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Des camps d’étrangers sur la carte de Belgique

Gérald Hanotiaux – 21 novembre 2017

Publié le mardi 21 novembre 2017, par Gérald Hanotiaux

En 1998, le Collectif contre les expulsions mène des actions politiques sur le territoire belge, dans le but de dénoncer l’enfermement des étrangers. Le crime des emprisonnés ? L’audace ancestrale de déplacer leurs pieds sur la planète...

À l’heure où les autorités belges décident de criminaliser l’occupation de bâtiments vides par une « loi anti-squat » [1], signalons que le mouvement politique dont il va être question ici est né dans le parc fourni d’immeubles vides bruxellois. Inspirée par les mouvements d’occupations italiens (Centri sociali autogestiti) ou espagnols (Okupas), une bande de joyeux individus va s’emparer, à la fin des années 1990, de bâtiments vides pour y créer un projet de « Centre social ». Ils y développeront différentes activités sociales, politiques et culturelles sous le nom de Collectif Sans Nom, un large groupe dont le Collectif contre les expulsions sera l’une des émanations. Ces espaces laissés vides, plutôt que de résonner du vide abyssal de la spéculation immobilière, vont alors connaître le tumulte : celui des conversations, des réunions, de la réflexion et de l’action, dont émergera un mouvement social de soutien aux étrangers. [2]

Un contexte juridique restrictif

Les frontières belges se ferment à l’immigration pour le travail au milieu des années 1970. Depuis, les questions de mouvements de population se resserrent juridiquement autour de l’asile politique. De préoccupations liées au droit international, l’asile devient alors d’un point de vue pratique la dernière porte d’entrée sur le territoire. Bien entendu, les déplacements humains se poursuivent ; le glissement entraîne dès lors une augmentation progressive des demandes d’asile. Dès 1988, la législation instaure une « phase de recevabilité », durant laquelle est analysé un supposé « bien-fondé » de la demande d’asile, pour des personnes en transit au sein de l’aéroport. Au fur et à mesure du constat des effets de ces nouvelles catégorisations – la fabrication d’une population croissante d’individus en attente –, apparaît l’intention de créer des lieux de détention pour ces quelques jours de transit. Un premier local, le « 127 », est alors improvisé dans l’enceinte de l’aéroport. La détention se généralise, par une loi de 1993, dans des lieux au titre tragiquement ironique de « centres fermés ». Les catégories de personnes détenues s’élargissent aux individus en attente, non plus seulement d’une réponse, mais aussi de l’expulsion du territoire. Le temps d’emprisonnement s’étend, et il n’est pas rare que des personnes seules, des couples, ou des familles, passent plusieurs mois derrière ces barreaux. [3]

Lorsque le Collectif contre les expulsions (CCLE) entre en action, cela fait quatre ans que ces lieux existent sur la carte de Belgique. Ses actions seront marquées par une force de frappe certaine, aux retentissements importants [4]. La motivation de ses membres est simple : l’impossibilité d’imaginer évoluer dans un monde où une part de la population peut se déplacer partout, à sa guise, tandis qu’une autre part subit l’enfermement et la violence…

Le choc des barbelés

Parmi les membres du CCLE, plusieurs ont précédemment participé à une manifestation de solidarité avec les détenus. Il faut imaginer le choc vécu, énorme, à l’arrivée devant ces lieux à l’existence encore confidentielle. À Steenokkerzeel, non loin de l’aéroport de Zaventem, les manifestants sont médusés de constater l’existence du Centre 127 bis, un blockhaus entouré de grillages surmontés de fils barbelés. On peut y apercevoir des bras, de tous les âges et de toutes les couleurs, s’agiter par les fines ouvertures des fenêtres. Si l’on s’approche pour écouter les récits des vies enfermées, des fonctionnaires armés apparaissent. Malgré l’évidence, les hypocrites autorités politiques répètent inlassablement : « ceci n’est pas une prison ».

