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40 ans de rénovation urbaine

Alliances, rénovations, trous à rats et vieilles racines

Publié le mardi 17 juin 2014, par I E B

Ou comment sortir de l’accusation selon laquelle ceux qui luttent contre la gentrification sont par le fait même contre toute rénovation et se fichent de l’amélioration du cadre de vie des habitants des quartiers populaires.

Il existe une manière très efficace de discréditer les arguments de ses adversaires, c’est de les inventer. Ou, ce qui revient au même, de les examiner au travers du prisme de fausses alternatives simplistes. Vous aimez la finesse de l’alternative « le nucléaire ou la bougie » ? Vous appréciez l’intelligence de « l’expulsion des sans papiers OU l’accueil de toute la misère du monde » ? Vous avez salué à sa juste valeur « le néolibéralisme OU le retour au Moyen Âge » ? Eh bien, vous ne devriez pas bouder leur petite soeur « la rénovation OU… la crasse ».

Selon cette intéressante alternative, ceux et celles qui s’inquiètent des effets excluants de la gentrification dans les quartiers centraux bruxellois (montée des loyers, dénigrement des modes de vie populaires, criminalisation des stratégies de survie,…) seraient en réalité de dangereux sadiques hostiles par principe à LA rénovation. Aveuglés par leur dogmatisme, ils n’hésiteraient pas à condamner les populations les plus vulnérables à vivre dans « la crasse ». Et se placeraient ainsi en rupture flagrante avec un mot d’ordre constamment porté par les luttes urbaines d’hier et aujourd’hui intégré dans les politiques de la ville : rénovez ! rénovez !

En refusant elle aussi de se ranger aveuglément derrière cet impératif, IEB se couperait-elle de ses propres racines, celles qui plongent dans le mythique terreau des luttes urbaines des années 70 ?

Nous ne le croyons pas.

Rénover pour ancrer ou pour évincer ?

Tout d’abord, à cette époque, l’exigence de rénovation des quartiers centraux de la ville était mise en avant, non pas pour faire reculer « la crasse », mais pour s’opposer aux opérations bulldozer de démolition/reconstruction qui, sous la houlette d’un État central pétri de principes fonctionnalistes et de grands promoteurs immobiliers avides de juteux profits, conduisaient à l’éviction sans relogement des populations des quartiers concernés. On pouvait ainsi lire dans Ville et Habitants, en 1989 : « Si techniquement les constructions neuves se veulent plus productives que la réhabilitation, on doit constater que cette dernière est la seule méthode qui assure aux habitants le contrôle de l’aménagement de leur quartier et qui évite les expulsions et les délogements définitifs » [1].

Portées par des luttes urbaines contre les pouvoirs publics et les promoteurs, et activement soutenues par une partie des classes populaires, les rénovations d’alors étaient donc vues comme un moyen d’éviter les évictions de populations tout en leur donnant un contrôle sur le présent et le devenir de leur propre quartier. L’attention était davantage portée sur le logement, plutôt que sur l’espace public, dont la rénovation n’était envisagée qu’à l’usage local, pour les habitants du quartier.

L’exact opposé, en résumé, des rénovations gentrifiantes actuelles :

  • portées par les pouvoirs publics régionaux souvent alliés aux grands promoteurs nationaux ou internationaux ;
  • pensées pour apporter la mixité sociale dans les quartiers populaires, donc pour accroître leur attractivité extérieure au travers, non seulement, de programmes de soutien public au logement pour classes moyennes (ou plus) mais aussi de rénovations stratégiques des espaces publics ou d’opérations d’implantation de projets de consommation culturelle de prestige ;
  • soumises à des procédures de participation limitée à des prises d’avis qui n’engagent à rien, ne donnant donc aucune prise réelle aux habitants les plus menacés ;
  • et conduisant de fait à l’éviction d’une partie d’entre eux. Cette spectaculaire inversion ne semble pourtant pas troubler outre mesure une partie de nos lutteurs des années 70.

