantes depuis des décennies. Mais les témoignages révèlent les inquiétudes liées aux transformations en cours, lesquelles se fixent essentiellement pour le moment sur l’observation d’une hausse des loyers.

Ces pressions, même si elles s’opèrent graduellement, font peser un risque de rupture dans l’accès aux ressources du territoire pour leurs habitants et usagers ordinaires : moins de logements abordables et de commerces accessibles, déplacement d’activités pourvoyeuses d’emplois, blocage des trajectoires d’immigration ou d’émancipation juvénile, éloignement des points d’appui associatifs ou communautaires…. Elles mettent aussi en danger les effets de système issus de la concentration vertueuse de ces divers services urbains (logements, activités économiques, approvisionnement alimentaire, solidarités, soins de santé…) rassemblés sur un territoire proche du centre ville.

  • Autour du canal, je sais qu’il y a des choses qui sont mises en place. Je sais pas qui exactement, mais je sais qu’ils ont racheté ici… Ils veulent en fait enlever tout le commerce des voitures. Il y a la rue Heyvaert, ils rachètent en fait les garages et tout ça. Donc il y en a déjà pas mal qui ont été rachetés, mais il y en a d’autres qui veulent pas vendre. Donc je sais pas. Personnellement je pense que ça va se faire mais, je vais pas vous mentir, je suis pas pour. Parce que bon, ce qui se passe ici c’est qu’il y a ces histoires… C’est pas le fait qu’on retire le marchand de voiture que je suis contre. C’est qu’on retire pour mettre des logements de luxe qui seront pour les riches et non pas pour les personnes qui sont dans le besoin. (…) Donc le fait, c’est bien qu’ils rachètent et qu’ils veulent retirer le commerce de voitures et tout ça, parce que c’est vrai que c’est dérangeant, c’est vrai que c’est salissant, il y a beaucoup de choses. Ils pourront faire ça ailleurs, il y a d’autres endroits. Mais ça aurait été bien qu’ils offrent des logements pour des personnes qui sont dans le besoin, ici à Bruxelles. Ils ont ouvert les portes à beaucoup de personnes extérieures, que ce soit les Irakiens, enfin voilà tous ceux qui viennent, mais ils leur offrent pas de logement. La vie est devenue super cher. Il y a pas de logements. Il y a des appartements vous seriez étonnés, il y a des gens qui vivent à 10 dans un tout petit flat ou des trucs comme ça. Je trouve pas ça logique. Bruxelles c’est devenu… Je sais qu’à Paris c’est comme ça aussi, mais ici je crois que ça a dépassé Paris maintenant. Sur les prix, sur le manque de... ». (Femme belge d’origine marocaine vivant avec ses 4 enfants dans le quartier depuis 2 ans)

La question essentielle, plus encore que le déménagement ou non des garages, est celle de la préservation de ce système d’accueil. Les pouvoirs publics se doivent d’aborder cette question dans le cadre des différents programmes de « revitalisation » en cours : comment anticiper la hausse du prix des terrains déjà à l’œuvre, comment faire bénéficier les développements à venir aux habitants qui sont déjà en place, comment préserver au cœur de la ville un quartier où on peut atterrir même si on n’a pas un portefeuille bien garni ?

Remplacer ce système construit sur des décennies et jouant un rôle social vital pour lui substituer des modes d’habitat et de consommation d’une classe moyenne en quête de logements et d’espaces accessibles risque de faire disparaître un quartier populaire de centre-ville, sans solution de rechange pour les habitants et autres usagers qui en bénéficient.

  • « Je suis venu ici en fin 2010. Le quartier en tout cas je le trouve bien. Pourquoi je le trouve bien ? Parce que chaque matin, je viens chercher ma vie et je trouve ma vie, c’est le quartier qui me permet de vivre ma vie. » (Ivoirien, 37 ans, travaillant dans le commerce de voiture et vivant depuis 4 ans en face des abattoirs)

Notes

[1M. ROSENFELD et M. VAN CRIEKINGEN, « Gentrification versus place marchande. Présent et devenir d’une centralité commerciale euro-africaine d’exportation de véhicules d’occasion », Uzances, 2015, vol. 4, p. 27.

[2Il s’agit du concept repris dans la recherche « Rester en (centre) ville. Résistance et résilience de la ville ordinaire dans quatre quartiers de capitales européennes : Paris, Lisbonne, Bruxelles, Vienne. », sld de Y. FIJALKOW et Cl.LEVY-VROELANT, mars 2016.

[3M. CHABROL et C. ROZENHOLC, « Rester au centre ville : ceux qui résistent à la gentrification », Uzances, 2015, vol. 4, p. 5.

[4.Sur le concept de résistance ordinaire, lire M. GIROUD, « Résister en habitant » : les luttes dans des quartiers populaires à l’épreuve du renouvellement urbain », Contretemps, 2015.

[5BENAYAD, « Cureghem », Bruxelles en Mouvements n° 276, p. 8.

[6M. SACCO, « Heyvaert au prisme des contrats de quartier anderlechtois : du commercial au résidentiel », Uzances, vo. 4, 2015.

[7Propos recueillis par Ph. CLAUDEL et C. SCOHIER, « Heyvaert : vers une transformation ? », IEB, 2014, p. 55 : http://www.ieb.be/IMG/pdf/etude-heyvaert-oct14.pdf.

[8Témoignage récolté par C. SENECHAL, in L’abattoir illustré. Un abattoir : une histoire de ville, d’humains et d’animaux, 2015.

Études et analyses 2018

Études et analyses 2018

Dernier ajout : 26 juin.