Si les actions du CCLE vont mener ces lieux de détention à la une des médias durant plusieurs mois, ils sont dénoncés depuis leur création par le monde associatif et académique. En février 1998, Le Soir titre « Une honte pour un pays civilisé ! », en annonçant l’existence d’une pétition de personnalités belges, conjointe à une manifestation réclamant l’arrêt des travaux du premier centre fermé de Wallonie. L’avocat responsable de la section liégeoise de la Ligue des Droits de l’Homme énonce les mots justes : « Ces centres constituent une nouvelle forme de la répression d’État et, surtout, la démarche la plus achevée d’un nouveau totalitarisme qui s’est installé dans notre corps social. » [5]

Une occupation du chantier du centre fermé de Vottem, non loin de Liège, va affirmer la détermination des personnes qui composeront le CCLE. Elles sont retranchées dans une cellule et, pour les déloger, la police envisage de devoir abattre un mur : il ne semble pas si évident de sortir des êtres humains de l’embryon de cette non-prison. Très vite, les membres du Collectif mènent des actions de sensibilisation à l’aéroport. Ils y préviennent les passagers de la présence possible, dans l’avion, d’une personne subissant une expulsion forcée. Le commandant de bord, seul maître dans l’avion, peut alors s’opposer à l’action policière s’il juge la sécurité du vol ou de la personne expulsée en péril. En parallèle, le Collectif se tourne vers l’action directe, en s’opposant par exemple au transport d’étrangers vers l’aéroport, par le blocage des camionnettes de gendarmerie sur la route. [6]

Lors d’une manifestation de sensibilisation devant le 127 bis, le Collectif déploie un drap où est inscrit un numéro de téléphone. Un appel se manifeste depuis l’intérieur, émanant d’une jeune femme nigériane de vingt ans. Elle porte le nom de Semira Adamu et, avec elle, le Collectif ne dénoncera plus seulement l’existence, mais aussi l’organisation pratique de ces lieux : celle d’un maillon central d’une chaîne de violences physiques et psychiques, pratiquées par notre société envers les étrangers.

Fête nationale

À chacune de ses actions, le CCLE est composé de plusieurs collectifs, dont les membres sont originaires de Bruxelles, de Gand, de Liège ou de Louvain. Avec Semira Adamu, ils exposent au grand public le système d’expulsion : lorsqu’une personne en être victime, elle est placée la veille en cellule d’isolement. À partir de cet indice, la jeune femme transmet le nom de la personne, et le Collectif dispose d’une identité précise pour sensibiliser dans les files de l’aéroport.

L’apport fondamental de Semira Adamu à l’Histoire politique belge est d’avoir révélé l’échelle de violence graduelle, de plus en plus dure selon le nombre de tentatives d’expulsion. Le genre de règle d’usage dont nous ne verrons jamais les termes écrits noir sur blanc, mais dont la constance au quotidien révèle l’implacable réalité. À la première tentative d’expulsion, la personne est emmenée à l’aéroport, on lui demande si elle veut monter et, en cas de refus, elle est ramenée en détention. À la seconde et aux suivantes, les gendarmes sont plus « insistants », avec un accroissement de la violence verbale et physique. Dans les récits apparaissent bien entendu les insultes racistes, du type « tu partiras mort ou vif, sale bougnoule », mais aussi des coups au visage, partout sur le corps, ou encore des actes de barbarie lors desquels, par exemple, la personne est placée sous un matelas sur lequel des agents sautent à pieds joints...

Un agent témoigne : « J’ai vu à Zaventem des choses qui m’ont marqué à jamais. Dès que j’ai pu, je suis parti vers une autre unité. […] J’ai assisté à des passages à tabac fréquents, d’hommes et de femmes, surtout venant d’Afrique noire. Ces faits de coups et blessures étaient surtout l’œuvre de gendarmes dont certains avaient une mentalité de vrais fascistes. » Un jour où des étrangers s’étaient enfuis, « un combi a été utilisé pour récupérer les réfugiés qui se trouvaient dans la nature. J’ai vu ce combi le lendemain matin : l’intérieur était couvert de sang. J’ai dû convoyer un réfugié de l’Est dans ce combi. On n’a pas eu besoin de lui mettre les menottes. En voyant le sang, il est devenu tout blanc » [7]. L’État finance d’une main des campagnes anti-racistes et parle de lutte contre l’extrême-droite ; de l’autre, il arme certains de ses militants et finance dans l’ombre l’application de pans parmi les plus violents de son programme.

