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Heyvaert : l’autre marché des bonnes affaires

Publié le mardi 18 juin, par Claire Scohier

Directement face aux Abattoirs, une rue rejoint la Porte de Ninove. C’est la rue Heyvaert, réceptacle d’un autre marché, celui des véhicules d’occasion. Un marché qui s’exerce pour partie, à même la rue. Voitures et population d’origine d’Afrique sub-saharienne se partagent l’espace public dans une étrange ballet tout au long de la journée. D’où viennent toutes ces voitures et où vont-elles ? Pourquoi ce commerce attire-t-il autant de personnes d’origine africaine ? Et quand, pourquoi et comment ce marché a-t-il atterri à deux pas des Abattoirs d’Anderlecht ?

L’exportation de voitures d’occasion est une activité ancienne en Belgique. Mais celle-ci va prendre une tournure particulière à la fin des années 1970. A cette époque, plusieurs exportateurs de véhicules d’occasion sont situés près de la gare du Midi par où arrivent leur clientèle. Beaucoup sont d’origine libanaise et exporte les voitures vers le Liban au moment où la guerre civile bat son plein et génère une forte demande en véhicules d’occasion dans un contexte délétère où les déplacements notamment en taxi ou transport public ne sont plus possibles. C’est cette même guerre civile qui sera pour partie la cause d’une diaspora du peuple libanais dans le monde entier. Les libanais installés à Bruxelles vont organiser le marché des véhicules d’occasion depuis Bruxelles grâce à sa bonne connexion avec le Port d’Anvers, l’un de ceux possédant l’une des plus grandes capacités mondiales de chargement « RoRo » (Roll on board – Roll off board) c’est-à-dire de bateaux disposant d’une rampe d’accès pour le matériel roulant. Ces bateaux sont d’immenses parkings flottants peuvent transporter jusqu’à 6000 voitures.

Des espaces de boucherie au stockage de voitures

Les personnes qui sont responsables de l’ensemble des démarches administratives pour transférer les véhicules par bateaux depuis la Belgique jusqu’à leur lieu finale de destination s’appelle les consignataires. Ce travail de consignation demande d’importants espaces pour le stockage des véhicules en attente du départ d’un bateau. Se sentant à l’étroit dans le quartier de la Gare du Midi en pleine expansion urbanistique, plusieurs consignataires vont s’installer à quelques pas de là dans le quartier Heyvaert à partir des années 1980. Ils vont pouvoir profiter des espaces laissés vacants par les grossistes en viandes et autres bouchers. En effet, à l’époque, confrontés à l’entrée en vigueur d’une nouvelle législation européenne imposant des normes beaucoup plus strictes pour le secteur de la boucherie, de nombreux grossistes en viande installés à proximité des abattoirs d’Anderlecht vont préférer déménager leur activité en périphérie de la ville plutôt que d’entreprendre de coûteux travaux de mise en conformité de leurs installations dans le quartier. Une aubaine pour les exportateurs de voitures qui vont trouver là de grands espaces pour le stockage des voitures mais aussi pour les manœuvres des camions « type huit » c’est-à-dire les camions qui chargent huit voitures pour les acheminer par la route jusqu’au Port d’Anvers.

Mariage entre boucheries et garages
Années 80. Madame F. et Monsieur G. sont installés dans le quartier des abattoirs. Mr G. est boucher. Mme F. dirige un marché de véhicules d’occasion et utilise chaque week-end le parking attenant à l’industrie de boucherie pour exposer ses véhicules. Quand la pression a commencé à se faire sentir dans le quartier Midi, plusieurs garagistes sont venus voir Mme F. qui les a mis en contact avec les bouchers disposant d’entrepôts sous-utilisés. Peu à peu les exportateurs ont commencé à affluer dans le quartiers et les différents acteurs liés au commerce de voitures ont suivi le mouvement.

Lorsque le marché d’exportation de véhicules vers le Liban va se tarir à la fin de la guerre civile, les consignataires libanais vont se réorienter vers le marché africain grâce à un des bras de sa diaspora permettant d’identifier la demande en Afrique de l’Ouest.

Une place marchande internationale

L’activité des garages du quartier Heyvaert est un chaînon essentiel dans le commerce d’exportation de véhicules d’occasion de l’Europe vers l’Afrique de l’Ouest, où les voitures trouvent une seconde vie. Si bien que ce quartier, souvent méconnu des bruxellois, est connu au Bénin et au Nigéria.