« Rénover, mais rénover pour qui ? » s’interroge très justement, en 1976, un des fondateurs d’IEB, face à ceux qui, au nom de l’hygiénisme, prétendument pour ne pas laisser les gens « dans leur trou à rats », entendent à l’époque rénover la ville par des opérations de démolition/reconstruction [2]. Et il les accuse d’exprimer d’abord les intérêts de leur propre milieu social, la « middle-class » dont « la caractéristique première est de supporter mal la confrontation à la pauvreté, à la différence ethnique ou religieuse ». Une « middle-class » qui, en réalité, se débarrasserait volontiers des plus démunis « que l’on destine sans l’avouer au transfert ». Et il ajoute : « La réalité force à considérer que la ’rénovation’ ainsi définie (tout raser pour reconstruire - NDLR) rime avec ’déportation’, ceux qui habitent les lieux n’en ayant plus l’accès, soit parce que le logement est trop cher pour eux, soit parce que les logements ne sont pas ensuite reconstruits, les promoteurs privés ou publics leur préférant des constructions plus rentables ».

Trente ans plus tard, le même a beaucoup moins d’états d’âme. Reprenant à son compte, presque mot pour mot, les arguments de ses adversaires d’hier, il n’hésite pas à dénoncer ceux et celles qui s’opposent aux actuelles rénovations excluantes de préférer laisser « les gens dans la crasse » [3]. Oh, bien sûr, il ne nie pas que des habitants, sous la contrainte des hausses de loyer dans les quartiers aujourd’hui en gentrification, sont « amenés à rejoindre des quartiers (ou des logements) non encore rénovés ou à s’établir en périphérie » [4]. Simplement, il n’y voit plus qu’une banalité : « une constante de la vie urbaine » liée à la « loi d’airain » de la profitabilité dans notre système capitaliste. Parallèlement, il ne voit plus ici de personnes « déportées », ni même « déplacées » (une « métaphore » (?) dont il regrette l’usage), mais simplement « amenées à rejoindre ». Dès lors, il peut se contenter de réaffirmer placidement, comme si cette position avait aujourd’hui le même sens qu’il y a quarante ans, les vertus de la « rénovation douce » contre l’« arasement » des quartiers.

Alors quoi ? L’opposition entre les (prétendus) défenseurs de la « crasse » et leurs détracteurs se réduirait-elle à l’opposition entre deux fidélités ? Fidélité aveugle et formelle à un simple principe décontextualisé (la rénovation « douce » sans destruction, quelles que soient ses conséquences) pour les seconds, et fidélité à un objectif social (la lutte contre les évictions, quitte à s’opposer à toute rénovation) pour les premiers. Nous ne le pensons pas.

Les retournements d’alliances

Car les fidélités apparemment simplement formelles sont souvent plus que cela. Nous pensons qu’elles témoignent volontiers, chez ceux qui s’en réclament, d’une solide fidélité… à leurs propres intérêts de classe – et aux moyens nécessaires pour les faire prévaloir. À cet égard, et pour aussi anecdotique qu’il soit, l’exemple du tête-à-queue idéologique que l’on vient d’évoquer nous semble très symptomatique de l’ampleur du retournement d’alliances auquel a procédé une grande partie de la classe moyenne bruxelloise qui s’était associée aux luttes urbaines dans les années 70.

À cette époque, l’extension des bureaux et des autoroutes urbaines menaçait à la fois les habitants de certains vieux quartiers centraux (avec par exemple les extensions du Palais de Justice dans les Marolles) et ceux de quartiers plus périphériques et bourgeois (avec par exemple le périphérique Sud). Cette menace commune avait permis la structuration d’une alliance « par en bas » entre une partie des classes moyennes et des classes populaires, unies face aux grandes opérations de modernisation destructrice de la ville ancienne.

Une alliance qui se plaçait sous la lumière déjà vacillante, mais prestigieuse encore, des grands mouvements de luttes ouvrières des décennies précédentes (malgré, déjà, les affaiblissements liés à l’incorporation des directions socialistes et syndicales à la technostructure de l’État-providence).