Le 21 juillet 1998, pour contester la violence de la cinquième tentative d’expulsion de Semira Adamu, le Collectif organise une marche aux flambeaux devant son lieu de détention. Depuis le retour de l’aéroport, la jeune femme est en cellule d’isolement mais une partie de ses compagnons, apercevant le groupe de manifestants présents – ainsi qu’une ouverture découpée dans le grillage –, décide de barricader une aile et de déboulonner un radiateur. Ils l’envoient ensuite dans la fenêtre pour pouvoir s’enfuir : il s’agit en effet du seul moyen de briser les vitres, blindées, de cette non-prison. Si ce n’en est une, sont-ce dès lors des évadés ? En tous les cas, les ex-détenus grimpent dans les voitures, en direction de Bruxelles et d’une nouvelle vie, hors les murs. À l’occasion des 167 ans du discours de Léopold Ier du 21 juillet 1831, loin des défilés militaires de la rue Royale, le CCLE fête l’arrivée sur le territoire de 31 nouveaux habitants.

Expulsée du monde

À l’époque, la novlangue politicienne et journalistique n’a pas encore imposé le mot « migrant », Le Soir titre le lendemain « Une trentaine de réfugiés s’évadent du centre 127 bis » [8]. Une conférence de presse présente un « acte d’hébergement », par lequel des personnalités belges déclarent accueillir chacune l’un des évadés, légitimant de cette manière le travail du Collectif. Tous ces événements ont un large écho médiatique et, le 20 septembre 1998, la voix de Semira Adamu est diffusée dans un reportage de la première chaîne de télévision publique. Elle y relate la tentative d’expulsion subie le 21 juillet, en exposant qu’à l’aéroport de Zaventem « l’ambiance a changé. Ils pourraient tuer ». [9]

Deux jours après la diffusion, ce sera chose faite. Le mardi 22 septembre 1998, tôt le matin, Semira Adamu subit sa sixième tentative d’expulsion. En cours de matinée, elle quitte l’aéroport de Zaventem dans un état critique. Les centaines de personnes, rassemblées tout au long de la journée sur le parking de l’hôpital où elle se trouve, apprendront en début de soirée le décès de la jeune femme. À son arrivée dans l’avion, pour tenter de se détendre, elle chantait. Elle a ensuite été maintenue de nombreuses minutes la tête écrasée sur un coussin, placé sur les jambes d’un gendarme. La jeune femme, pour sa résistance et le soutien qu’elle prodiguait à tous les détenus du 127 bis, faisait partie des personnes à expulser absolument. La voilà est rayée de la carte, physiquement.

Le choc est rude pour le Collectif qui va ce soir-là, de rage, faire tomber la grille métallique du 127 bis. À l’intérieur les gardiens affirment aux détenus, ignorant tout de l’état de leur compagne disparue, qu’il s’agit de militants racistes d’extrême-droite. Dans le but, sans doute, d’éviter un déboulonnement de radiateur. Le camp d’étrangers est sur la route de Louvain, dont le bourgmestre est Louis Tobback, également ministre de l’Intérieur. Afin de pointer sa responsabilité dans cet assassinat par asphyxie, une manifestation s’improvise dans sa ville. Les jours suivants le ministre organise une conférence de presse, prévue dans un premier temps à la rue Royale, et annulée pour cause de présence inopinée du Collectif dans la salle. Déplacée non loin, au Parlement fédéral, le Collectif s’y rend au pas de course, pour pénétrer de force dans le bâtiment.

Des manifestants en action, sous le regard des portraits officiels des salons de la Chambre, est un fait social inédit depuis des décennies. La dernière incursion au Parlement daterait des communistes de 1945, de la question Royale de 1950, ou de la grève générale de l’hiver 1960-61… Nul ne le sait très précisément, hélas, en raison de l’absence d’une encyclopédie des mouvements sociaux en Belgique.

La routine reprend

Le scandale de cet assassinat, dans le pays et partout ailleurs, est énorme. Le ministre annonce sa démission, et son remplaçant, Luc Van den Bossche, va devoir gérer une situation explosive. Il vide pour quelques jours les locaux de détention de Steenokkerzeel, où la situation avec le groupe de compagnons de Semira Adamu est intenable, en raison de l’assassinat de « leur sœur ». Ils vont être libérés, opportunément, lors de l’arrivée d’une manifestation organisée au départ de l’Université Libre de Bruxelles. Les détenus témoignent face aux caméras puis s’en vont, certains pour rejoindre leur famille dans leur appartement de Bruxelles ou de Liège. Leur vie reprendra son cours, avec toujours le stress dû à l’Ordre de Quitter le Territoire (OQT) qui peut à tout moment les renvoyer à la case expulsion. Lors des actions ultérieures à l’aéroport, les membres du Collectif constatent la force colossale des images médiatiques. En évoquant les centres fermés avec les passagers, ces derniers répondent souvent que « le problème est réglé, j’ai vu que tout le monde a été libéré ».