La présence de plusieurs dizaines de garages rassemblés sur quelques rues et proposant à la vente
des véhicules d’occasion en provenance de toute l’Europe (France, Allemagne, Pologne, Scandinavie,…) permet de comparer les voitures entre elles. Cette concentration représente une facilité pour les importateurs africains venus prospecter le marché à la recherche de voitures et un avantage pour les vendeurs de véhicules qui bénéficient ainsi d’une place marchande reconnue internationalement.

L’Afrique poubelle de l’Europe ?
L’activité d’exportation vers l’Afrique est parfois dénoncée comme une filière de rebut qui rejette vers l’Afrique les biens dont nous ne voulons plus. Cette vision manque probablement de nuance. Tout d’abord, l’absence de chaîne de production de véhicules dans une bonne partie de l’Afrique fait que les véhicules neufs y sont très chers et pas abordables pour la majorité des populations locales. Ensuite, l’Afrique a un savoir faire dans la réparation de véhicules et ceux qui sont exportés, vu le cycle de vie extrêmement court d’une voiture en occident, ont encore, en réalité, une durée de vie qui n’est pas anodine. L’empreinte écologique totale de l’opération est sans conteste meilleure que d’envoyer une voiture à la casse pour la remplacer par une nouvelle. Fabriquer une automobile requiert une grande quantité de gaz à effet de serre pour extraire les matières premières, fabriquer les matériaux et ensuite transporter le tout jusqu’à l’assemblage. Si vous avez une voiture "classique", genre 160 g CO2 / km, que vous roulez 20.000 km/an et que vous achetez une voiture à 110 g CO2 / km, vous ne rembourserez les émissions de fabrication qu’en 11 ans.

Cette activité génère une main d’œuvre conséquente constituée par la chaîne des intermédiaires qui contribuent à la fabrication de ce marché. L’opportunité suscitée par ces petits boulots en lien avec la communauté africaine est la cause de la présence importante d’une population issue d’Afrique subsaharienne dans le quartier qui par la même occasion y développe toute une série d’activités connexes (snack, épiceries, salons de coiffure, églises pentecôtistes). En 2015, on dénombrait des personnes provenant de 34 pays d’Afrique à Cureghem faisant figure de nouveau Matonge.

Le quartier Heyvaert incarne ainsi le circuit d’une "mondialisation par le bas" en donnant une place à des dizaines d’entrepreuneurs migrants dont l’action conjointe est à l’origine d’un véritable circuit économique, « créant une autre mondialisation, pas celle des capitaux et de la technologie mais d’une solidarité entre des communautés traversant les frontières nationales et dessinant les contours de nouveaux espaces commerciaux » (Martin Rosenfeld). Outre la plaque tournante internationale du commerce de véhicules d’occasion, il joue un rôle essentiel d’accueil des migrants et des populations peu argentées :

« J’aime bien le quartier pour la liberté qu’on peut y trouver, ça fait pas longtemps que je suis ici dans ce quartier, je l’ai connu grâce à des gens, ça fait à peu près deux ans à peine que je l’ai connu à travers des amis et des gens qui le fréquentaient. C’est un quartier où on peut faire beaucoup de business, c’est un quartier où on peut acheter des voitures pour les revendre en Afrique. C’est notre moyen de survie. »

(Un travailleur dans le secteur des voitures)

Vous êtes priés d’aller voir ailleurs

Lors des premières implantations des garages, les pouvoirs publics se sont montrés assez indifférents et ont plus ou moins "laissé faire". Il faut dire qu’ils venaient remplir un vide tout en produisant des bénéfices pour les communes concernées, le commerce étant à cheval sur Molenbeek Saint-Jean et d’Anderlecht. La frontière entre les deux communes suit le tracé d’un des bras de la Senne à proximité du canal.

Au vu de l’expansion de l’activité et des plainte de certains habitants, les deux communes vont chercher à contrôler l’activité à partir des années 90. Cela s’est traduit par la tentative d’imposition, du côté anderlechtois, en 1992, d’un doublement du prix de la taxe communale pour les commerces impliqués dans l’exportation des véhicules d’occasion. C’est alors que s’est créée la Fédération des Exportateurs de Véhicules d’Occasion (FBEV) pour contrer la décision de la commune d’Anderlecht. La Justice a donné gain de cause aux exportateurs.