Mais dès la décennie 1980, dans le cadre du grand tournant néolibéral, la classe moyenne saura se détourner opportunément de son alliée d’hier minée par l’explosion du chômage, par la désindustrialisation urbaine accélérée et par le souffle des grandes défaites ouvrières sous le thatchérisme. Au niveau urbain, les succès et les expériences de la bataille contre le fonctionnalisme donnent à la classe moyenne urbaine des outils à sa mesure pour un meilleur contrôle sur son propre environnement, lui ouvrent la possibilité de nouer de fructueuses collaborations « par en haut », et lui permettent, à l’occasion, de prendre bonne place au sein des nouvelles technostructures régionales. Et, il faut le reconnaître, IEB ne s’est pas franchement démarqué de cette tendance.

Relisons, à titre d’exemple, cette chronique d’un ancien Secrétaire général d’IEB, publiée en 1988. Il nous y fait part, à la fin des années 80, de ses craintes et de ses espoirs. Les craintes d’abord : la bataille de la rénovation une fois gagnée, ceux qui l’ont arrachée ne vont-ils pas se voir congédiés avec un « au revoir et merci » ? Ne risquent-ils pas une « mise au placard définitive » au profit de quelques « lourds ’machins’ » bénéficiant de « dotations confortables » [5] ? Au passage, il compare les « lourds machins » à… la sécurité sociale. Puis nous fait partager ses espoirs : « cela nous réjouit qu’aujourd’hui le succès social s’affiche dans une belle façade rénovée autant, sinon plus que dans la calandre de l’automobile ; et que à travers une certaine « gentrification » comme disent les anglo-saxons, certains quartiers renaissent ». Peu de temps après, il rejoindra l’équipe de Picqué à la Région qui vient d’être créée.

Les yeux se lèvent vers le pouvoir, vers les financements et vers la réussite sociale. Le poing s’abaisse sur l’État-providence. Quant aux habitants des vieux quartiers centraux, ils peuvent se préparer à être amenés à rejoindre…

Reconstruire les rapports de forces

Le tournant néolibéral n’a pas profité également à l’ensemble des classes moyennes. Il a conduit aussi à la précarisation croissante d’une partie d’entre elles. Pourquoi cette partie-là n’a-t-elle pas réorienté « vers le bas » ses alliances, dès lors qu’elle a aussi beaucoup à perdre de l’approfondissement des logiques de gentrification ? Vaste question…qui appelle au moins deux remarques :

1) Sur le plan crucial du logement, les politiques de rénovations gentrifiantes ont sans doute contribué à freiner jusqu’ici une telle réorientation. Elles ont permis à la classe moyenne précarisée de venir concurrencer les populations plus vulnérables dans les vieux quartiers centraux (quand Boitsfort et Auderghem sont inaccessibles, il est rassurant de trouver des logements moyens à Molenbeek).Et, bien involontairement le plus souvent, de reporter sur les plus vulnérables une partie de leurs difficultés.

2) Mais le fait que cette partie malmenée de la classe moyenne n’ait pas encore retourné ses alliances n’exclut nullement qu’elle le fasse dans l’avenir. Cette évolution nous paraît non seulement possible, mais indispensable. Et nous pensons voir émerger ça et là, y compris au sein même d’IEB, la tentation de reconstruire dans ce sens les rapports de forces. Cela supposera entre autres de profondément repenser la manière de construire ou de reconstruire la ville, et de la rénover.

Rénover ? Bien sûr ! Mais pour qui ?

Et donc : où ? comment ? quand ? et dans le cadre de quelles régulations ?

Notes

[1A. Mihaly, Ville et Habitant n°39, 1989, p. 3.

[2Schoonbroodt R., Essai sur la destruction des villes et des campagnes, 1987, p.108-109.

[3Schoonbroodt R., La rénovation des logements et des espaces publics contre la gentrification. Réflexions a  partir des exposés des ‘Midis de l’urbanisme’, 2011, en ligne sur : www.arau.org.

[4Idem.

[5P. Vermeylen, Ville et Habitant n°176, 1988, p. 6.

BEM n°270 – Mai-juin 2014

BEM n°270 – Mai-juin 2014

Dernier ajout : 11 décembre.