Les médias sont également utilisés par le gouvernement pour casser Semira Adamu dans son statut de symbole de résistance. Le successeur de Louis Tobback n’hésite pas à affirmer l’inexistence du mariage forcé au Nigéria, fuit par la jeune femme. Selon lui, la raison de sa présence était… la prostitution. Des adolescents, lors d’un débat du Collectif dans une école, défendront cette thèse, réaffirmant une nouvelle fois la force médiatique officielle : « son vieillard il n’existe pas, mon père me l’a dit, c’était une pute ! » Rayée de la carte physiquement, il fallait qu’elle le soit également moralement et politiquement.

Très vite, la routine des violences policières reprend son cours, intégrant l’assassinat du 22 septembre comme un moyen dans le système d’oppression. Le personnel d’État chargé des expulsions hurle par exemple à une jeune femme africaine en résistance : « Tu pars ou tu meurs. Si tu résistes, tu finiras comme Semira ! » [10] Le choc extrême de cet assassinat, de fil en aiguille, mènera à une grande mobilisation des sans-papiers et à une loi de régularisation promulguée en 1999, qui sortira de la clandestinité des milliers de personnes. Depuis, en permanence, les personnes sans-papiers se mobilisent en Belgique, avec des pics plus ou moins heureux d’efficacité, car la tant la lutte que les conditions d’existence sont extrêmement rudes.

Les fonctionnaires assassins n’ont jamais été exclus des forces de l’ordre pour leurs actes. Aujourd’hui, eux et leurs successeurs mènent une politique en tous points semblable [11] et, en cette fin 2017, la création de lieux de détention supplémentaires est planifiée en Belgique. 

Notes

[1En période d’accroissement de la pauvreté – dû notamment à ses politiques – le gouvernement reste donc cohérent et criminalise la recherche de solutions de survie. Pour lire le texte de loi et suivre l’actualité, voir le site du « Collectif d’opposition à la loi anti-squat » : squatbelgium.noblogs.org.

[2Après un démarrage embryonnaire à la rue Philippe de Champagne, au centre-ville, les activités du Collectif se développent à l’avenue de la Porte de Hal puis à la rue de la Victoire, à Saint-Gilles.

[3Vingt ans plus tard, le système d’enfermement fonctionne à plein rendement. Des rafles policières ont lieu régulièrement, parfois de très grande ampleur, pour remplir les lieux de détention. Les dispositifs sont variés, un classique consiste en l’accompagnement des contrôleurs par la police, aux arrêts de trams ou de bus, pour embarquer celles et ceux à qui il manquerait un document d’identité. D’autres fois, c’est lors d’une enquête contre un marchand de sommeil que les victimes de ce dernier sont embarquées dans les maisons, à l’aube, parfois par dizaines. D’autres fois, un vol collectif est programmé vers un pays précis, et des contrôles ciblés sont organisés dans les quartiers où ont coutume de se retrouver les personnes originaires de ce pays pour tenter de remplir l’avion.

[4Pour leurs implications dans l’actualité, leurs interactions avec la population et le monde politique, et leur placement sur la ligne du temps de l’Histoire de l’immigration en Belgique, les événements liés à ce Collectif mériteraient un récit bien plus large que ce qui pourra être relaté ici.

[5Propos de Jean-Paul Brilmaker, dans « Une honte pour un pays civilisé ! », D.C., Le Soir du 17 février.

[6À l’époque des faits, la gendarmerie existe encore. Elle sera dissoute en 2001 pour devenir la police fédérale, aux côtés des polices locales.

[7Propos recueillis par Benoît Franchimont, « Un gendarme livre son témoignage accablant », La Dernière Heure, 24 septembre 1998.

[8« Aidés par un ‘commando’. Une trentaine de réfugiés s’évadent du Centre 127 bis », C.D.B., Le Soir, 22 juillet 1998.

[9Dans « L’Hebdo », une émission de reportage de la RTBF à large audience, diffusée après le JT de 13 h du dimanche.

[10Témoignage de Fatimata Mohamed, rescapée d’une expulsion violente début 1999.

[11Pour prendre connaissance des événements récents, et lire des témoignages recueillis dans les centres, voir le site : www.gettingthevoiceout.org.

Études et analyses 2017

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Dernier ajout : 18 août.