Les communes ont ensuite rendu les conditions de travail des exportateurs plus contraignantes (réduction de la taille des voiries et des espaces de stationnement ; mise à sens unique de certaines artères, ...). et mis sur pied des Cellules Garages, en 2001-2002 pour ce qui est de Molenbeek et 2007 pour ce qui est d’Anderlecht. Les deux cellules fusionneront en 2008 pour créer la Cellule Garage Intercommunale qui a fonctionné jusqu’en 2012, date de la fin du financement régional qui permettait son existence. Elle avait de toute façon mené sa mission à terme. Les garages du quartier sont aujourd’hui en ordre pour la plupart d’entre eux et disposent de permis d’environnement et les emplois directs qu’ils génèrent sont des emplois déclarés. Selon la FBEV, ce secteur génère à Bruxelles 1200 emplois directs.

Transporter les voitures sur le canal

En parallèle, une idée fait son chemin à l’échelle régionale bruxelloise : utiliser le canal de Willebroeck pour transporter les voitures d’occasion jusqu’au Port d’Anvers. Une barge peut embarquer 300 voitures (contre 8 voitures pour les camions). Sachant qu’environ 500 voitures quittent chaque jour Heyvaert et donc près de 60 camions, on imagine le soulagement que pourrait créer une telle solution pour les voiries du quartier mais aussi pour ses habitants.

Dès 2010, le Port entame des études sur la question. Un terrain est repéré au nord de Bruxelles le long canal qui permettrait d’installer un terminal Ro-Ro pour transporter jusqu’à 120.000 véhicules par an vers Anvers. Le terrain est racheté par le Port et un marché est lancé en 2015 vers les candidats « garagistes ». La plupart d’entre eux ne sont pas contre ce déménagement pour autant que cela se fasse sans perte financière. Par ailleurs, 80 % d’entre eux sont propriétaires dans le quartier Heyvaert de leurs parcelles et s’interrogent sur le devenir de celles-ci.

Avant même que les choses puissent être pensées et organisées sereinement, les pouvoirs publics s’emballent. Les lignes d’orientation du Plan canal qui vise à revitaliser les quartiers qui bordent le canal leur donnent des ailes. Ils voient là un nouveau quartier avec 900 logements ! Ce qu’en pense les « propriétaires garagistes » n’est pas une question inscrite à l’agenda. Des logements sont vendus avec la promesse du déménagement prochain des garages. Mais nous sommes en 2018 et la majorité de ceux-ci sont toujours là. Que s’est-il passé ? L’offre du Port n’était pas assez attractive à leurs yeux et le sentiment d’être chassé du quartier n’aidait pas au dialogue. Déménager oui mais pas en bradant leurs ressources foncières et en mettant en danger une activité qui repose sur un équilibre fragile.

Préserver les vertus d’un quartier d’accueil

La question essentielle, plus encore que le déménagement ou non des garages, est celle de la préservation d’un système d’accueil construit sur des décennies et jouant un rôle social vital. Cureghem et Heyvaert jouent un rôle historique en ce sens pour des populations immigrées ou non et précarisés qui trouvent là des logements à prix inférieurs à ceux d’autres quartiers, des activités socio-économiques à main d’œuvre faiblement qualifiée, des réseaux de solidarité issus de vagues migratoires, un tissu commercial abordable et diversifié ethniquement, des soutiens associatifs, etc. La concentration spatiale de ces ressources permet un effet de système au bénéfice des habitants et usagers réguliers du quartier. Celui-ci permet à de nombreux ménages d’amorcer ou de poursuivre une trajectoire résidentielle au sein de la Région bruxelloise, en leur offrant des ressources matérielles, sociales et symboliques qu’ils ne pourraient trouver ailleurs.

Les pouvoirs publics se doivent d’aborder cette question dans le cadre des différents programmes de « revitalisation » en cours : comment anticiper la hausse des terrains déjà à l’œuvre, comment faire bénéficier les développements à venir aux habitants qui sont déjà en place, comment préserver au cœur de la ville un quartier où on peut atterrir même si on n’a pas un portefeuille bien garni ?

 « C’est pas le fait qu’on retire le marchand de voiture que je suis contre. C’est qu’on retire pour mettre des logements de luxe qui seront pour les riches et non pas pour les personnes qui sont dans le besoin. On est beaucoup en manque d’appartements ici à Bruxelles et ce qu’ils font, c’est plus pour les personnes qui ont les moyens, ils veulent ramener les personnes qui sont à l’extérieur, qui ont les moyens. »

Femme belge d’origine marocaine, vivant avec ses 4 enfants dans le quartier depuis 4 ans.

Études et analyses 2019

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Dernier ajout : 19 octobre.