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Commons Josaphat : une occupation imaginaire

Dominique Nalpas – 17 juillet 2014

Publié le jeudi 17 juillet 2014, par Dominique Nalpas, IEB

Il y a au nord de notre ville-région une friche vierge de 25 hectares environ. Les quelques herbes qui la recouvrent en ce début d’été n’arrivent pas à voiler la page blanche de nos désirs urbains qui s’y projettent. Les pavés ont été enlevés depuis belle lurette, il reste donc la plage. Serait-ce une invitation à une révolution du XXIe siècle ?

Des habitants de cette ville ont en tout cas décidé d’occuper virtuellement cette terre en y projetant le principe du commun pour sa fondation et d’agiter l’espace public en y faisant débat sur le devenir de la friche et sur la question des communs en lançant un Appel à idées. La friche Josaphat est l’une des dernières réserves foncières de cette importance à Bruxelles. La Région est en passe de formuler pour ce bout de terre nue un projet d’avenir. Il est question de faire émerger là un nouveau quartier dont la programmation régionale prévoit la construction de 1 800 logements, dont 45% resteraient dans le giron du public et 55% dans celui du privé. Sur cette part publique, 60 % seraient des logements sociaux. Nous ne discuterons pas ici du contenu de ce programme en tant que tel, pas plus que nous ne discuterons du schéma directeur. Nous espérons pouvoir y revenir dans de futures livraisons. Rappelons-nous toutefois qu’il y a peu, la Région proposait que les institutions européennes puissent utiliser, pour leurs besoins d’extension, cette friche qui possède l’avantage d’être traversée par une ligne de chemin de fer... Si Bruxelles lorgne pour beaucoup vers l’international, pour le coup, c’est l’Union qui a décliné l’offre, rendant la page à nouveau blanche.

S’il ne s’agit pas pour l’heure de parler de la programmation, évoquons ici dès lors les principes et le procès. Lors d’une récente brocante organisée dans le quartier de Terdelt qui jouxte le site, nous y avions tenu un stand pour présenter l’Appel à idées. À l’évidence, aucun des riverains n’était au courant des projets régionaux pour ce qui va sûrement « impacter » leur vie. Voilà une bonne vieille habitude de nos pouvoirs publics régionaux : « certes, si l’information est publique, il s’agit surtout de ne pas trop communiquer car cela pourrait donner des idées. » Voilà ce que semble signifier ce silence : « comment s’y retrouverait-on si chacun commençait à donner son avis ? » Après tout, en tant qu’acteurs publics, ils doivent se penser suffisamment outillés et entourés de suffisamment d’experts à leur service pour définir la ville de demain. Nous, les citoyens, n’aurions plus qu’à dormir sur nos deux oreilles. Cette attitude reste une culture politique de fond, ne nous faisons pas trop d’idées à ce sujet.

Eh bien justement, si, nous nous faisons des idées et notamment sur la possibilité de penser la production d’un morceau de ville sur d’autres bases que celles qui prévalent habituellement. Car il est une autre habitude dans laquelle les pouvoirs publics peuvent exceller. C’est la vente aux promoteurs des biens publics, notamment pour financer le logement social. Et cela, même si l’on doit se défaire du patrimoine collectif et que cela participe un peu plus à l’accaparement par le capital des biens qui pourraient être communs : « there is no alternative ». Selon cette vision, le social est contre le commun.

Nous ne pouvons pas nous résoudre à cette alternative infernale et nous nous sommes mis en tête au contraire que cette pratique de vendre au privé ce qui appartient à tous pouvait être dépassée. L’histoire n’est pas finie. Le sol de cette friche mise à nu, cette terre non recouverte de superstructures, cette surface lisse non encore parcellisée nous permet de penser de nouvelles fondations au quartier à venir. Fondons ce quartier, non pas sur la base de l’attraction des capitaux internationaux, mais sur le principe du commun avec ceux qui sont là. Avec un tel principe, ce n’est pas le droit de propriété qui prévaut, c’est le droit d’usage. Nous voulons poser cela comme une hypothèse tangible pour une situation concrète. Voyons ce qu’elle exige.

Qui dit droit d’usage, dit nécessairement gestion collective de ce droit d’usage. C’est une erreur que l’on fait autour de la notion des communs de s’intéresser essentiellement à la substance des choses, à voir dans les biens une essence qui aurait le caractère du commun, tel qu’on l’imagine parfois pour le sol, l’eau, l’air, le climat, etc. Le commun n’est pas plus une chose transcendantale qui se placerait au-dessus de la vie des hommes, à inscrire au fronton des assemblées mondiales, comme une aspiration placée dans le lointain. Le commun est un principe politique à priori, mais qui doit trouver, pour chaque situation abordée, l’issue pragmatique de son expression. Le commun est immanent, il est le produit de l’activité des hommes. On peut décider des choses à mettre en commun, on peut produire, gérer une ressource, émettre des idées en commun et penser la ville que nous voulons. Pourvu, ceci dit, que le commun se fasse avec le public le plus diversifié, en proposant aux personnes que l’on n’appelle jamais pour ce type d’exercice d’y prendre part.

Avec l’appel à idées coopératif, nous n’appelons pas seulement à quelques idées générales et quelques beaux dessins qui pourraient représenter nos rêves, mais aussi à déterminer en quoi les idées qui sont proposées produisent le commun. Il s’agit de « designer » des objets – places publiques, rues, jardins, logements, salles collectives, le quartier, l’eau, etc. – qui rendent possibles leurs usages multiples et partageables, mais « non appropriables ». Car il existe en effet des conditions techniques au commun. Par exemple, le nucléaire ne sera jamais une technologie du commun. Mais il s’agit également d’envisager les formes possibles des agencements humains qui permettront l’institution du commun pour ceux qui dans le futur seront amenés à user de ces objets et de ces biens.

Ce qui est proposé avec l’appel à idées, c’est une occupation imaginaire de la friche – Occupy Josaphat pourrait-on dire ! Il s’agit de faire œuvre collective pour imaginer la ville de demain ou tout au moins d’en prendre pleinement conscience. C’est, dès lors, comme un vaste exercice pratique, telle une mise en condition culturelle : nous avons tellement perdu la capacité d’agir en commun ! Avec cet exercice, nous avons l’espoir, certes, d’influencer le futur du quartier – même si nous ne nous faisons pas trop d’illusions à ce niveau – mais surtout de résolument placer le principe du commun dans l’espace public régional et de le mettre à l’agenda du politique.

Car de fait, Schaerbeek Josaphat n’est pas le seul terrain d’importance pour lequel ce principe du commun doit être défendu. Il devrait en aller de même pour le reste du foncier public de notre région. Ce qui se passe à Josaphat, se passe aussi ailleurs. Sur le plateau du Heysel, à Schaerbeek Formation, sur le site de Delta, à Tivoli et ailleurs sur les terrains du Port de Bruxelles le long du canal, l’avenir se décide systématiquement sans les citoyens. Les orientations prises le sont en dépit des besoins des habitants. Ils répondent à une vision du développement de notre ville construite entre les élites et en fonction des intérêts de quelques-uns.

Cette pratique est également de mise pour les terrains appartenant à des acteurs privés, voire pour des quartiers entiers dont les pouvoirs publics tiennent à modifier la fonction ou la physionomie. Que ce soit au quartier Midi, aux abattoirs, au quartier Heyvaert, à Tour et Taxis, ou à la Plaine, les habitants ne sont jamais associés à l’élaboration des projets des pouvoirs publics. Tout au plus sont-ils « consultés », pour ne pas dire simplement informés, une fois que les plans d’aménagement sont établis. Comme si l’on considérait que le citoyen lambda était tout simplement incapable d’émettre un avis valable, une idée intéressante, que son apport potentiel n’était forcément pas digne d’intérêt.

D’ailleurs, les habitants ne s’y trompent plus. Ils se détournent de plus en plus des dispositifs « participatifs » proposés par les pouvoirs publics, même s’ils sont les premiers concernés par les projets qui risquent de voir le jour. En lieu et place par contre, nous ne pouvons que constater l’émergence de nouvelles dynamiques spontanées. Que ce soit au travers des « Commons » à Josaphat, ou des « patatistes » à Haren, des individus, chaque jour un peu plus nombreux, expriment leur besoin de prendre part à la chose publique. Au-delà d’une volonté citoyenne de tenter de peser sur les projets de nos décideurs, il y a là avant tout l’expression d’un besoin évident de se réapproprier les choses qui relèvent du commun. Un travail qui commence tout simplement par la rencontre des imaginaires des uns et des autres.

Études et analyses 2014

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Dernier ajout : 23 septembre.